Quelques notes sur l’art – 1/3

 

A ma mère morte un 3 juillet qui fut mon premier professeur d’art.

 

Le design particulièrement rigide des meubles de style indo-portugais (XVIe siècle – XVIIIe siècle), une sévérité que tempère l’ornementation, avec ces incrustations diverses aux formes généralement souples.

L’orfèvrerie barbare et la quasi-absence de représentation humaine. Nombreuses représentations zoomorphes et abstractions avec, notamment, l’entrelac, typique d’une certaine appréhension de l’espace, opposée à l’espace délimité et cadastré des Occidentaux.

La rivalité Francesco Borromini – Gian Lorenzo Bernini. Francesco Borromini refuse la parure et se préoccupe de rythme, exclusivement, les rythmes qui se résolvent en harmonies avec ondulation des courbes et des contre-courbes. C’est l’architecte musicien par excellence. Voir l’Oratorio dei Filippini, à Rome. Admiré en son temps, Francesco Borromini fut quelque peu oublié. A la fin du XVIIIe siècle, ses créations sont considérées comme le comble du laid par les néo-classiques. C’est en Allemagne et en Europe centrale qu’il va laisser sa marque la plus affirmée. Le rococo est un paroxysme d’exubérance par l’épiderme mais aussi par l’ossature dont les principes sont à rechercher du côté de Francesco Borromini. Ce constat est flagrant avec l’église de Neresheim de Balthasar Neumann, une église par ailleurs relativement peu chargée en ornements.

Style praxitélien, soit la persistance de l’idéalisme athénien en sculpture. L’œuvre la plus emblématique de Praxitèle, l’Aphrodite de Cnide ; elle servira de prototype à toutes les sculptures féminines de l’Antiquité – l’influence platonicienne encore. Modèle de cette Aphrodite, Phryné, la maîtresse de Praxitèle. L’influence du type « Aphrodite de Cnide » sur les sculpteurs hellénistiques – mais avec eux, l’esprit de Praxitèle s’affadit.

Pour des compositions en linogravure partiellement inspirées (le cadre ou des bandeaux par exemple) de la céramique Pueblo, cette civilisation qui vécut à partir de 800 ap. J.-C. dans ce qui est aujourd’hui le sud des États-Unis (California, Utah, Colorado, Arizona, New Mexico).

 

Céramique de la Cultura Pueblo (Nuevo Mexico)

 

De l’influence du purisme (une esthétique défendue par la revue « L’Esprit nouveau », paraît entre 1920 et 1925) qui aura une forte influence sur les arts décoratifs des années 1920. Le purisme, un mouvement lancé par Amédée Ozenfant bientôt rejoint par celui qui se fera appeler Le Corbusier. C’est une réaction théorisée, notamment par cette revue mais aussi par le livre « Après le cubisme » d’Ozenfant et Jeanneret, réaction contre le cubisme considéré comme une sorte de bric-à-brac dans lequel il convient de faire le ménage en commençant par refuser les demi-teintes pour des aplats (pas de traces de pinceaux) de couleurs pures, et les flottements entre la deuxième et la troisième dimensions pour des formes géométriques qui se répondent dans de stricts emboîtements.

Andrea Palladio (1508-1580), l’un des architectes classiques que je préfère et peut-être même celui que je préfère. Il est l’auteur de « demeures idéales », fonctionnelles donc. L’architecture romaine forme la base de son style mais on ne comprend ce qu’il a de profondément novateur que lorsqu’on a compris que ce qui aujourd’hui paraît commode, agréable et indispensable n’était pas demandé en son temps. Il est aussi un « précepteur » de l’Architecture ; et l’influence de cet architecte discret se prolonge et autrement plus que celle d’autres architectes qui ont été plus célèbres en leur temps. Un « précepteur » de l’Architecture comme théoricien et praticien, par l’enseignement de ses écrits, par les exemples de ses relevés et de ses propres édifices. Pour la théorie, il s’en est tenu aux enseignements de Vitruve, mais en esprit libre. Parmi ses « plans idéaux », celui de la Villa Capra (à Vicenza) ou de la Villa Sarego (à Santa Sofia, Verona).

Des études nombreuses et parfois considérables sur les rapports sédentaires / nomades, ces derniers s’imposant à coup sûr pour former une caste supérieure. Jacques Maquet dans « Les civilisations noires. Histoire – Techniques – Arts – Sociétés » (l’un des livres contenus dans les vastes bibliographies que nous communiquaient nos professeurs sur des polycopies distribuées en amphithéâtres) revient sur ce fait, au sujet de la condition pastorale dans l’Afrique de l’Est. Après analyse, il conclut que les pasteurs-guerriers en contact avec les sociétés agricoles, ou bien les pillent (s’ils sont en migration), ou bien les dominent (s’ils se sédentarisent dans une région agricole). Le cas des Peuls suit un processus particulier. Les sédentaires qu’ils rencontraient n’étaient pas que des agriculteurs villageois ; derrière eux se tenaient des souverains de cités qui n’acceptaient pas que leurs sujets leur soient dérobés. Lorsqu’ils choisissaient de s’établir dans une région, les Peuls se faisaient gardiens du bétail des cultivateurs qui prirent de plus en plus l’habitude de leur confier ; ainsi les Peuls finirent-ils par acquérir une grande importance. Mais pour mettre fin à leur situation de subordination, il leur fallait non seulement acquérir une forte conscience de leur identité mais également unir leurs petits groupes disséminés, ce que seule pouvait accomplir une idéologie. L’islam tiendra ce rôle et leur permettra d’entamer ce processus révolutionnaire après leur conversion. Ce processus est toujours en cours, générant bien des violences et faisant de nombreuses victimes.

L’extraordinaire portrait de celle qui pourrait être Marie de Valengin, fille de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, par Rogier van den Weyden, un portrait extraordinaire pour la technique et la science mais aussi pour le modèle lui-même, la morphologie de son visage, un modèle qui par ailleurs évite le regard du spectateur, mon regard. Le front est haut et suggère une intense activité cérébrale ; mais les lèvres sont sensuelles, avec cette lèvre inférieure proéminente, pulpeuse. Quel fut le caractère de cette femme ? Je le suppose fortement contrasté et animé de réactions probablement imprévisibles. C’est un portrait de petites dimensions (27 cm x 37 cm), visible à la National Gallery of Art, Washington, D.C.

 

Marie de Valengin par Rogier van den Weyden

 

Ma mère était fascinée par Vermeer qu’elle me fit découvrir lorsque j’étais enfant ; et plus j’avance en âge plus je vois ma mère se glisser dans l’ambiance Vermeer. J’ai découvert Pieter de Hooch plus tardivement, mais il est frère de Vermeer. L’un et l’autre fixent le temps dans des scènes du quotidien. Avec eux le temps répond à cette injonction de Lamartine dans « Le Lac » : Ô temps ! suspends ton vol !

François Boucher, ce magnifique peintre trop souvent reproduit (et plutôt maladroitement) pour orner les demeures de bourgeois philistins. J’ai connu un bourgeois sans goût dont la libido cherchait à s’exprimer tout en s’efforçant de respecter les convenances d’alors ; il avait trouvé en Boucher un excellent dérivatif.

Ce qui ne cesse de me captiver chez Giovanni Battista Tiepolo, c’est d’abord cette manière de rehausser la composition à l’aide de traits peints, richement modulés. Avec lui, le dessin n’est pas seulement ce qui guide et que recouvre la peinture, il la rehausse : avec Giovanni Battista Tiepolo le dessin est superstructure mais aussi rehaut. C’est cet emploi de la ligne une fois la couleur et ses modulations disposées qui contribue le plus au caractère de ce peintre. Ce dessin ainsi placé en rehaut me retient immanquablement, il est sa marque ; et dans les musées, j’ai le plus grand mal à me détacher de ses œuvres ; je le fais à reculons et à contre-cœur.

Unité, maître-mot de la peinture de maître. Unité de chaque élément dans lequel se retrouve d’une manière ou d’une autre l’ensemble. Tout est en tout, devise du peintre, ce qu’illustre magistralement le portrait de Mrs Richard Brinsley Sheridan par Thomas Gainsborough ou celui de Miss Eleanor Urquhart par Henry Raeburn. Dans le premier portrait, c’est d’abord le mouvement qui donne l’unité, avec les vêtements du modèle et les arbres qui l’entourent. Dans le deuxième portrait, la palette de la chevelure se poursuit dans les nuages et, en retour, les nuages se concentrent dans la chevelure.

M.R., graveur à l’eau-forte, me fait découvrir l’œuvre de Monsù Desiderio. Ses fenêtres donnent sur l’angle de la rue de la Croix-Faubin et de la rue de la Roquette (Paris, XIe arrondissement) où il me signale cinq dalles allongées et incrustées dans le bitume. Elles avaient été installées pour donner de la stabilité à la guillotine (la rue était alors pavée) dressée lors des exécutions publiques devant la prison de la Grande Roquette. Le square aménagé à l’emplacement de la prison de la Petite Roquette, démolie en 1974. Monsù Desiderio est le nom d’un duo de peintres lorrains (Didier Barra et François de Nomé), nés à la fin du XVIe siècle et installés à Naples. Des historiens de l’art ont émis l’hypothèse d’un troisième artiste. On ne sait presque rien sur eux bien que leur production ait été immense. Leurs thèmes, les ruines mais aussi des instantanés de catastrophes. Leurs ruines ne sont en rien apaisées comme celles de la plupart des peintres de ruines (ou « ruinistes »), des images volontiers pastorales ; pensons à Piranèse mais aussi à Hubert Robert. Rien de tel avec le duo (et peut-être le trio) de ces artistes originaires de Metz. Bien que leurs œuvres soient d’un format nettement plus intimiste, on pense aux cauchemars de John Martin ou de Philippe-Jacques de Louthebourg, ce dernier originaire de Strasbourg et installé en Angleterre. Le rapport du plus célèbre des ruinistes aux ruines n’est en rien inquiétant : Piranèse est un promeneur dans Rome et il prend note de ses ruines au milieu desquelles le peuple vaque à ses occupations. Les revues médicales ont fait copieusement référence à Monsù Desiderio sans pouvoir proposer un diagnostic fiable, et qu’importe ! Dans les rapports art / folie, on peut s’intéresser à Richard Dadd, artiste parricide (il assassine son père en 1843), probablement schizophrène, auteur de fairy paintings ; voir en particulier sa composition « The Fairy Feller’s Master-Stroke » peinte entre 1855 et 1864 au State Criminal Lunatic Asylum Bethlem Royal Hospital.

 

Une composition de Monsù Desiderio

 

Ce que les peintres français les plus connus internationalement, les Impressionnistes, doivent aux recherches des peintres anglais. On prend pleinement conscience de cet héritage devant certaines compositions de David Cox, un artiste curieusement assez peu connu alors qu’il a été le plus audacieux – le plus libre – des peintres de sa génération. Son freely handled style. « Rhyl Sands » a été peint à partir d’études à l’aquarelle réalisées on the spot. Il anticipe Eugène Boudin qui annonce les Impressionnistes. La rigueur de son maître, William James Müller de l’école de Bristol, a enrichi sa liberté.

   Olivier Ypsilantis

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