Ludwig von Mises et le polylogisme des marxistes

 

« Le marxisme et le national-socialisme ont en commun leur opposition au libéralisme et le rejet de l’ordre social et du régime capitaliste. Les deux visent un régime socialiste », Ludwig von Mises.

« Les nationalistes allemands ont précisément à faire face au même problème que les marxistes. Ils ne peuvent pas non plus démontrer l’exactitude de leurs propres affirmations ni réfuter les théories de l’économie et de la pratique. Ils cherchent donc à s’abriter sous le polylogisme, préparé pour eux par les marxistes. Évidemment, ils se sont composés un polylogisme à eux. La structure logique de l’esprit, disaient-ils, est différente suivant les nations et les races », Ludwig von Mises. 

 

 

L’antisémitisme m’a toujours intrigué, et presque depuis l’enfance. Il se distingue du simple racisme contrairement à ce que nous serinent les antiracistes et leurs nombreuses organisations. Il ne s’agit pas, bien sûr, de mettre les Juifs à part et de leur accorder des « privilèges » en considérant l’antisémitisme comme plus coupable que le simple racisme ; ils sont pareillement odieux mais ils diffèrent. L’antisémitisme est généralement plus subtil que le simple racisme qui se vit spontanément – par l’œil –, alors que l’antisémitisme (considérant la très ancienne et très particulière histoire du peuple juif) fait entrer dans sa recette du diable de très nombreux ingrédients.

Il y a peu, j’ai découvert le diagnostic de l’économiste viennois Ludwig von Mises (1881-1973) sur l’antisémitisme. Pour cet économiste juif, l’un des fondateurs de l’École autrichienne d’économie, l’antisémitisme est une variante de ce qu’il nomme le polylogisme, un sophisme élaboré par Karl Marx. Ainsi, jusqu’au milieu du XIXe siècle, il était entendu que la structure logique de l’esprit était identique et commune à tous les êtres humains, ce qui rendait possible la communication entre eux, et à tous les niveaux. Or, selon Ludwig von Mises (dans son ouvrage « Le gouvernement omnipotent. De l’État totalitaire à la guerre mondiale » Éditions politiques, économiques et sociales – Librairie de Médicis – Paris, 1947. Traduit par M. de Hulster) : « Au cours du XIXe siècle, ce fait indéniable a pourtant été contesté. Marx et les marxistes (…) ont enseigné que la pensée est déterminée par la situation de classe de celui qui pense. Ce que la pensée produit n’est pas la vérité, mais des idéologies. Ce mot signifie, dans le contexte de la philosophie marxiste, un déguisement de l’intérêt égoïste de classe à laquelle appartient l’individu qui pense. C’est pourquoi il est inutile de discuter quoi que ce soit avec des personnes d’une autre classe sociale. Les idéologies n’ont pas besoin d’être réfutées par un raisonnement déductif ; elles doivent être démasquées en dénonçant la situation de classe, l’arrière-plan social de leurs auteurs. Ainsi les marxistes ne discutent pas les mérites des théories physiques ; ils dévoilent simplement l’origine bourgeoise des physiciens ». Ci-joint, l’intégralité de cet ouvrage :

http://ecoleliberte.fr/wp-content/uploads/2016/01/Mises-Le-Gouvernement-omnipotent.pdf

Exit l’universalisme, soit la possibilité pour deux hommes doués de raison, capables donc de s’accorder sur des vérités universelles, et en dépit de leur origine sociale, de pouvoir espérer dialoguer. On entrait dans le polylogisme après avoir tourné le dos à l’universalisme. Ludwig von Mises n’hésite pas à affirmer, argumentation à l’appui, que le nazisme et le marxisme procèdent de cette même démarche, soit le refus d’une base commune aux hommes constituée par une structure logique de l’esprit universelle. Bref, pour les marxistes, il y aurait une logique prolétarienne et une logique bourgeoise ; pour les nazis, une logique aryenne et une logique juive. Pour les marxistes, Freud est dans le faux parce qu’il est bourgeois ; pour les nazis, Freud est dans le faux parce qu’il est juif. On pourrait étendre cet exemple à bien d’autres bourgeois et à bien d’autres Juifs. Marxistes et nazis ont concocté leur polylogisme, le polylogisme que Ludwig von Mises pourfend de la manière suivante : « Le polylogisme n’est pas une philosophie ni une théorie épistémologique. C’est une attitude de fanatiques bornés, qui ne peuvent imaginer que quelqu’un puisse être plus raisonnable ou plus intelligent qu’eux-mêmes. Le polylogisme n’est pas non plus scientifique. C’est plutôt le remplacement du raisonnement et de la science par des superstitions. C’est la mentalité caractéristique d’un âge de chaos. »

 

 

Mais ce n’est pas tout. Ludwig von Mises a voulu montrer que le polylogisme est un stratagème élaboré par Karl Marx afin de traverser ou, plutôt, contourner la critique des économistes. Ne pouvant l’affronter raisonnablement, Karl Marx et plus encore les marxistes ont attaqué non pas les théories élaborées par les économistes bourgeois mais les économistes bourgeois eux-mêmes, leur origine sociale, afin de frapper d’inanité leurs théories qui cernaient leur socialisme, en montraient et en démontraient l’impossible mise en pratique ou, tout au moins, les catastrophes qu’elles laissaient présager. Le polylogisme leur permettait de prendre la fuite et de développer leurs thèses sans avoir à affronter celles de leurs adversaires.

Ce stratagème a été couronné de succès et a fait un nombre extraordinaire d’émules tant il est vrai que le polylogisme n’est ni une philosophie ni une théorie épistémologique mais une arme de propagande qui s’emploie à élaborer des slogans destinés à décourager toute opposition. A vrai dire, je me suis parfois demandé si Karl Marx n’avait pas étudié avec une attention particulière ce petit livre de Schopenhauer, « L’art d’avoir toujours raison » (publié sous différents titres et probablement écrit vers 1830) et ses trente-huit stratagèmes. Le polylogisme n’est en rien scientifique, il se substitue à la raison en s’efforçant de masquer ce fait pour mieux subjuguer et décourager toute réplique. Force est de reconnaître que le marxiste a su séduire et attirer des foules considérables et que le polylogisme a été l’une des clés de son succès, et probablement la plus efficace. En esquivant les projectiles de la critique rationnelle quant à l’économie et la sociologie, le marxisme a su garantir le triomphe funeste de l’étatisme en conditionnant les esprits.

Le polylogisme est logiquement contradictoire, et tout marxiste capable de se distancier du marxisme (par l’exercice de la raison mais aussi de l’humour) ne peut qu’arriver à la conclusion que l’enseignement marxiste n’est en rien objectif et mouline trop souvent des affirmations idéologiques, des slogans qui s’efforcent de ne pas s’affirmer comme tels afin de mieux séduire. Mais les marxistes estiment être plus proches de la Vérité que tous leurs adversaires, qui sont dans l’erreur puisqu’ils sont leurs adversaires

Dans « Le gouvernement omnipotent. De l’État totalitaire à la guerre mondiale », écrit en 1944, Ludwig von Mises étudie ces mécanismes qui ont conduit à idolâtrer l’État, avec notamment le nazisme. Mais son originalité est de montrer que l’une des sources de l’idéologie et de la stratégie nazies est le polylogisme. Cette manière de refuser une base commune et raisonnable qui permet à tout homme d’échanger avec un autre homme et que Ludwig von Mises dénonce me ramène à une réflexion de Maxime Alexandre consignée dans « Journal 1951-1975 » en date du 14 avril 1957 : « Pour s’entendre, que dis-je, même pour discuter, il faut être d’accord sur quelques miracles élémentaires, ce que l’on appelle plus couramment des axiomes. Être d’accord, par exemple, de constater que l’odeur des roses est préférable à l’odeur d’un charnier, qu’il vaut mieux voir qu’être aveugle… » Le niveau de réflexion diffère d’un homme à un autre, il n’empêche que tout homme doué de raison peut communiquer avec un autre homme pareillement doué de raison : il y a une continuité – ou, disons, une uniformité – dans la structure de la logique, une universalité. Et Ludwig von Mises prend le cas d’un homme qui pourrait à peine compter jusqu’à trois ; cet homme au savoir si limité partagerait au moins cette capacité avec Johann Carl Friedrich Gauss ou Pierre-Simon Laplace. Et c’est parce qu’il y a une base commune et reconnue comme telle que les hommes échangent des idées, donnent forme à leurs pensées afin de les transmettre à d’autres hommes. On se donne la peine de prouver ou de réfuter parce qu’on sait qu’on sera compris et quelle que soit la réaction notre l’interlocuteur.

 

 

Ludwig von Mises juge que cette donnée a été remise en question par Karl Marx et les marxistes, parmi lesquels Joseph Dietzgen. Le polylogisme prétend faire exploser cette base raisonnable ou, tout au moins, la nier. Les marxistes jugent que les pensées d’un homme sont déterminées par les intérêts de la classe à laquelle il se rattache, ce qui suppose que tout échange avec un homme se rattachant à une autre classe sociale est impossible, que la pensée d’un homme est déterminée, et radicalement, par sa classe sociale, que ses pensées ne font que masquer les intérêts égoïstes de (sa) classe. Poursuivant dans sa logique, Karl Marx déclare que les idéologies (les pensées de classe) n’ont pas à être réfutées par le raisonnement discursif mais qu’elles doivent être démasquées par l’origine sociale de ceux qui les expriment. Ainsi, et toujours selon la logique de Karl Marx, une théorie scientifique formulée par un bourgeois est bourgeoise et doit être dénoncée comme telle.

Je me répète mais il faut insister : le polylogisme est une échappatoire pour les marxistes. Il leur permet de ne pas avoir à affronter leurs insuffisances, de se protéger de toute réfutation et refusant l’affrontement, tout simplement. Les marxistes ne s’en sont pas pris à la pensée de Ludwig von Mises en tant que telle, ils ont préféré faire usage de leur stratagème favori, le polylogisme, soit la fuite, le refus du combat, en dénonçant ses origines bourgeoises. Le procédé est éminemment grossier mais force est de reconnaître qu’il s’est montré formidablement efficace et qu’il l’est encore même si « le bourgeois » a été remplacé par d’autres têtes-à-claques. Ce procédé aura aidé à museler « l’ennemi » (« ennemi de classe » par exemple, une accusation en vogue dans l’URSS de Staline) et à structurer des États particulièrement oppressifs et meurtriers.

Le polylogisme est si intrinsèquement inepte qu’il ne peut que rester enfermé en lui-même, cadenassé, sans jamais être capable d’envisager d’une manière exhaustive les conséquences logiques qu’il suppose, notamment que le marxisme lui-même n’est en rien objectif, qu’il est lui aussi une suite d’affirmations à caractère éminemment idéologique. Les marxistes refusent cette conclusion pourtant logique selon leur propre posture épistémologique. Karl Marx n’était pas un prolétaire, il appartenait même à la bonne bourgeoisie tant du côté du père que de la mère ; sa maison natale, à Trèves (aujourd’hui Karl-Marx-Haus), est plutôt coquette ; et sa femme, Jenny von Westphalen, appartenait à la meilleure noblesse prussienne et écossaise. Bref, selon la logique marxiste, Karl Marx n’est en rien habileté à s’exprimer au nom de la classe ouvrière ; mais, selon les marxistes, quelques intellectuels parviennent à enjamber cette contradiction, des intellectuels marxistes bien évidemment… On tourne décidément en rond et assez furieusement.

Je vais me répéter une fois encore. Les nationalistes allemands eurent à affronter le même type de problème. Ils ne pouvaient étayer leurs déclarations (surtout celles ayant trait à l’économie) qui, de ce fait, devenaient toujours plus radicales. Afin d’éviter d’avoir à démontrer, ils se mirent à l’abri du polylogisme élaboré par les marxistes. Certes, il leur fallut procéder à quelques réaménagements mais la structure était en place et d’une solidité avérée. Le plus important de ces réaménagements : changer « classe » par « race ». Dans les deux cas on était dans le collectivisme, de classe ou de race, et l’individu était évacué. David Ricardo, Sigmund Freud, Henri Bergson et Albert Einstein étaient des bourgeois pour les uns, des Juifs pour les autres ; pour les marxistes et les nazis, des hommes à neutraliser.

 

 

Le polylogisme marxiste et le polylogisme nazi se sont contentés d’asséner des formules de propagande et en tant que tels ils se sont gardés de s’expliquer, ce qui était le but de la manœuvre. Il n’est pas dans la nature de la propagande de s’expliquer. La propagande se nourrit d’elle-même, s’enivre d’elle-même, elle se présente comme immanente, ce qui lui évite d’avoir à envisager les structures logiques de la pensée – a priori communes à tous les hommes – et qui permettent une communication d’égal à égal – la logique étant a priori un bien commun.

Le polylogisme marxiste et le polylogisme national-socialiste ne se sont pas contentés d’affirmer que la structure logique de l’esprit humain variait, et radicalement, entre les classes sociales pour l’un, entre les races et les nations pour l’autre ; aucun ne s’est donné la peine de définir avec précision ces différences, jamais ! Ils se sont contentés d’asséner leurs conclusions et de les marteler. Ces polylogismes apparaissent bien comme des dogmes bruyants, des propagandes et quel que soit l’angle sous lequel on les envisage. Les différences d’opinion au sein d’une même classe sociale ou d’une même race ou nation devraient perturber ces polylogismes ; mais ils résolvent prestement cette contradiction : ceux qui ne se laissent pas enfermer dans la définition qu’ils imposent quant aux classes, aux races ou aux nations sont déclarés traîtres ; et ainsi la contradiction est-elle une fois encore enjambée par la violence. C’est aussi simple qu’efficace.

Mais je vous conseille la lecture de « L’action humaine » de Ludwig von Mises, en particulier du chapitre III, « L’économie et la révolte contre la raison », de la Première partie, « L’agir humain », que je mets en lien :

https://www.librairal.org/wiki/Ludwig_von_Mises:L%27Action_humaine_-_chapitre_3#2_.2F_L.27aspect_logique_du_polylogisme

Les écrits de Ludwig von Mises sont généreusement mis en ligne, essentiellement par l’Institut Coppet qui définit ainsi ses objectifs : « L’Institut Coppet est une association loi 1901 dont la mission est de participer, par un travail pédagogique, éducatif, culturel et intellectuel, à la renaissance et à la réhabilitation de l’école française d’économie politique, et à la promotion des différentes écoles de pensée favorables aux valeurs de liberté, de propriété, de responsabilité et de libre marché. Ce travail d’archéologie et de diffusion s’appuie sur la réédition des ouvrages majeurs des traditions française et autrichienne, la diffusion d’extraits et la publication d’articles relatifs à des auteurs comme Turgot, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Gustave de Molinari d’un côté, Ludwig von Mises, Friedrich A. Hayek, Murray Rothbard de l’autre. Puissent ces auteurs de la liberté continuer à inspirer l’intelligence et la culture française. »

Ci-joint, un lien vers l’ensemble des articles publiés sur le site Institut Coppet, un bain d’eau fraîche qui repose des moiteurs des socialismes :

https://www.institutcoppet.org/

Ci-joint, un lien vers un autre site libéral, Contrepoints (Journal libéral d’actualité en ligne), un nom qui rend hommage à Raymond Aron et sa première revue :

 https://www.contrepoints.org/

Olivier Ypsilantis

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