Quelques pages romaines – 3/5

 

17 février. Le Baroque et la poussière, le Baroque et la dégradation. Des variations qui touchent non seulement la décoration (l’épiderme et le derme) mais aussi la structure (la musculature et l’ossature). Dans la pénombre d’une église aux camaïeux verts et bruns, des anges blancs comme du sucre installés dans les parties hautes.

Visite du Museo dell’Ara Pacis Augustæ, la première construction dans le centre historique de Rome depuis la fin du fascisme. Ce musée de l’architecte américain Richard Meier remplace la construction de l’architecte Vittorio Ballio Morpurgo édifiée au même emplacement en 1938. Le Museo dell’Ara Pacis Augustæ est un bel édifice aux lignes droites et aux angles droits qui emprunte au répertoire du Bauhaus, avec primauté donnée à la lumière, une lumière destinée à souligner l’extraordinaire finesse et densité des bas-reliefs qui ornent l’Ara Pacis Augustæ, un monument construit à l’initiative du Sénat romain, en 13 av. J.-C., afin d’honorer l’empereur Auguste. C’est une construction plutôt basse et ramassée, un harmonieux parallélépipède implanté le long de la Via Flaminia, aux confins nord du Campo Marzio. La nature alluvionnaire du site et les fréquentes inondations causées par la rivière Tevere finiront par recouvrir le monument qui sera oublié. Son dégagement et sa reconstruction seront effectués pour célébrer le deuxième millénaire de la naissance de l’empereur Auguste, en 1937/38. De l’autre côté de la rue qui longe cette construction de Richard Meier, le mausolée de l’empereur Auguste dont je mets en lien l’histoire :

https://mediterranees.net/histoire_romaine/empereurs_1siecle/auguste/mausolee.html

 

Museo dell’Ara Pacis Augustæ de Richar Meier

 

Ce mausolée est en travaux, inaccessible aux visiteurs. Il est entouré d’un énorme ensemble d’époque fasciste, sévère et harmonieux, destiné dans l’esprit d’alors à mettre en valeur ce mausolée. En 1934, ses abords commencent à être dégagés, soit près de trente mille mètres carrés, avec démolitions de quelque cent vingt édifices. Il s’agit pour le régime fasciste de célébrer l’Empire romain. Des démolitions et des constructions de même ampleur sont effectuées dans la capitale romaine et pour la même raison. Le mausolée d’Auguste est entouré de vastes blocs de stile razionalista que j’apprécie comme j’apprécie les architectures du Bauhaus, dont Tel Aviv est si riche.

La Piazza del Popolo, l’une des plus belles places de Rome, est située au nord de la vieille ville sur l’emplacement de la Porta Flaminia qui s’ouvrait sur la Via Flaminia. Le tracé de la place est de style néoclassique, début XIXe siècle, œuvre de l’architecte Giuseppe Valadier. En son centre, un obélisque dédié à Ramsès II et rapporté d’Égypte (Rome est riche en obélisques). Au fond, des églises jumelles à partir desquelles s’organise un trident, soit : la Via del Corso (au centre), Via del Babuino (à gauche) et Via di Ripetta (à droite). Les églises jumelles (chiese gemelle), Santa Maria dei Miracoli et Santa Maria in Montesanto (fin XVIIe siècle), commencées par Carlo Rainaldi et achevées par Bernini et Carlo Fontana, sont l’une des images les plus caractéristiques de Rome. De fait, à bien les regarder, ces églises qui semblent strictement jumelles ne le sont pas vraiment et le promeneur (attentif) s’amusera à en répertorier les différences. Cette symétrie est subtilement asymétrique.

Marche dans le parc de la Villa Borghèse. Le graphisme du pavé et de l’écorce des grands arbres dans une lumière latérale. En symétrie, deux temples néo-égyptiens de part et d’autre de la route, avec colonnes palmiformes. Joliment décoratifs, ils peuvent servir d’abris contre la pluie et le soleil. Et les pins parasols encore, emblématiques.

 

Entrée du Museo Pietro Canonica

 

Museo Pietro Canonica installé dans un charmant édifice, « La Fortezzuola », musée depuis 1961. Quelques notes d’une visite. Odile a le nez de la comtesse Maria Mazzoleni. Les sculptures en marbre de Pietro Canonica (1869-1959), le meilleur de son œuvre. Ce sont des sculptures très dessinées, voir en particulier les chevelures et les draperies. De nombreuses statues de tsars et leurs familles, généralement en plâtre patiné imitation bronze – à s’y méprendre. Une statue équestre de Simon Bolivar. La figure emblématique de l’Alpino, ce soldat d’élite, fondu et mis en place en différents lieux, notamment à l’entrée de ce musée, accompagné d’une mule portant le fût d’une pièce d’artillerie. Un buste (en marbre) de Michel de Roumanie et un autre de sa femme ainsi que de nombreuses célébrités, dont Mussolini. Un Christ en marbre (magnifique facture) semble si mort que rien ne pourra le ressusciter – et je pense au Christ de Hans Holbein le Jeune visible au Kunstmuseum Basel. Une galerie de bustes parmi lesquels Ataturk, Vittorio Emanuele III, Pie XII. Puis c’est l’atelier, intouché, et l’artiste qui pourrait y revenir à tout moment, avec le plancher qui grince et les outils disposés devant une sculpture en cours. Une large fenêtre s’ouvre sur un petit jardin fermé avec une géométrie de buis. Au-dessus du mur, les silhouettes de pins parasols encore. Je n’apprécie guère qu’un monument célèbre l’entrée des Turcs à Smyrne, un monument qui par ailleurs ne constitue pas le meilleur de son œuvre et est négligé dans certaines de ses parties.

Ci-joint, une courte promenade dans ce musée :

https://www.youtube.com/watch?v=YQ-ZedbIAX8

Retour sur les berges du fleuve Tevere (Tibre) où, une fois encore, je me vois à Paris, avec ces grands platanes et cette lumière hivernale, légèrement métallique. Au déjeuner, pizza dont les tonalités m’évoquent le marbre d’églises de Rome, une débauche de marbres – et l’expression n’est pas trop forte.

Piazza Navona, aménagée sur ce qui fut le stadium de Domiciano qui finira par être connu sous le nom de Circus Agonalis (avec changement probable au fil du temps en agone, navone puis navona), un cirque qui pouvait accueillir jusqu’à trente mille spectateurs. Quelques vestiges sont encore visibles au nord de cette place. Au cours des époques médiévales, et comme un peu partout en Europe, cet ensemble homogène fut morcelé et s’encombra. Fin XVe siècle, sous le pape Sixto IV, l’un des grands urbanistes de Rome, cette place est définie comme espace public. Sous le pape Inocencio X, elle acquière sa forme actuelle, les trois fontaines que nous connaissons y sont installées, l’église S. Agnese en Agone et le Palazzo Pamphili y sont édifiés. La forme de cette place de style baroque correspond donc précisément au stadium de Dominacio (avec la courbe au nord) tandis que les édifices qui l’entourent ont été implantés sur ce qui correspondait aux gradins. La fontaine centrale (Fontana dei Quattro Fiumi) est une commande du pape Inocencio X à Bernini. Elle symbolise quatre grands cours d’eau : le Nil pour l’Afrique, le Gange pour l’Asie, le Danube pour l’Europe et le Río de Plata pour l’Amérique. En son centre s’élève l’un des obélisques de Rome, l’obélisque de Domiciano.

Retour en la basilique Sant’Andrea della Valle qui en cette heure baigne dans une lumière ambrée. On se sent pris dans un bloc précieux. Dans le chœur, Sant’Andrea, colosse en croix, croix de saint André, en X. Partout au-dessus de lui, des anges se tiennent prêts à l’accueillir. La geste de ce saint en cinq épisodes.

Insérés dans le pavé de granit quelques pavés en laiton sur lesquels sont gravés les noms de Juifs déportés, des pavés placés devant leur dernier domicile. J’ai bien sûr pensé à Berlin où ces pavés (conçus par le Berlinois Gunter Demnig) sont nombreux, les Stolpersteine. La Grande Synagogue, au bord du Tevere, une construction de style éclectique édifiée entre 1901 et 1904. Un élément la rend particulièrement reconnaissable et de loin, sa coupole quadrangulaire en aluminium. Ci-joint, une visite à la Grande Synagogue connue sous le nom de Tempio Maggiore di Roma :

https://www.youtube.com/watch?v=DxgpuLuibUs

 

Sant’Andrea della Valle

 

On fait la queue sur la Piazza della Bocca della Verità. Voir les légendes qui se rapportent à cette Bocca della Verità. Termes de Caracalla (ou termes Antoninas) dans une lumière dorée avec pins parasols. Bien qu’il n’en reste que des ruines, avec des moignons ici et là, on pressent le gigantisme de ces bains publics de la Rome impériale construits entre 212 et 217 ap. J.-C. par l’empereur Caracalla. Avec cette lumière, je pense (et ce n’est pas la première fois depuis que je suis à Rome) à Pierre-Henri de Valenciennes, à ses délicieuses pochades que j’ai découvertes au Louvre au cours de mes années d’études et qui sont restées précises dans ma mémoire. Marche sur l’Aventino, l’une des sept collines de la Rome antique. Arrêt en la basilique SS. Bonifacio e Alessio dont l’autel contient des reliques de St. Thomas de Canterbury. Dans le jardin contigu (très beau panorama sur Rome), une belle statue de Jeanne d’Arc (Santa Giovanna d’Arco), une œuvre très années 1930 de Maxime Real del Sarte. Ce sculpteur fut aussi un militant très actif de l’Action française, fondateur et chef des camelots du roi, admirateur invétéré de Jeanne d’Arc à laquelle il a dédié plusieurs représentations. Blessé à Verdun en 1916 et amputé de l’avant-bras gauche, il poursuivit son travail de sculpteur avec le modelage ; la taille directe lui étant devenue impossible, il guidait des praticiens choisis pour l’exécution de ses maquettes.

 

18 février. Ciel gris et lumineux. Longé le Tevere vers la Casa Museo Alberto Moravia (Lungotevere della Vittoria, 1). Une fois encore, l’impression d’être à Paris, le long des berges de la Seine. Et c’est l’un des grands plaisirs du voyage : être quelque part et d’un coup, à la faveur de je-ne-sais-quoi, se sentir transporté ailleurs, aussi brièvement qu’intensément. Le voyage multiplie et à l’improviste les pistes du souvenir. Alberto Moravia ! J’ai lu plusieurs de ses romans et je le vois comme un célébrant de l’ambiance – ses ambiances qui collent à la peau. De fait, de nombreux souvenirs se rattachent à mes lectures d’Alberto Moravia, en particulier « L’Ennui ». Je l’ai lu au début des années 1980, dans le Sinaï, souvent assis contre un muret en pierres sèches afin de me protéger d’un vent qui soulevait un sable qui me piquait les jambes. Le livre, une édition de poche, était dans un état déplorable, avec reliure qui ne retenait aucune page ; aussi devais-je faire attention au vent. Je l’avais trouvé dans l’armoire métallique d’un dortoir d’un kibboutz du Golan où j’avais passé quelques semaines, occupé à des tâches agricoles. Ainsi, aujourd’hui encore, ne puis-je penser « Alberto Moravia » sans penser « Sinaï », sans penser à des moments d’un séjour entre Golan et Sinaï. La Casa Museo Alberto Moravia est fermée. Ci-joint, en manière de consolation, deux liens :

http://www.casaalbertomoravia.it/

https://www.youtube.com/watch?v=Pq1RTPI2RK8

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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