Quelques pages romaines – 1/5

 

Des pages inspirées d’un séjour d’une semaine à Rome et d’une marche de quelque cent kilomètres dans son centre. 

 

14 février 2019. Aéroport de Lisbonne. Contrejour. Les dérives des avions rompent les horizontales du terminal. Le rouge et le vert du Portugal, de la TAP Air Portugal. Décollage. Le pont Vasco de Gama. Le fond de l’estuaire du Tejo, ses berges incertaines, puis la géométrie de cultures bien vertes. Fasten seat belt while seated. Life vest in panel above your head.

Vol Lisbonne-Rome à bord d’un Boeing 737-800. Durée de vol, environ deux heures et trente minutes. J’entreprends la lecture d’un recueil d’entrevues avec Otelo Saraiva de Carvalho, un officier de l’armée portugaise qui eut un rôle central au cours de la Révolution des Œillets (25 avril 1974) et après. Ces entrevues sont regroupées sous le titre « Cinco meses mudaram Portugal » (Portugália Editora, volume 6 de la collection Cuadernos portugália – 1975) qui s’articule suivant dix chapitres. Otelo Saraiva de Carvalho évoque l’importance du COPCON (Comando OPeracional do CONtinente), l’organe chargé de centraliser toutes les opérations après le 25 avril 1974, comme la découverte de caches d’armes, la lutte contre le vandalisme, etc. La Junta de Salvação Nacional (J.S.N.) et le Governo Provisório issus du 25 avril comprennent sans tarder la nécessité de disposer d’une force de commandement opérationnelle capable de contrôler graduellement toutes les opérations militaires menées au Portugal continental. Les forces militarisées comme la Polícia de Segurança Pública (P.S.P.) et la Guarda National Republicana (G.N.R.), plutôt opposées au 25 avril, sont amenées à collaborer avec le COPCON. Otelo Saraiva de Carvalho juge que la P.S.P., la G.N.R. ainsi que la Guardia Fiscal sont des organisations professionnelles et spécialisées, très stables dans leur recrutement et qui, de ce fait, peuvent être de précieux auxiliaires pour les forces armées.

 

Otelo Saraiva de Carvalho (né en 1936)

 

Après le 25 avril les forces armées sous le contrôle d’un COPCON naissant mettent la main sur un assez grand nombre d’armes. A l’occasion du 28 septembre 1974, et malgré des rumeurs alarmistes, on constate qu’il n’y a aucune force militaire acquise à la contre-révolution. Les barrages établis par l’armée appréhendent de l’armement mineur, essentiellement des fusils de chasse (caçadeiras) et en aucun cas des armes de guerre. Il est vrai qu’on ne vient pas de l’Alentejo ou du Ribatejo à Lisbonne pour y chasser la perdrix comme le fait remarquer finement Otelo Saraiva de Carvalho. On peut supposer que des personnes de la « maioria silenciosa » (une expression utilisée à l’initiative de certains secteurs conservateurs tant civils que militaires de la société portugaise) se rendant à Lisbonne avaient en tête de provoquer un grand désordre Praça do Império, désordre qui aurait conduit à l’état de siège (désiré par certains éléments au pouvoir) puis à une dictature militaire. A la grande frayeur du M.F.A., le général Spínola choisit d’intégrer au Governo Provisório Álvaro Cunhal, secrétaire général du P.C.P., très lié à Moscou., ce général se prétendant alors plus démocrate, plus à gauche, plus progressiste que le M.F.A. Il ne tardera pas à se reprendre et opérer un virage à droite qui inquiétera pareillement le M.F.A.

Ce recueil d’entrevues me permet d’affiner ma connaissance du général Spínola, un homme qui m’est plutôt sympathique mais dont les contours me restent flous. Otelo Saraiva de Carvalho, homme d’une parfaite courtoisie, et plus porté à mettre en avant les qualités d’un homme que ses défauts, ne peut s’empêcher de déclarer que le général Spínola est aussi un démagogue, très soucieux de son prestige auprès de la population, et c’est probablement ce qui l’a incité à faire appel à Álvaro Cunhal. Jusqu’en 1968, il est profondément conservateur, lié aux droites. A partir de cette année, en tant que Governador et Comandante-Chefe en Guinée, parallèlement à son autoritarisme, ses inclinaisons démagogiques et ses exceptionnelles qualités de chef militaire lui permettent d’adopter une conduite politique parfaitement démocratique (voir les Congressos do Povo). Il multiplie les déclarations publiques (discours et entrevues) dont l’audace secoue dangereusement les fondements du Gouvernement central de Lisbonne, ce qui lui donne une audience et une popularité considérables tant auprès des militaires que des civils.

L’avion a terminé sa traversée de la péninsule ibérique ; il survole la côte espagnole, quelque part au-dessus de la Catalogne. Puis c’est la côte italienne, plutôt rectiligne, et, presqu’aussitôt, Rome. L’aéroport de Roma-Ciampino, un petit aéroport. Arrivée à Rome où je débouche à la station San Giovanni, sur la ligne A. Via Magna Grecia. Les ocres des immeubles, des blocs souvent énormes, une palette savoureuse comme celle des épices ou des gelati. Et, partout, cet arbre emblématique de l’Italie, de Rome et ses environs surtout, le pin parasol. Il y en a un dans la cour de notre immeuble et sa frondaison va d’une façade à une autre. Notre chambre a une beauté passée. Aux murs des gravures de Giovanni Battista Piranesi montrent des ruines de Rome.

 

Boeing 737-800 de la compagnie TAP 

 

Dans la rue, une énergie absente de Lisbonne. Et cette langue qui me repose des chuintements du portugais. Visite de la très proche basilique Saint-Jean de Latran, érigée au début du IVe siècle par Constantin. Il ne reste rien de la basilique d’origine, entre invasions barbares, tremblements de terre et incendies. Ce que nous voyons date essentiellement du XVIIe siècle, avec Francesco Borromini. En façade, le long de la balustrade, Jésus et un alignement de docteurs de l’Église. J’éprouve une sorte de malaise devant ce luxe colossal. Les statues ne m’émeuvent pas : elles ne respectent pas l’échelle humaine. Les plafonds m’écrasent, avec ces caissons que soulignent des cadres outrageusement dorés et moulurés. Le plus beau de cet ensemble est à nos pieds, un sol cosmatesque, un assemblage indiciblement beau de marbres. Je m’y perds et oublie tout le reste, avant de retrouver non sans plaisir le ciel de Rome et les pins parasols (Pinus pinea).

La Scala Santa ou Scala Pilati. La scala santa si deve salire solo in ginocchio. En bas de l’escalier, j’observe ces femmes et ces hommes de races diverses monter à genoux cet escalier de marbre dont on dit qu’il a été emprunté par Jésus au cours de son procès. Selon la tradition, Sainte Hélène, la mère de Constantin, aurait fait apporter cet escalier du palais de Ponce Pilate, à Jérusalem, en 326. Devant l’édifice, des Bersaglieri en tenue de combat, un camouflage à la palette très délicate, avec une multitude de touches ocres et vertes. Ils portent le fez (rouge à gros pompon bleu au bout d’une tresse pareillement bleue) et non le célèbre chapeau à plumes.

Via di S. Giovanni in Laterano, vers le Colisée. Arrêt en la basilique de San Clemente. Une guide d’une grande beauté s’adresse en anglais (délicieux accent) à un groupe de jeunes garçons qui l’écoutent… religieusement. Elle explique le contexte historique de l’art baroque avec une pertinence rare. Je me joins au groupe pour mieux l’écouter mais sa beauté exaltée par une lumière filtrée ne tarde pas à me distraire.

La religion catholique me semble de plus en plus étrange, à Rome surtout, son siège mondial. Ses extravagances théologiques mais aussi artistiques, avec le Baroque en figure de proue, une densité visuelle et intellectuelle face à laquelle on se perd, tant par l’œil que par l’esprit. On peut bien sûr s’en éloigner en haussant les épaules ou en levant les yeux au ciel, des manières de dire : « Pauvres fous ! »

Le soir, dans un quartier ocre, bu un vin de Calabre accompagné d’olives tout en poursuivant ma lecture d’Otelo Saraiva de Carvalho. La manifestation de la « maioria silenciosa » du 28 septembre 1974 risquait de tourner à l’émeute. Il fallait l’empêcher de se former Praça do Império. L’idée du COPCON, appuyé par la G.N.R. et la P.S.P., fut de déclencher une « operação stop », une vaste opération de filtrage dont le rayon irait de Lisbonne à Santarém. Cette idée défendue par Otelo Saraiva de Carvalho ne fut toutefois pas retenue par son supérieur, le général Francisco da Costa Gomes, qui jugeait qu’une telle opération risquait de donner l’impression que les militaires s’opposaient à une manifestation défendue par le président de la République. Suivent diverses considérations où il est question du général de Spínola avec lequel il entretient des relations peu assurées.

 

15 février. Dans le jour naissant, je poursuis la lecture de ce livre d’entretiens. La question posée : le COPCON est-il une « force de choc » ou le bras armé du M.F.A. ? Réponse d’Otelo Saraiva de Carvalho : le COPCON n’est pas vraiment une force mais plutôt un quartier-général. Comme tout quartier-général, il a un rôle de décideur et, dans ce cas, sur toutes les forces armées de la métropole, principalement sur les forces d’intervention que le COPCON peut engager directement sans passer par les régions militaires ou un autre canal de commandement. En cas d’urgence, il peut solliciter des renforts qui se placent directement sous ses ordres, ce qui a été le cas le 28 septembre. Il est vrai que le COPCON peut aussi être envisagé comme le bras armé du M.F.A. Il surveille la vie politique du pays et les tentatives d’extrême-droite comme d’extrême-gauche de s’emparer du pouvoir, en faisant usage de la force s’il le faut. Ainsi a-t-il protégé le siège du C.D.S. (Centro Democrático Social, un parti de droite nullement ennemi de la démocratie) contre des éléments du M.R.P.P. (Movimento Reorganizativo do Partido do Proletariado) et autres partis d’extrême-gauche anti-démocratiques.

 

Basilique Saint-Jean de Latran

 

Marche dans Rome. La façade colossale de la basilique Saint-Jean de Latran. Les pilastres et les colonnes engagées. Les grands blocs d’immeubles aux tonalités appétissantes. Et les pins parasols toujours. Des terrasses astucieusement ménagées. Sur l’une d’elles, j’imagine un petit-déjeuner avec une femme brunie en peignoir de bain couleur de l’une de ces façades. Dans le forum, je découvre un parcours que déterminent de hautes grilles, avec contrôles de sécurité, droits d’entrée, files d’attente. Je ne m’y risquerai pas. J’ai parcouru ce forum il y a une trentaine d’années, librement, dans la poussière et la chaleur d’un mois d’août ; je ne m’imposerai donc pas une telle visite. Je regrette tout de même ces époques où le voyage avait quelque chose d’inorganisé ou, plutôt, d’inorganisable et, disons-le, de relativement héroïque. Aux abords du Colisée, des travaux considérables : Roma Metropolitane Lavori Linea C. Basilique S. Maria Nova où je me perds dans les motifs du marbre, des plaques ajustées en symétrie qui déterminent des motifs semblables à ceux que propose le test de Rorschach. Plafonds à caissons richement soulignés. Tout l’intérieur baigne dans une lumière ambrée. Une momie allongée dans une crypte, habillée d’un linceul blanc. Étrange religion, vraiment. En sortant, je contemple sans pouvoir en détacher mon regard un groupe de pins parasols qui s’inscrit dans une ouverture du narthex.

Église SS. Domenico e Sisto, des délicats trompe-l’œil dans les parties hautes, avec balustrades et guirlandes de fleurs et de fruits.

Via della Pilotta et ses quatre élégantes passerelles en pierre avec arcs surbaissés. Des volets gris pâle fraîchement repeints sur une façade orangée légèrement délavée, un délice une fois encore.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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