11 mars 1975, tentative de coup d’État au Portugal

 

C’est un épisode peu connu de l’histoire récente du Portugal. Je n’en ai pris connaissance que récemment, par hasard, en dégotant un dossier chez un bouquiniste : « 11 de Março, autopsia de um golpe » par Jorge Feio, Fernanda Leitã et Carlos Pina (Agência Portuguesa de Revistas, Lisboa, 1975).

Dans la matinée du 11 mars 1975, soit moins d’un an après la Révolution des Œillets (25 avril 1974), la caserne du Regimento de Artilharia Ligeira n°. 1 (R.A.L. 1), dans les faubourgs de Lisbonne, est attaquée par des avions en provenance de la Base Aérea 3 (B.A. 3) de Tancos, une opération au centre de laquelle se trouve de général António Spínola. Des avions attaquent donc cette caserne qui est aussitôt encerclée par des troupes au sol. Le jour même, en début de soirée, un accord de cessez-le-feu est établi. Je reviendrai plus en détails sur ce coup de force.

Si les conséquences de ce 11 mars sont plutôt aisées à analyser, ses causes le sont moins. Les historiens portugais ont multiplié les pistes, avec plus ou moins de pertinence et d’objectivité, des interprétations qui vont d’une manœuvre habilement orchestrée par le Partido Comunista Portugués (P.C.P.), ou ses alliés au sein du Movimento das Forças Armadas (M.F.A.), et d’un coup d’État dirigé par le général Spínola, avec le concours de l’extrême-droite. L’accent est à l’occasion mis sur tel ou tel protagoniste, selon la sensibilité des historiens, ce qui est bien sûr regrettable, mais aussi suivant la nature des documents disponibles et des témoignages personnels des protagonistes, témoignages qui peuvent à l’occasion se contredire les uns les autres.

 

Général António de Spínola (1910-1996)

 

Un article de Ricardo Noronha (publié en décembre 2016), « Anatomia de um golpe de Estado fracassado : 11 de março de 1975 », m’a retenu. Il bénéficie du recul, soit plus de quarante ans, et se livre à une analyse critique des sources officielles (émanant du M.F.A.), du procès qui fit suite à cette tentative de coup d’État et, enfin, des militaires impliqués ou opposés à cette tentative, le tout pris dans une structure diachronique afin de mieux formuler des hypothèses face à certaines questions, des hypothèses qui restent ce qu’elles sont afin d’enrichir et, surtout, d’ouvrir le débat.

Dans la première partie de cet article, Ricardo Noronha analyse ces cercles de militaires qui gravitent autour du général Spínola. Dans la deuxième partie, il analyse ce qui a conduit ces militaires à la base de Tancos, dans la nuit du 10 mars. Dans la troisième partie, il décrit, et de divers points de vue, les événements du 11 mars. Dans la conclusion, il reprend les doutes évoqués au long de cet article avant de proposer une synthèse interprétative des événements.

Première partie. Le général Spínola renonce à la présidence de la République le 30 septembre 1974, fonction qu’il occupait depuis le 15 mai de la même année. Il est remplacé par le général Francisco da Costa Gomes. Entre-temps, le général Spínola a multiplié les contacts ; il a en tête selon ses propres mots d’écarter définitivement la « Comissão Coordenadora do M.F.A., d’orientation marxiste » et, par ailleurs, de « renforcer le pouvoir des organes constitutionnels et d’en finir avec les structures de pouvoir parallèles au sein des forces armées ». Pour ce faire, il est appuyé par des officiers « spinolistas », opposés à l’influence croissante de la Esquerda Militar do M.F.A. Le coup d’État pensé par ces derniers est relativement simple. Le capitaine António Ramos (ex-aide-de-camp du général Spínola et commandant la compagnie de parachutistes chargée de la défense du Palácio de Belém (résidence du président de la République) arrêtera au cours d’une réunion hebdomadaire du Conselho dos Vinte (composé de la J.S.N., de la Comissão Coordenadora do M.F.A., des cinq ministres militaires du III Governo Provisório et d’Otelo Saraiva de Carvalho en tant que commandant-adjoint du COPCON) ses membres jugés communistes ou sympathisants communistes (je passe sur la liste des noms), les démettra de leurs fonctions, rétablira la hiérarchie formelle au sein des forces armées, restituera la présidence de la République au général Spínola et constituera un gouvernement sans le P.C.P. et le M.D.P.-C.D.E. Le général Spínola et les « spinolistas » peuvent compter sur l’appui d’autres unités afin de prendre le contrôle de la R.T.P. et des radios émettrices, neutraliser le R.A.L. n°. 1 et toute résistance à Lisbonne et ses environs. Prévu pour le 20 février 1975, le coup d’État est reporté. Entre-temps les « spinolistas » vont étendre leur influence parmi les cadres permanents de l’armée en profitant des dissensions au sein du M.F.A. Le cercle des conspirateurs s’élargit et intègre des militaires et des civils conduits par le général Rui Tavares Monteiro. Le 30 janvier 1975, l’ambassade des États-Unis est contactée par une personnalité portugaise qui sollicite de l’aide pour organiser un coup d’État. Le 15 février, le général Rui Tavares Monteiro informe Francisco de Bragança Van Uden de la préparation d’un coup d’État dirigé par le général Spínola ; il sollicite son aide pour prendre contact avec le Nord du pays et s’assurer de l’appui des services secrets espagnols. Ces mouvements ne passent pas inaperçus auprès de l’état-major du M.F.A. qui à l’occasion d’une réunion du Conselho dos Vinte informe de la création à Madrid, par Francisco de Bragança Van Uden et autres exilés d’extrême-droite, de l’Exército de Libertação de Portugal (E.L.P.). Le 28 février, on annonce, une fois encore au cours d’une réunion du Concelho dos Vinte, que les partisans du général Spínola et des éléments d’extrême-droite basés en Espagne préparent un coup d’État, en précisant qu’il consistera en une attaque aérienne en provenance de la B.A. 3 de Tancos contre le R.A.L. n°. 1, la B.A. 3 où les « spinolistas » bénéficient de forts soutiens. Le 7 mars, un attaché militaire de l’ambassade de R.F.A. informe un officier portugais de la préparation d’un coup d’État à partir de la B.A. 3 de Tancos.

 

Francisco de Bragança Van Uden (né en 1949)

 

Ainsi confluent vers la mi-février 1975 : les « spinolistas » qui s’agitent depuis décembre 1974, une organisation d’extrême-droite fondée en Espagne en janvier 1975 et un réseau clandestin qui opère au Portugal depuis l’été 1974. Les motivations de ces divers protagonistes furent énoncées a posteriori et de manière volontiers contradictoire. Des officiers de l’entourage du général Spínola ont mis l’accent sur la nature préventive de leur action, action destinée à garantir des élections libres et empêcher une possible fraude électorale. Alpoim Calvão a été plus catégorique : il s’agissait d’écarter sans tarder la Coordenadora do M.F.A. e do P.C.P. des centres de décision, de reconduire le général Spínola à la présidence de la République et de réintégrer les éléments de la Junta de Salvação Nacional assainie suite au 28 septembre 1974. Les autres protagonistes de cette conspiration étaient quant à eux ouvertement opposés à tout processus de décolonisation et de démocratisation. Bref, au-delà des témoignages contradictoires, on peut entrevoir le général Spínola comme figure centrale d’une conspiration avec autour de lui des secteurs politiques qui allaient du Partido Socialista (P.S.) à l’extrême-droite, chacun avec ses plans et ses objectifs, un imbroglio que seul le passage à l’action allait dépêtrer.

Deuxième partie. Dans la matinée du 8 mars 1975, une rumeur laisse entendre que des brigades communistes sont sur le point d’emprisonner puis assassiner ceux qu’elles jugent être des opposants. Le bruit s’amplifie ; on annonce qu’une liste de personnes à abattre a été dressée. Le jour suivant, Carlos Rolo décolle pour Madrid où il se réunit avec des sympathisants. Au cours de cette réunion, une photocopie passe de main en main. Le document émanerait du cabinet du Premier ministre espagnol, Arias Navarro. Y figurent les noms de chefs d’entreprises, de militaires et de politiques à arrêter et liquider au cours d’une opération dans la nuit du 12 mars, opération baptisée « Matança de Páscoa » et supervisée par le P.C.P. Pour ceux qui participent à cette réunion, il s’agit à présent de transmette au plus vite aux groupes de conspirateurs cette information reçue dit-on des services secrets espagnols et considérée comme parfaitement crédible. L’origine de ce document reste mystérieuse, il n’en est pas moins le principal activateur du 11 mars.

Depuis de début de l’année, des officiers du M.F.A. travaillent à un plan destiné à prévenir un coup d’État venu de la droite. Le 27 février est dressé une liste d’officiers « spinolistas » à surveiller et à éloigner des centres de décision politico-militaire, une liste qui se met à circuler dans des unités du COPCON. Des exilés chiliens sont invités à faire part de la situation dans leur pays – rappelons que le coup d’État contre Salvador Allende avait eu lieu peu avant, le 11 septembre 1973. L’inquiétude et la nervosité gagnent une partie de l’armée. Dans ce climat, les exilés portugais à Madrid ont peut-être amplifié des informations vagues supposées émaner du cabinet Arias Navarro afin de mettre fin aux hésitations des « spinolistes » et les pousser à agir.

 

Le M.F.A. et le Peuple

 

Carlos Rolo est de retour à Lisbonne dans la nuit même et fait part à des officiers d’un (supposé) plan baptisé « Matança de Páscoa ». Il est pris très au sérieux. Des officiers entrent en contact avec le général Spínola et lui conseillent de se réfugier à Tancos où une opération a été organisée par l’Armée de l’Air, avec l’appui d’autres unités. Le général Spínola avertit aussitôt des officiers de confiance de l’imminence d’une opération conduite par des groupes armés d’extrême-gauche à partir du R.A.L. n°. 1 et de la nécessité de l’enrayer. Les contacts se multiplient, le coup d’État s’organise.

Troisième partie. Le général Spínola équipé d’une barbe postiche arrive à la B.A. 3 de Tancos, le 10 mars peu avant minuit. Le plan est définitivement arrêté : attaque de la caserne du R.A.L. n°. 1 le 11 mars, vers onze heures, par des parachutistes appuyés par des forces aériennes dont huit T-6. Je passe sur les détails du plan, simplement : deux des huit T-6 seront armés, les six autres effectueront des vols d’intimidation au-dessus de Lisbonne ; puis l’Escola Prática de Cavalaria (E.P.C.) de Santarém interviendra aussitôt après le déclenchement de l’attaque afin d’appuyer les parachutistes.

La base du R.A.L. n°1 est attaquée par les airs peu avant midi. A bord de l’un des hélicoptères assaillants, un pilote et un parachutiste sont blessés. Au sol, un soldat est tué, Joaquim Carvalho Luís, et quelques autres sont blessés. Les trois tours de dix étages au fronton de la base sont occupées par des soldats du R.A.L. n°. 1, ce qui leur permet d’établir un fort dispositif défensif avant l’arrivée des parachutistes. Par ailleurs, alertés, des civils commencent à affluer dans le secteur, compliquant les plans des assaillants. Alors que la base est cernée par les parachutistes, les soldats du R.A.L. n°. 1 se mettent à distribuer des armes à des groupes de civils tandis qu’un blindé apporte armes et munitions aux assiégés. Vers treize heures, cessez-le-feu et prise de contact avec le COPCON. Attaquants et attaqués déclarent (en toute bonne foi) combattre pour le M.F.A. On ne tarde pas à fraterniser. Les parachutistes reçoivent sans tarder l’ordre de regagner leur base de Tancos.

Pendant ce temps, d’autres unités se sont mises en mouvement ou sont sur le point de le faire. Le capitaine Salgueiro Maia, figure emblématique entre toutes de la Révolution des Œillets, va jouer une fois encore un rôle de médiateur de première importance et désamorcer une situation véritablement explosive en dissuadant notamment les blindés de l’Escola Prática de Cavalaria de faire mouvement vers la capitale. Sollicités, les commandants des autres unités hésitent à rejoindre la rébellion et l’un d’eux se rétracte lorsqu’il apprend que l’Escola Prática de Cavalaria a renoncé à participer à ce coup d’État.

 

Le capitaine Salgueiro Maia (1944-1992)

 

L’implication de l’Armée de l’Air (Força Aérea) dans ce coup d’État est explicite, tout au moins jusqu’au début de la soirée du 11 septembre 1975, lorsque l’attaque contre le R.A.L. n°. 1 se révèle être un échec. Fort de l’expérience du 25 avril 1974 et du 28 septembre de la même année, les protagonistes accordent une importance stratégique aux stations de radio, notamment Rádio Renascença (destinée à diffuser les messages officiels des insurgés), Rádio Clube Português (neutralisée par un commando héliporté) et Emissora Nacional qui se porte au secours de Rádio Clube Português. Emissora Nacional va jouer un rôle important, voire décisif, en informant de l’attaque en cours contre le R.A.L. n°. 1, en appelant à la mobilisation populaire (d’où l’afflux autour de la base du R.A.L. n°. 1) et à la mise en place de barrages et de postes de contrôle sur les principales voies d’accès conduisant à Lisbonne. Un hélicoptère parti de Tancos vers quinze heures dans le but de détruire l’antenne d’Emissora Nacional rentre sans avoir mené à bien sa mission. A Tancos, sur la B.A. 3, quartier général de la conspiration, des soldats (parmi lesquels Salgueiro Maia) informés par radio de l’attaque contre le R.A.L. n°. 1 encerclent les conspirateurs. Ils prennent contact avec le général Spínola peu après quinze heures et lui font part de l’échec de l’opération. Reconnaissant sans tarder son erreur, le général Spínola quitte la B.A. 3 à bord d’un hélicoptère, accompagné de sa famille et de quelques officiers. Vers dix-sept heures, il atterrit en Espagne, à Talavera la Real, à peu de distance de la frontière avec le Portugal. Des officiers quittent la B.A. 3 par voie terrestre pour la frontière espagnole. D’autres se livrent aux autorités ou sont détenus. Tous seront libérés au début de 1976. Les officiers exilés ne tarderont pas à revenir au Portugal puis à être réintégrés dans l’armée.

Conclusion. Le document intitulé « Matança de Páscoa » a certes activé la tentative de coup d’État du 11 septembre 1975 ; il n’en reste pas moins que l’analyse des documents et des témoignages montre qu’un large réseau de conspirateurs s’organisait avant que quiconque ait eu connaissance de ce document. Parmi eux les « spinolistas » dont le programme politique n’était pas vraiment clair mais dont l’objectif fondamental était de reconduire le général Spínola à la présidence de la République et d’écarter le P.C.P. et ses alliés des centres de décision afin de repenser le processus de décolonisation en Afrique et les changements au Portugal même. A cet effet, des contacts furent pris avec divers partis politiques ce qui conduisit à une convergence tacite avec le Partido Socialista (P.S.) en janvier 1975, quand le Conselho dos Vinte approuva le principe d’unité syndicale et que des rumeurs se répandirent quant à un possible report des élections de la Assembleia Constituinte. Les « spinolistas » furent alors considérés comme un contrepoids à l’influence croissante de l’Esquerda Militar au sein du M.F.A., une alliance occasionnelle car lorsque les socialistes eurent la garantie que des élections se tiendraient, ils prirent en février 1975 leurs distances vis-à-vis de tout projet de coup d’État.

Le plan des partisans du général Spínola était parvenu à un niveau tel qu’il semblait difficile de le remiser. Outre les réticences des socialistes, l’implication d’officiers tels que Guilherme Almor de Alpoim Calvão et Rui Tavares Monteiro confirme l’inflexion à droite des « spinolistas » et l’intensification des contacts avec Madrid, ce qu’explique également le contexte de guerre coloniale en particulier en Guinée-Bissau, une guerre qui cimente une hostilité envers le P.C.P. et la Esquerda Militar au sein du M.F.A. Parmi les conspirateurs, certains préfèrent temporiser tandis que d’autres espèrent une confrontation armée ; parmi ces derniers, les exilés portugais à Madrid et des groupes contraints à la semi-clandestinité au Portugal, inquiets de ce document connu sous le nom de « Matança de Páscoa », document dont l’origine, insistons, reste mal définie. Il n’en met pas moins fin à un certain attentisme et provoque des événements qui vont s’accomplir dans une certaine précipitation, avec instructions manquant de précision, ce qui explique pour une bonne part le non-engagement de certaines unités, dont l’Escola Prática de Cavalaria.

En fin de compte, on peut supposer sans forcer la note que la réussite de ce coup d’État aurait engagé le pays dans un processus de guerre civile, avec notamment des affrontements au sein de l’armée. Ce n’est qu’une hypothèse mais une hypothèse forte considérant la situation politique au Portugal en 1975.

L’échec de ce coup d’État va favoriser une radicalisation du processus révolutionnaire de la part du P.C.P. et de l’Esquerda Militar, l’effacement des « spinolistas » et leurs alliés de la scène politique, favoriser d’autres clivages et tensions qui s’exprimeront ouvertement au cours de l’été 1975 pour atteindre leur maximum au cours de l’automne de la même année.

Olivier Ypsilantis

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