En lisant « L’État universel » d’Ernst Jünger – 3/3

 

L’uniformisation des sexes se heurte à des limites psychiques et physiologiques difficilement franchissables. L’organisation n’atteint l’organisme que superficiellement ; et les difficultés d’organisation augmentent à mesure que le développement des organismes est élevé. Ainsi, lorsqu’il tend vers l’étatisation, le plan (avec refonte technique et idéologique) agit plus efficacement sur les peuples frustres que sur les peuples plus développés, riches en histoire et en traditions.

Dans la société humaine, l’état social ne modifie pas l’état biologique. La mutation n’affecte que la fonction, ce qui n’est pas le cas avec les insectes sociaux, en particulier les abeilles.

 

Ernst Jünger (1895-1998)

 

Une telle normalisation n’atteint pas les sociétés humaines et reste à l’état d’ébauche, y compris dans les castes les plus fermées. Elle ne permet pas de constituer un état biologique particulier comme chez certains insectes (voir les guerriers des termitières). Même isolé du reste de l’humanité pendant des millénaires, l’homme est resté homme ; et les changements qu’il a pu subir dans un environnement particulier restent très superficiels (la couleur de la peau par exemple) ; et en peu de temps il peut rattraper l’avance prise par les autres. La véritable différence entre les hommes est instituée par les hommes eux-mêmes ; elle tient aux jugements et aux préjugés ; et c’est dans ce paysage que l’histoire se fait. Elle est histoire humaine parce qu’elle n’est pas histoire naturelle et que le libre arbitre s’y manifeste. C’est lui qui à son heure enfonce les barrières et comble les fossés. Il est le signe spécifique de l’espèce humaine ; et par rapport à ce qu’elle peut accomplir ses divisions ne peuvent être qu’éphémères. Certes, elles font des victimes mais l’évolution les abolit et la révolution les détruit.

 

Le danger majeur que représente l’État tient à l’atteinte au libre arbitre, marque d’une culture supérieure qui serait alors effacée par l’éclat de la perfection, soit la réussite du plan imposé par l’État. Le véritable danger tient donc à sa réussite et non à son échec, étant entendu que le propre de l’homme est le libre arbitre – l’imperfection donc – alors que la perfection (voulue par le plan) rend la liberté superflue : l’ordre rationnel reçoit la précision de l’instinct, une simplification vers laquelle tend l’un des courants principaux du plan universel.

Au point où nous en sommes, la question est : Quelle est la part de la volonté dans l’inévitable ? Et que faire de l’héritage ? Que faire du libre arbitre, ce trait essentiel de l’espèce humaine ? Doit-on le considérer comme héréditaire ou rudimentaire ? Le fils de la terre, l’homme, est devenu détenteur d’une puissance qui bien que modeste en regard des mutations biologiques est inédite et lui désigne ses périls et ses responsabilités.

 

La nature est exubérante et c’est comme si elle jouait. Ses efforts sont protéiformes. Ainsi, ailes et nageoires peuvent échanger leurs fonctions : l’aile devient nageoire (le pingouin) et la nageoire devient aile (le poisson volant). L’exubérance (le gaspillage) devient fantastique lorsque les grands enjeux sont retirés de la partie, des dinosaures ou des grand États de l’Orient antique, par exemple. L’organisme se montre alors d’une fécondité qui semble inépuisable, l’organisme mais aussi l’organisation.

Il semblerait que l’organisme oppose une résistance à l’organisation lorsqu’on observe la nature, à commencer par les organismes simples mais aussi l’homme, avec le peuple comme force indifférenciée – organique – et l’État comme force organisatrice. Ernst Jünger a beaucoup lu les moralistes français du XVIIIe siècle et il les appréciait tout particulièrement. Il rapporte cette réflexion de Rivarol suscitée par les observations d’un esprit politique subtil qui apprécie les images tirées de la physique (comme Ernst Jünger apprécie ces mêmes images en particulier celles qu’il tire de l’entomologie) : « La puissance est la force organisée, l’union de l’organe avec la force. L’univers est plein de forces qui ne cherchent qu’un organe pour devenir puissances. Les vents, les eaux sont des forces ; appliqués à un moulin ou à une pompe, qui sont leurs organes, elles deviennent puissances. Cette distinction de la force et de la puissance donne la solution du problème de la souveraineté dans le corps politique. Le peuple est la force, le gouvernement est organe, et leur réunion constitue la puissance politique. Sitôt que les forces se séparent de leur organe, la puissance n’est plus. Quand l’organe est détruit, et que les forces restent, il n’y a plus que convulsion, délire ou fureur ; et, si c’est le peuple qui s’est séparé de son organe, c’est-à-dire de son gouvernement, il y a révolution. » Question : Y-a-t-il vraiment dans le monde tant de forces à la recherche d’organes ? Et, en fin de compte, le peuple aspire-t-il à l’État ? On est forcé de le croire si on aspire à la puissance, mais la tentative pour se soustraire à la puissance n’est pas moins manifeste.

 

Le rapport précis de l’organisation semble insoluble pour la pensée car il se situe hors du temps, ce qui fait qu’il ne peut être saisi par les catégories de la simultanéité et de la succession. Ce rapport se situe dans le monde de l’intuition intellectuelle et ses images, à commencer par les religions, la multiplicité des religions. Et c’est dans cette région que la liberté de l’esprit humain face à l’univers est à son zénith. C’est dans cette région que cette liberté prend des décisions dont dépendent toutes les autres. La liberté de l’homme face à l’univers réside d’abord dans le verbe, dans sa capacité à nommer les dieux – et c’est là qu’est leur réalité. Mais depuis deux siècles, les courants du matérialisme vont en accelerando et les dieux et leurs généalogies sont mis au rebut tandis que le fond original que représente la terre gagne en puissance.

 

La terre est agitée comme jamais dans l’histoire humaine ; elle tend vers l’unité non seulement politique mais organique. L’humanité s’est faite prométhéenne ; elle sort des voies historiques et même préhistoriques. L’homme est libre par sa volonté d’être intelligent mais il est écrasé par une responsabilité planétaire. Les dangers politiques liés à cette situation inédite sont envisagés comme des dangers physiques mais leur aspect biologique se manifestera sans tarder avec la création d’espèces nouvelles et d’états biologiques au moyen du plan.

 

L’étatisation répond-elle aux dons innés de l’homme ? Les États n’ont cessé de disparaître tandis que l’humanité subsistait. Tout ce qui a rapport aux États est éprouvé comme un mal, les États qui imposent mille contraintes aux peuples tout en confirmant des formes de dépendance qui vont jusqu’à l’esclavage. Les guerres ne tendent plus à des recherches d’équilibre (voir Clausewitz) mais à des massacres généralisés. La ville confirme partout son emprise ; or, l’homme libre, sage et bon cherche à la fuir. Souvenez-vous de Zarathoustra.

 

Désigner l’État comme étant à l’origine de tous les maux reste l’opinion maîtresse des anarchistes, les vrais, devenus si rares – et non des nihilistes qui pullulent. Les vrais anarchistes jugent que l’homme a rempli dans des temps (très) lointains sa vocation authentique. D’un certain point de vue, l’anarchiste est ultra-conservateur et se distingue du conservateur en ce que son effort s’attache à l’état de l’homme en soi et non à un état donné à un moment en un lieu. Le conservateur s’entend généralement plutôt bien avec l’État, il ne veut que ralentir voire arrêter cette organisation à un stade donné ; il suit les événements d’une démarche lente tandis que le révolutionnaire veut les hâter. L’anarchiste authentique quant à lui s’écarte de l’État et ses organismes, de la nation et des grandes institutions.

 

L’anarchiste sait fort bien ce qu’il ne veut pas. Toutefois, lorsqu’il veut mettre en pratique sa volonté, il doit faire appel à une pensée qui lui répugne. C’est pourquoi les grandes utopies sociales une fois mises en pratique donnent quelque chose qui ressemble à une caserne ou une ruche : elles sont un échec dès le début.

Les grands bouleversements et l’état de licence qu’ils encouragent font sortir les anarchistes qui suscitent par ailleurs de grands espoirs. Mais ils sont écartés sans tarder : l’espoir né du désordre a la vie courte ; après un bref intermède la pensée organisatrice s’affirme plus fermement : « L’État est mort ! Vive l’État ! » L’anarchiste se heurte au conservateur (doté d’un attirail politique bien supérieur au sien) et au révolutionnaire astucieux qui voit en l’État un instrument de puissance et qui, ainsi, triomphe du conservateur et de l’anarchiste. A ce sujet, l’histoire est riche en exemples.

Le type de l’anarchiste a joué un rôle clé dans la préparation des grands bouleversements car sa protestation vient du cœur. C’est un combattant d’avant-garde où se signalent les poètes doués d’une force particulière mais qui fuient lorsque l’exécuteur politique entre en action. L’effort de l’anarchiste n’est pas figé : il tend vers un modèle inaccessible qui le projette vers un futur lui aussi inaccessible.

 

L’État (ou l’Empire) universel inspire de la crainte : que la perfection ne se fige en formes définitives, aux dépens du libre arbitre. C’est pourquoi la division du monde a ses avocats. Mais la figure du Travailleur ne cesse de gagner en stature, plus forte que la dernière des grandes oppositions : celle de l’Est et de l’Ouest.

Les États se sont avant tout développés par souci de sécurité ; et au fur et à mesure qu’un peuple se constitue en État, les dépenses consacrées à sa sécurité augmentent. On peut admettre qu’aux premiers temps de l’étatisation, ce que nous appelons la sécurité militaire a joué un rôle restreint voire nul et que les mesures de protection exigeant des armées sont apparues beaucoup plus tard. S’il en a été ainsi, c’est parce que les États sont devenus plus nombreux. Un État unique pourrait rendre inutiles voire inconcevables les armées. L’organisme humain alors libéré du joug de l’organisation pourrait apparaître sous une forme plus pure, comme une épiphanie de l’homme.

Olivier Ypsilantis

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