En lisant « Du pouvoir » de Bertrand de Jouvenel

 

Il y a peu, j’ai lu un livre souvent feuilleté, « Du pouvoir », sous-titré « Histoire naturelle de sa croissance », de Bertrand de Jouvenel.

 

Bertrand de Jouvenel (1903-1987), French writer and journalist born in Paris (France). Ca. 1955. (Photo by adoc-photos/Corbis via Getty Images)

 

Je rendrai compte dans cet article de la présentation de Bertrand de Jouvenel à son étude tant elle exprime avec rigueur des impressions (plus que des analyses) que je porte en moi depuis des années et qui ont trait au poids toujours plus affirmé des États, un poids qui provoque volontiers tantôt ma colère tantôt mon découragement.

Ce livre a été publié au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il prend note de l’immensité des moyens mis en œuvre au cours de cette guerre, avec des armées de millions d’hommes mais aussi l’implication totale des populations civiles afin de soutenir les combattants ; ainsi le peuple entier est-il devenu « le support indispensable du gigantesque instrument militaire ». C’est donc à partir de ce constat que Bertrand de Jouvenel va au long de ces quelque quatre cent cinquante pages élaborer une réflexion sur le pouvoir, réflexion qui s’articule suivant six livres dont je vous communique les titres afin d’esquisser un cheminement : 1. Métaphysiques du pouvoir (chap. I à III). 2. Origines du pouvoir (chap. IV à V). 3. De la nature du pouvoir (chap. VI à VIII). 4. L’État comme révolution permanente (chap. IX à XI). 5. Le pouvoir change d’aspect mais non de nature (chap. XII à XIV). 6. Pouvoir limité ou pouvoir illimité (chap. XV à XIX).

Tout a participé à ce conflit et (de ce fait) tout a été sa cible, notamment par l’aviation. La Propagande a œuvré à la transformation des hommes par l’excitation continue de passions violentes ; elle « a soutenu l’atrocité des faits par l’atrocité des sentiments ». On ne saurait mieux dire.

Lorsque l’ennemi (en l’occurrence le IIIe Reich) paraît et menace, « il faut l’imiter sous peine de subir un désavantage ». A ce propos, on pourrait citer « Après la défaite » (publié en novembre 1940) où Bertrand de Jouvenel montre que le monolithisme, soit la fusion de toutes les forces d’un peuple, est devenu en ces temps monolithiques la condition de résistance militaire d’une société. Ainsi la militarisation des sociétés est-elle l’œuvre directe dans le IIIe Reich et indirecte dans les autres pays d’Adolf Hitler.

Mais l’Europe a connu d’autres ambitieux, des ambitieux qui malgré leur volonté n’ont pu plier au service de leur idée toutes les forces de leur peuple. Le degré de volonté des ambitieux (des attaquants) et des attaqués ne suffit pas à expliquer l’immensité des moyens mis en œuvre au cours de ce conflit mondial ; c’est le pouvoir des gouvernements modernes qui a permis la mobilisation totale tant pour l’attaque que la défense. Napoléon qui a porté la guerre presque partout en Europe n’a pas fait procéder à une mobilisation totale des populations placées sous son autorité. Si on remonte dans le temps, à Louis XIV par exemple, la mobilisation était encore plus limitée. Si on interroge l’Histoire, on constate que dans le monde occidental, au cours du dernier millénaire, « le coefficient de participation de la société au conflit a été constamment croissant ». Quelle est donc la cause constamment agissante de ce progrès ininterrompu de la guerre ?

Retour dans l’Histoire. Entre le XIe et le XIIe siècles commencent à se constituer les premiers États modernes. Le roi dispose de contingents qui ne lui doivent le service que pendant quarante jours et qui ne sont guère entraînés. Les troupes disciplinées et qui le suivent plus longtemps doivent être payées et, de ce fait, elles le suivent aussi longtemps qu’elles sont payées – et les ressources du roi sont limitées ; elles proviennent de son domaine, pas question de lever des impôts. S’il veut trouver des ressources avant épuisement des siennes, le roi doit alors taper à la porte de l’Église qui, éventuellement, lui accordera durant quelque temps une partie de ses revenus. Bref, rien que d’assez aléatoire, avec un risque d’endettement durable de la Couronne. La guerre est alors limitée comme l’est le Pouvoir qui est encore privé des leviers essentiels qu’utiliseront et utilisent encore les États : la conscription et l’impôt.

 

L’édition de « Du Pouvoir – Histoire naturelle de sa croissance » que j’ai entre les mains.

 

Le Pouvoir – la monarchie en l’occurrence – se met à solliciter avec toujours plus d’insistance : le clergé d’une part, les seigneurs et les communes d’autre part qui tous lui accordent une aide financière toujours plus importante. Le roi doit se rendre dans les principaux centres de son royaume afin de réunir le peuple « grand, moyen et menu », lui exposer ses besoins et solliciter son aide. C’est ce qui s’est passé au cours de la Guerre de Cent Ans (de fait une succession de brèves campagnes), dans l’un et l’autre camp, et à plusieurs reprises.

L’accoutumance au sacrifice permettra d’établir un impôt permanent, la taille, afin de soutenir une armée permanente, les compagnies d’ordonnance. Fort de cette dotation permanente, le Pouvoir va s’appliquer à l’augmenter. Et comment augmenter la part de la richesse qu’il accapare afin qu’elle le fasse devenir puissance ? Le Pouvoir n’ose pas encore imposer d’obligation militaire ; mais graduellement il va avoir des soldats… par l’argent. La puissance législative, inexistante aux époques médiévales, va se développer, lentement – et cette puissance implique… le droit d’imposer. Après la grande crise du XVIIe siècle (révolutions d’Angleterre, de Naples et la Fronde, et la réaction violente des peuples face aux manœuvres des trois monarchies pour accroître leurs impôts), le Pouvoir augmente son emprise, les batailles engagent toujours plus de soldats – et font toujours plus de victimes. Montesquieu s’alarme de cette tendance. A ce sujet il faut relire « De l’esprit des lois », certains passages tout particulièrement.

Les impôts s’alourdissent et les populations finissent par s’en accommoder ; mais elles acceptent plus mal ce commencement d’obligations militaires, notamment avec la création des régiment territoriaux par Louvois et qui seront progressivement considérés comme des dépôts des corps actifs.

On ne peut certes réduire l’œuvre de la monarchie à l’accroissement des armées. La monarchie a accompli nombre d’œuvres admirables, mais par la constitution d’un appareil gouvernemental (administration et puissance législative, la « chambre des machines »), les exigences du Pouvoir – et donc celles de la guerre – n’ont cessé de se confirmer.

Le peuple a cru se débarrasser du poids des impôts et plus encore de la conscription en reversant le Pouvoir (royal). Peine perdue ! Après la chute de la monarchie (absolue), la conscription se massifie ; et sous les menaces de l’invasion, le peuple y consent. Hippolyte Taine le montre fort bien dans « Les origines de la France contemporaine ». Comme Alexis de Tocqueville, il fait preuve d’une rare lucidité qu’explique un sens de l’observation hors du commun. Hippolyte Taine a pressenti les grands massacres du XXe siècle par ce processus de démocratisation (voir ce qu’il dit du suffrage universel). Et Bertrand de Jouvenel enfonce le clou : « Encore Taine n’avait-t-il pas tout vu. Trois millions d’hommes s’étaient trouvés sous les armes en Europe à la fin des guerres napoléoniennes. La guerre de 1914-1918 en a tué ou mutilé cinq fois autant. Et comment compter maintenant qu’hommes, femmes et enfants, sont engagés dans la lutte, comme on le voyait sur les chariots d’Arioviste ? Nous finissons par où les sauvages commencent. Nous avons redécouvert l’art perdu d’affamer les non-combattants, de brûler les huttes et d’emmener les vaincus en esclavage ? Qu’avons-nous besoin d’invasions barbares ! Nous sommes nos propres Huns. »

 

Hippolyte Taine, French critic and historian, 1890. Portrait of Taine (1828-1893), leading exponent of positivism. (Photo by The Print Collector/Print Collector/Getty Images)

 

Et il poursuit : « Voilà le grand mystère. Les peuples mis à contribution pour la guerre par leurs maîtres, les rois, n’ont pas cessé de s’en plaindre. Enfin ils rejettent ces maîtres et alors se taxent eux-mêmes, non plus seulement d’une partie de leurs revenus mais de leurs vies mêmes ! Quel singulier revirement ! L’expliquerons-nous par la rivalité des nations qui aurait remplacé celle des dynasties ? Dirons-nous que la volonté du peuple est avide d’expansion, ardente à la guerre, que le citoyen veut payer pour la guerre et aller aux armées ? Et qu’enfin nous nous imposons d’enthousiasme des sacrifices bien plus lourds que ceux que nous consentions autrefois de si mauvais gré ? Ce serait se moquer. »

Le peuple n’a aucun goût particulier pour la guerre et les impôts. Alors ? Le peuple est soumis à une volonté étrangère qui dépasse la sienne. L’entreprise de l’absolutisme se poursuit et en accéléré après la chute de la monarchie. Le Pouvoir a continué et continue sa croissance, avec l’armée et l’impôt. La « chambre des machines » élaborée par la monarchie n’a cessé de se perfectionner et ses leviers matériels et moraux sont devenus capables de fouiller dans la société pour s’emparer des biens et des hommes. Aucun changement donc sauf que ce Pouvoir sans cesse accru est devenu un enjeu. Les partis se sont mis à lutter pour le pouvoir, soit la mainmise sur l’énorme appareil d’État, sur la « chambre des machines ».

Et Bertrand de Jouvenel en vient au Minotaure masqué. Du XIIe siècle au XVIIIe siècle, le Pouvoir (la puissance publique) ne cesse de croître. A la protestation succède la passivité. Pourquoi ? Parce que le Pouvoir s’est masqué. A une époque, il était incarné par le roi avant de devenir anonyme et prétendre n’être que « l’instrument impersonnel et sans passion de la volonté générale », un moyen efficace de se faire accepter par les peuples, y compris comme tyrannie. On a certes permis au peuple de changer par le vote ceux qui s’activaient dans la « chambre des machines », mais le Pouvoir n’en fut pas vraiment affaibli puisqu’il ouvrait à toutes les ambitions la perspective du Pouvoir, facilitant ainsi son expansion. « Car, sous l’Ancien Régime, les esprits capables d’exercer une influence, sachant qu’ils n’auraient jamais la part au Pouvoir, étaient prompts à dénoncer son moindre empiétement. Tandis qu’à présent, tous sont prétendants, aucun n’a d’intérêt à diminuer une position à laquelle il espère un jour accéder, à paralyser une machine dont il pense user à son tour ». Loin de vouloir briser cette « machine d’oppression », tous espèrent s’en emparer pour la faire fonctionner à leur tour. Et comme il n’est pas naturel au Pouvoir d’être faible, le peuple lui-même, et selon les circonstances, peut vouloir placer à sa tête un homme fort. On croit alors que cet homme est l’auteur de cet appareil alors qu’il n’en est que l’usager abusif.

 

Une édition de « De l’esprit des lois » de Montesquieu

 

Puis, enfin, c’est le Minotaure à visage découvert. Le géant qui s’active dans la « chambre des machines » doit à la démocratie l’appareil fiscal et inquisitorial dont il fait un usage immodéré. Et c’est parce que la volonté générale (cette chose qui est partout et se trouve nulle part) a été proclamée source suffisante d’autorité que le plébiscite confère une légitimité au tyran. Le parti (issu de la compétition pour le Pouvoir) consolide le Pouvoir. Le monopole presque complet de l’enseignement a préparé les esprits à l’appropriation des moyens de production par l’État. La police a grandi en démocratie. Autrement dit, la démocratie telle que nous l’avons pratiquée apparaît « comme la période d’incubation de la tyrannie ». Alors, comment se comporter envers le Pouvoir au lendemain de la plus meurtrière des guerres ? Avons-nous frappé le mal à sa racine en détruisant Hitler et son régime ? Dans tous les cas, il faut se méfier du Pouvoir – de l’appareil d’État – et en limiter la croissance car « qui oserait garantir que cet immense appareil d’État ne retombera jamais aux mains d’un gourmand d’empire ? »

Et, enfin, le Minautore est partout. Qu’un seul État trouve un chef qui convertisse les pouvoirs assumés pour le bien social en moyens de guerre et tous les autres États se voient forcés à la même conduite, ce qui amène la guerre. L’emprise de l’État sur les ressources nationales contient ce danger. Nous devons nous méfier de l’État même si son visage s’est fait plus rassurant.

Entre le trop de confiance et le trop de présomption envers l’État « mon destin se borne à rechercher les causes et le mode de croissance du Pouvoir dans la société ». Suivent quelque quatre cents pages de brillantes analyses.

Ci-joint, un riche lien sur la vie et l’œuvre de Bertrand de Jouvenel :

http://www.jutier.net/contenu/jouvenel.htm

Olivier Ypsilantis

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