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En lisant Antero de Quental, poète et philosophe portugais

En Header, l’endroit où s’est suicidé Antero de Quental, de deux balles de revolver dans la poitrine, le 11 septembre 1891, devant le Convento do Senhor Santo Cristo dos Milagres, dans sa ville natale, Ponte Delgada (île de São Miguel, Azores). On remarquera sur le mur le mot ESPERANçA.

 

J’ai découvert Antero de Quental dans le désordre d’un bouquiniste, à Lisbonne, il y a peu. Les « Sonetos » constituent son œuvre la plus achevée, la plus célèbre aussi ; c’est un joyau des lettres portugaises. Le premier poème de ce recueil est intitulé « Os cativos » (« Les captifs ») ; et il est… captivant. Des captifs observent de leur prison la tombée de la nuit ; ils observent le vol des oiseaux, le vent, les étoiles enfin, autant de symboles de la liberté, symboles qu’ils interrogent successivement, une interrogation immense qui les ôte un instant à eux-mêmes, à leur condition d’incarcérés, un instant seulement avant qu’ils ne retombent en eux-mêmes. Les prisonniers interrogent les oiseaux, le vent, les étoiles qui leur répondent successivement, à la fin de trois quatrains : « A noite, a escuridão, o abismo, o nada ! »

Je lis ces poèmes et je les relis. Un poème peut être autrement plus éloquent qu’un roman, et il l’est souvent par cette densité propre à la poésie. Densité… Souvenez-vous de ces mots de Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or… » Densité, pureté… La poésie est aussi le plus sûr moyen de s’immerger dans une langue, de plonger dans une langue, la tête la première. La poésie est la musique d’une langue ; la poésie est une langue faite musique. Ainsi, et sans chercher à me faire passer pour un esprit particulièrement distingué, je préfère passer des heures et des heures à lire et relire un petit recueil de poèmes que de m’embêter avec ces romans (généralement des « pavés ») considérés comme « le roman de l’année », des romans crachés par la machine éditoriale. Il m’arrive d’en feuilleter ; ils me laissent un goût insipide.

La densité de la poésie est la meilleure introduction à une langue. La musique (de la langue) porte et aide la mémoire. Ainsi me suis-je véritablement enivré avec Gerard Manley Hopkins ou Dylan Thomas pour l’anglais, avec Antonio Machado ou Pedro Salinas pour l’espagnol, à présent avec Antero de Quental pour le portugais.

 

Antero de Quental (1842-1891)

 

La poésie d’Antero de Quental est porteuse de préoccupations philosophiques ; on y distingue même, en filigrane, un véritable système. Dans la dernière période de sa vie, il a écrit deux textes en prose particulièrement représentatifs, avec « A filosofia da natureza dos naturalistas » (1886) et, surtout, « Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » (1890). Dans ces textes, de véritables manifestes, il expose ce qu’il considère être « a minha filosofia » et « o meu sistema » qui s’inscrivent dans le grand débat de son siècle (Antero de Quental est né en 1842 et décédé en 1891) entre le scientisme et la métaphysique. Son idéalisme naturaliste se caractérise d’un côté par une claire conscience des limites de la connaissance hors de l’apriorisme abstrait de l’esprit de système hégélien – non sans relation avec le néokantisme ; de l’autre côté par l’affirmation des droits de la métaphysique, étant entendu que la connaissance scientifique n’est aucunement la connaissance parfaite et ultime, qu’elle n’épuise pas la compréhension de la réalité, ce qui conduit au constant suivant : aucune abstraction ou généralisation des données de la science ne peuvent se suffirent à elles-mêmes si elles ne sont pas fécondées par des idées métaphysiques, un point de vue clairement exposé dans « A filosofia da natureza dos naturalistas ».

Ainsi les idées métaphysiques sont-elles des postulats pour les différentes sciences, des principes qui fondent une vision globale de l’univers. La métaphysique et la science sont deux disciplines convergentes qui partent de points opposés. Elles sont animées par des lois qui leur sont propres. Elles se rencontrent et s’interpénètrent (mais sans jamais se diluer l’une en l’autre) par la philosophie. La philosophie a pour matière la science, pour forme la métaphysique. Cette convergence est la marque d’une absence d’antinomies profondes ; et elle en finit avec cette séparation qui appauvrit et la métaphysique et la science.

Ce qui dit philosophie dit idéalisme, étant entendu que seul le système des idées contient (et intégralement) une explication des choses, mais un idéalisme qui pour être à la hauteur de son siècle, le XIXe siècle, siècle par excellence des sciences naturelles, n’a pas besoin de repousser le déterminisme universel et l’évolution comme forme mécanique de ce déterminisme. Cet idéalisme ne doit pas pour autant s’en tenir à eux car ils ne sont pour la philosophie qu’un point de départ. La philosophie analyse et interprète à la lumière des idées ce que les généralités scientifiques lui fournissent. Les sciences tendent en fin de compte vers la formulation du mécanisme universel ; la pensée métaphysique quant à elle doit être l’expression de l’idéalisme universel. Et, une fois encore, il faut envisager qu’aucun de ces deux termes ne cherchent à s’imposer au détriment de l’autre, qu’ils constituent la thèse et l’antithèse qui conduisent à la synthèse, soit le matérialisme idéaliste – ou un idéalisme logé dans le naturalisme.

Antero de Quental est contemporain d’un drame intellectuel qui va le contraindre à prendre position, en commençant par repousser un certain naturalisme dogmatique dont le plus imposant représentant est Hegel, Hegel qui en faisant de la science a priori se fige dans une dialectique glacée et inerte, et dans un épicurisme égoïstement contemplatif. Afin de pallier ces insuffisances, Antero de Quental élabore le panpsiquismo (ou pandinamismo), soit l’expression la plus élaborée du spiritualisme, fortement inspirée de la monadologie de Leibnitz, établissant ainsi une unité entre l’esprit et la nature, le mécanique et la liberté, la science et la métaphysique, ouvrant l’histoire à la liberté (l’histoire comme expression de la liberté) et plaçant dans l’évolution l’intervention graduelle de l’esprit dans l’humanité, avec affirmation toujours plus marquée de la conscience qui se traduit à son tour par une amplification de la moralité et de la liberté. Il s’agit donc d’un évolutionnisme particulier, à savoir (prédicat central pour Antero de Quental) que l’esprit est une force spontanée et, plus encore, une force consciente. La spontanéité inconsciente de la matière est à la source de la liberté de la conscience et de la raison.

 

Une édition de son œuvre la plus célèbre, « Sonetos »

 

C’est sur l’idée de force chez Leibnitz (voir philosophie dynamiste) qu’Antero de Quental appuie et structure sa thèse sur l’unité matière/esprit et qu’il envisage l’évolution comme une dilatation de la sphère d’action de cette force qui lui laisse entrevoir l’univers comme un être engagé dans une expansion illimitée et infinie, aux virtualités incommensurables dont procèdent des créations toujours plus amples, toujours mieux dotées en énergie. Un tel développement suppose le triomphe final de la liberté et du bien. Avec le pandinamismo, la trace de Karl Robert Eduard von Hartmann est perceptible, à commencer par son œuvre principale, « Philosophie de l’Inconscient. Recherche d’une conception du monde » (Philosophie des Unbewußte. Versuch einer Weltanschauung). Le progrès de l’humanité est envisagé exclusivement d’un point de vue moral, avec substitution des éléments inconscients par des énergies toujours plus conscientes et pures. De fait, dans le monde inorganique, les plus infimes éléments de matière sont reliés à l’homme qui les interroge et les met en rapport avec sa propre essence, les brassant dans un tout fluide et toujours amplifié.

Le pandinamismo (ou panpsiquismo) comme expression la plus élaborée de la spiritualité culmine, ainsi que nous l’avons dit, dans une vision morale du monde qui implique le recul de l’égoïsme et de l’individualisme. L’histoire est le théâtre de la liberté, une métaphore qui confirme un processus dramatique et invite à lutter contre l’égoïsme, cet aveuglement. Ce combat contre l’égoïsme représente une victoire contre la mort, la conquête de la vie éternelle étant logée dans le renoncement à la limitation qu’implique l’individualité, un renoncement qui est une victoire, avec dissolution du moi dans l’absolu. Cette dimension dramatique de la liberté suppose un processus, une ascèse. La composante religieuse est marquée dans la philosophie d’Antero de Quental, mais elle s’inscrit dans une sorte de quiétisme : « Dentro do homem está o reino de Deus », ce qui donne à l’homme d’immenses possibilités pour influer sur l’histoire, la conduire vers plus de moralité et de liberté. Ainsi, sa conscience du juste est le temple du Dieu unique. De ce point de vue, le sentiment religieux est essentiel à l’homme, un sentiment qui dans « Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » se rapproche du bouddhisme. Cette vision morale du monde détermine sa philosophie politique marquée par le socialisme de Proudhon.

La libération des travailleurs doit être l’œuvre des propres travailleurs, de leur énergie morale et de la conscience de leur propre dignité. Leur effort doit être autant individuel que collectif. Dans tous les cas, la supériorité du socialisme sur les autres formes d’organisation sociale émane de sa supériorité morale. Antero de Quental est également l’auteur de thèses qui pourraient être qualifiées de radicales sur l’ibérisme et le fédéralisme, avec effacement des nations. Lire à ce sujet « Portugal perante a revolução de Hespanha ». Antero de Quental a profondément marqué la Geração de 70, notamment par cette conférence prononcée au Casino Lisbonense et intitulée « Causas da Decadência dos Povos Peninsulares ».

 

Une page manuscrite de la main de l’auteur de « Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX »

 

« Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » est l’écrit en prose le plus important d’Antero de Quental. Il représente un panorama complet de son idéal philosophique. Je conseille aux lusophones l’édition de Editorial Comunicação, collection Estudos de Cultura Portuguesa, avec organisation, présentation et notes de Leonel Ribeiro dos Santos, sans oublier une bibliographie et des indices thématique et onomastique, ainsi qu’une anthologie qui occupe un bon tiers de cette édition : soit les interprétations les plus significatives suscitées par cet écrit majeur du XIXe siècle portugais, interprétations signées João M. de Faria e Maia, António Sérgio, Leonardo Coimbra, Joaquim de Carvalho, José Marinho et Fernando Catroga.

« Tendências gerais da filosofia na segunda metade do século XIX » a été rédigé au cours des derniers mois de l’année 1889, publié en trois parties dans « Revista de Portugal » au cours des trois premiers mois de l’année 1890.

Olivier Ypsilantis

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