Une semaine à Setúbal (Portugal) – 1/3

 

27 juin 2018. Commencé la lecture du petit livre de Mário de Sá-Carneiro, « Loucura » (publié en 1912), soit neuf courts chapitres. Cet écrit évoque un suicide, celui d’un personnage fictif, le sculpteur Raúl Vilar. Mário de Sá-Carneiro se suicidera le 26 avril 1916, dans un hôtel, 29 rue Victor Massé, Paris, IXe arrondissement.

Je lis ce petit livre lentement. J’en savoure chaque chapitre, chaque paragraphe, chaque phrase, chaque mot enfin. Une fois encore, le mot nenhum (proche de l’espagnol, ningún) se détache de la page et s’impose comme un patronyme mystérieux, patronyme d’un souverain ou d’une famille cachée parce que traquée… Saudade, entre Mário de Sá-Carneiro et Florbela Espanca…

 Le Mercado do Livramento (1930)

 

Mais enfin, pourquoi ce mot s’impose-t-il de la sorte ? J’ai pensé qu’il pourrait s’agir de l’homophonie inconsciemment perçue de « Nenhum » et « Nussbaum », Felix Nussbaum dont un certain autoportrait me revient souvent, à l’improviste et dans tous ses détails. Claude Lévi-Strauss percevait une homophonie entre « Brésil » et « grésiller », une homophonie qui « plus que toute expérience acquise, explique qu’aujourd’hui encore je pense d’abord au Brésil comme à un parfum brûlé ». Lorsque le mot nenhum se décline au féminin (nenhuma), il ne s’impose pas et file dans le courant de la phrase.

Revu ce film essentiel (prémonitoire) : « La Ville sans Juifs » (Die Stadt ohne Juden), 1924, de Hans Karl Breslauer, un film muet. Ce film prémonitoire en regard du nazisme (qui en 1924 n’en est qu’à ses débuts) risque de se vérifier une fois encore dans nombre de villes d’Europe, avec la poussée musulmane, arabo-musulmane plus particulièrement.

 

28 juin. La fenêtre de la chambre donne sur la petite place devant l’église Nossa Senhora da Graça. A l’intérieur de ladite église, l’or doux des retables riches de leurs colonnes salomoniques. La nef et les bas-côtés sont recouverts d’une voûte en bois et en plein-cintre décorée de peintures, notamment dans la nef, qui montrent des balustrades avec bouquets placés à intervalles réguliers. Mais le plus étonnant sont ces colonnes de style toscan qui bordent la nef, des colonnes couvertes de motifs décoratifs peints au XVIIIe siècle, des entrelacs floraux dont la palette met l’eau à la bouche. Cette église reconstruite dans la seconde moitié du XVIe siècle est flanquée en symétrie de deux clochers robustes qui délimitent une baie serlienne, soit un groupement de trois baies : une baie centrale couverte d’un arc en plein cintre et deux baies latérales couvertes d’un linteau. Un ensemble trapu, sobre et harmonieux. Beau contraste entre la pierre sombre et les parties blanches fraîchement repeintes.

Partout des habitations à l’abandon. Des fiches industrielles d’où émergent des cheminées en briques. Une vie lente par rapport à la proche Lisbonne. Avec ces commerces désuets, je me vois dans les années 1960-1970.

 

L’église Nossa Senhora da Graça sur laquelle donne la fenêtre de ma chambre.

 

Rêverie spatio-temporelle. Les vitesses de récession étaient dans l’Univers plus grandes qu’aujourd’hui. Les forces de gravitation n’ont cessé de ralentir le mouvement d’expansion. La récession n’ayant jamais cessé, on peut en déduire que les nébuleuses étaient en contact les unes avec les autres, simultanément, il y a quatre milliards et cinq cent millions d’années, soit l’âge de l’Univers depuis qu’il est en expansion. Avant l’expansion, toute la matière de l’Univers devait être constituée d’une substance unique homogène, extraordinairement dense, le « fluide nucléaire », soit l’état le plus concentré de la matière. Un centimètre cube de « fluide nucléaire » pèse deux cent cinquante millions de tonnes. En tenant compte de cette densité l’Univers tel que nous le supposons aurait été contenu dans une sphère de deux cent vingt millions de kilomètres de rayon seulement, soit plus ou moins le rayon de l’orbite de Mars.

Dans le port de pêche de Setúbal, de nombreux bateaux en bois comme on n’en voit plus dans nombre de pays d’Europe. Quelques noms : « Jovem do Sado », « Vontade de Deus », « Virgem Bõa », «  Timon & Pumba », « Deus é poderoso ». L’immense presqu’île de Tróia tend à faire de l’estuaire du Sado une lagune. Des installations industrielles à perte de vue, chose plutôt rare dans les environs de Lisbonne où prospèrent les friches industrielles, comme à Barreiro. Étrange pays, surtout pour l’Espagnol que je suis devenu, à mon insu. Une légère tristesse partout, sur l’épiderme des façades mais aussi dans les attitudes et les regards.

J’en reviens à cette (hypothétique) sphère originelle. L’abbé Georges Lemaître fut le premier à l’imaginer. Comme un atome géant, un œuf dont l’Univers serait sorti, sorti d’un atome radioactivement instable qui aurait explosé spontanément au moment de sa formation, une explosion à l’origine de tout l’Univers. Mais comment cet atome primitif fait de « fluide nucléaire » en est-il venu à être ? Une hypothèse parmi d’autres : celle d’un Univers s’effondrant sur lui-même et en un même endroit, un effondrement qui se serait arrêté au maximum possible de densité de la matière : le « fluide nucléaire » dont l’élasticité aurait arrêté la contraction de l’Univers avant de le refaire se dilater. Mais alors, d’où venait le précédant Univers qui s’était lui aussi dilaté ? Peut-être d’un Univers en expansion et dont l’expansion aurait été arrêtée par la gravitation, l’amenant ainsi à se contracter puis à s’effondrer sur lui-même. Schéma d’un Univers oscillant, en diastole-systole. Question déterminante pour l’avenir de l’Univers : quelle quantité de matière contient-il ? Est-elle en quantité suffisante pour arrêter son expansion (théorie de l’Univers oscillant) ou bien en quantité insuffisante, ce qui permettrait à l’Univers de se dilater à jamais ?

 

29 juin. Setúbal est bordé sur un côté par les hauteurs du parc d’Arrábida, un vaste parc qui s’étend jusqu’à Sesimbra. Le centre de la ville s’articule le long de la très large avenue Luísa Todi (Luísa Rosa de Aguiar, 1753-1833), une célèbre cantatrice d’opéra dont j’ignorais jusqu’au nom avant de venir ici. Je détaille sur une carte l’extraordinaire découpe de l’estuaire du Sado, non moins extraordinaire que celle de l’estuaire du Tejo.

Le très beau marché central de Setúbal, le Mercado do Livramento montre la richesse de cette région, avec les produits de la mer et de la terre, une richesse que célèbre un immense panneau d’azulejos, au fond du marché et sur toute sa largeur, avec les travaux des pêcheurs d’un côté et des agriculteurs de l’autre, travaux où la femme est bien présente. Au centre de cette suite d’images, une vue générale de Setúbal. Apaixone-se pelo mercado de Setúbal dit une affiche. Pour ma part, c’est déjà fait.

 

La maison de Bocage

 

Sur les plaques d’égout, Águas do Sado saneamento avec la silhouette d’un dauphin bondissant. En l’église de São Sebastião, splendeur et décrépitude. Une forte odeur de sardine grillée dans les rues de la ville.

Visite de la maison natale de Bocage (Manuel Maria Barbosa du Bocage, 1765-1805). Longue conversation avec la responsable du musée, notamment au sujet de l’immense fonds photographique d’Américo Ribeiro, la mémoire de Setúbal, une mémoire humaine d’une densité particulière. Dans la soirée, pluie fine.

 

30 juin. Tôt le matin, le pavé mouillé. Setúbal reste encore relativement épargné par le tourisme international – mais pour combien de temps ? –, à cette nourriture internationale et aux valises à roulettes qui font beaucoup de bruit sur le pavé de Lisbonne. Des bruits espacés, clairs. Le frottement d’un balai passé avec énergie. Je détaille sur une carte la découpe des côtes du Portugal (une découpe en dentelle entre Aveiro et Ovar) puis le tracé de la frontière entre le Portugal et l’Espagne. Il est intéressant d’observer que d’importants et nombreux segments de cette frontière sont délimités par un cours d’eau, du rio Minho, au Nord, au rio Guadiana, au Sud. Le Douro qui débouche à Porto délimite un important segment de frontière, au Nord du pays. Si je remonte son cours, cette rivière prend une direction nord-est avant de s’enfoncer dans l’Espagne, un peu au-dessus de Miranda do Douro. Le rio Tejo qui débouche à Lisbonne forme l’un des côtés de cette pointe qui s’enfonce dans le Portugal. Le rio Guadiana marque un segment de frontière tout au sud du Portugal avant de se perdre dans le Portugal puis marquer un autre segment de frontière. Et je ne fais que citer les quatre rivières principales. Je pourrais en venir à leurs affluents, comme le rio Chança (affluent du Guadiana) ou le rio Sever (affluent du Tejo) qui forme l’autre côté de cette pointe qui s’enfonce dans le Portugal.

Je feuillette le Jormal Municipal (N° 67). J’y apprends que Setúbal a subi le 28 février 1969 un tremblement de terre (terramoto) de 7,9 sur l’échelle de Richter. Parmi les édifices endommagés, le Palácio Feu Guião auquel une pleine page est consacrée, avec, en tête d’article, une photographie d’Américo Ribeiro qui montre l’édifice alors converti en Centro de Bem Estar dos Reformados de Setúbal ainsi que l’indique un panneau accroché à un balcon, un centre qui fonctionna jusqu’en avril 1974. L’état de dégradation du palais s’y laisse deviner.

Marche dans Setúbal. Praça du Bocage. A. M. M. du Bocage admiradores seus portuguezes e brazileiros MDCCCLXXI. La statue du poète est placée sur une haute colonne cannelée à chapiteau corinthien, une statue de Pedro Carlos dos Reis. Le monument a été inauguré le 21 décembre 1871 (le poète est mort un 21 décembre).

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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