Une semaine à Madère (Madeira) – 2/3

 

En voiture sur la route intérieure qui conduit à l’une des parties hautes de l’île. Passons par Fonte da Pedra, Remal, Pico das Urzes (urze : bruyère), et marchons dans le secteur de Paúl da Serra (altitude, 1500 mètres). La végétation me fait revenir à l’île d’Yeu, à des vacances estivales. Abondance d’ajonc (tojo), une plante peu aimable mais qui offre de belles floraisons jaune d’or, comme le genêt. Un paysage essentiel, un paysage de moorlands, râpé par les vents. Les poussées volcaniques et les travaux de l’érosion. Le feu et l’eau. Dans la lumière crépusculaire, très oblique, ce relief se fait draperie et m’évoque les maîtres de la Renaissance, le sfumato de Leonard de Vinci plus particulièrement. Une impression des Açores me revient, avec cette ligne d’horizon mer-ciel diluée par les brumes, ce qui rend les hauteurs plus inquiétantes : l’île semble s’être détachée du globe terrestre et flotter dans l’espace intersidéral. Retour vers Funchal. Le parc éolien, Serra d’Água où nous étions ce matin.

 

14 janvier. Tôt le matin. A pied vers le centre-ville de Funchal. Au loin, la silhouette estompée de Porto Santo et de deux de ses îlots (ilhéus). Nombreux retraités, majoritairement anglais et allemands. Végétation luxuriante par endroits (devant les hôtels), ce qui me replace dans les cartes postales que m’envoyait ma grand-mère. Le bruit des tondeuses à gazon et, plus discret, des systèmes d’arrosage. Quelques architectures intéressantes, notamment avec ces retraits gradués et réguliers d’un étage à l’autre, avec ces encorbellements diversement agencés. Des courbes parfois. Des balcons aérodynamiques. De vastes piscines d’eau de mer en bord de mer. Quelques rares baigneurs. Une discrète influence anglaise avec ces cottages bichonnés et très fleuris. Des quintas qui furent isolées dans la verdure, aujourd’hui cernées par d’imposants hôtels.

La baie de Funchal et les faubourgs qui montent à l’assaut des hauteurs – ou en dévalent. Les zones touristiques se répandent à présent partout sur la planète, un phénomène activé par Internet, ce formidable outil qui décuple la consommation ; et le voyage n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres. J’écris « voyage » alors qu’il me faudrait écrire « déplacement ». On ne voyage plus, on se déplace.

Un alignement de belles villas Art Déco. Mais leur vue sur la mer a été barrée par une haute rangée d’immeubles tandis qu’une rangée d’immeubles encore plus hauts se dresse à leur dos. J’ai une vision de la rue Bialik, à Tel Aviv, une rue bordée de maisons dans ce style, une rue qui conduit à l’ancien hôtel de ville de Tel Aviv, avec le bureau de Meir Dizengoff – comme la passerelle d’un navire. Parque Santa Catarina, un jardin à l’anglaise, discrètement exotique – relativement à l’Angleterre, bien qu’un certain exotisme s’y dise aussi, aux îles Scilly notamment, et pour cause de Gulf Stream. De ce parc, je détaille la silhouette de l’île de Porto Santo. Dans un coin, une statue en bronze de Cristovão Colombo, assis et qui contemple les lointains. A ce propos, on peut visiter sur l’île de Porto Santo la Casa Colombo où séjourna le découvreur de l’Amérique.

 

Praça do Município, Funchal

 

Funchal. Centre-ville. Banco de Portugal, un bel édifice blanc rehaussé de pierre volcanique d’un gris diversement foncé. Devant, une imposante statue de João Gonçalves Zarco, navigateur et explorateur rattaché à la Maison de Infante D. Henrique. C’est lui qui explora l’île de Porto Santo, en 1418, et celle de Madère l’année suivante, île dont il organisa le développement au nom de l’Infante, à partir de Funchal, devenant le premier capitaine du Donatário de Funchal et jusqu’à sa mort. La cathédrale. Techo artesonado dans le style mudéjar, comme on en voit du côté de Teruel avec notamment la cathédrale (techumbre de la catedral). Cette toiture détermine la légèreté de l’architecture, ce qui explique la finesse inhabituelle des colonnes qui supportent l’ensemble. Les techos artesonados des transepts m’évoquent les plus beaux spécimens d’Espagne. L’ensemble est rigoureux et sobre. Il n’aurait pas déplu à Pieter Jansz Saenredam.

Funchal. Certains éléments architecturaux me mettent l’eau à la bouche. Un très vaste ensemble Estilo Estado Novo (ou Português Suave, années 1940-1950), Escola Secundaria Francisco Franco. Quelqu’un qui ne connaît pas le sculpteur, même prénom et même nom, croira à une (mauvaise) plaisanterie, à commencer par le touriste espagnol. J’ai découvert le sculpteur Francisco Franco (de fait, Francisco Franco de Sousa) lorsque je suis arrivé à Lisbonne. Il est notamment l’auteur du colossal Cristo Rei qui se dresse à Almada, à côté du Ponte 25 de Abril, mais aussi d’œuvres plus discrètes que j’ai pu voir au Museo Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC) avec notamment le buste du peintre Manuel Jardim. A l’angle de ce vaste ensemble, un petit musée Henrique et Manuel Franco que précède une rotonde aux charmantes proportions, blanche rehaussée de pierres de lave grisâtres et rougeâtres. Henrique (1883-1960) et Francisco (1885-1955), deux frères. La peinture de Henrique m’était inconnue. Métier solide où se lisent ici et là quelques influences, dont celle de Gauguin dans des paysages dont le traitement tend vers un relatif cloisonnisme. Un très bel autoportrait gravé (1920). Avec certains portraits à la touche large et virevoltante, on pense à Sorolla ou à Zörn, ce qui semble bien être une manière d’époque. De très belles gravures sur bois de Francisco, ce qui me confirme dans cette observation faite il y a longtemps du rapport entre gravure sur bois (ou linogravure) et sculpture, la technique de la taille d’épargne s’apparentant au bas-relief. A ce propos, un certain nombre de sculpteurs ont réalisé de très belles gravures à la taille d’épargne, à commencer par le Norvégien Gustav Vigeland ainsi que j’ai pu le constater au Vigeland-Museet, à Oslo. Un portrait de Diego de Macedo qui, par son traitement, m’évoque l’expressionnisme allemand, plus particulièrement un autoportrait d’Erich Heckel. Des études pour statues monumentales, parmi lesquelles Salazar, D. Dinis et D. João III. Des photographies montrent l’inauguration du monument à João Gonçalves Zarco, à Funchal, devant le Banco do Portugal, en 1934.

 

Le petit musée Henrique et Francisco Franco, Funchal

 

Mercado dos Lavradores, architecte Edmundo Taveres, inauguré en 1940. Cette construction est somme toute plutôt médiocre, proportions et matériau. Par ailleurs, ce n’est qu’un attrape-touristes ; les habitants de l’île y sont absents, hormis les vendeurs. Rien à voir avec le Mercado do Livramento de Setúbal, pur style Art Déco et presqu’exclusivement fréquenté par les habitants de cette ville. Certes, la palette de ces alignements de pigments qui sèchent et de ces fruits déshydratés est somptueuse, mais on sent les petits arrangements destinés à captiver les touristes et à leur faire payer un prix inhabituel.

Elles sont étranges ces journées – trop rares – où l’on se retrouve parfaitement disponible, tous les sens en éveil à griffonner dans la flânerie des notes paresseuses, notes qui seront revues et corrigées entre le clavier et l’écran.

Hospicio da Princeza Dona Maria Amelia, une construction harmonieuse que précèdent un beau jardin et des allées constituées de petits galets noirs posés sur chant dont l’orientation détermine de discrètes compositions géométriques faites de courbes qui s’entrecroisent diversement.

Le soir, lecture du chapitre III du récit de voyage d’Andersen au Portugal. Ce qu’il voit à Lisbonne ne correspond pas aux informations qu’il a pu glaner, des informations périmées, vieilles de trente ans – et ils étaient encore nombreux à garder le souvenir de ce qu’avait été cette capitale. Andersen vante la propreté et le confort des maisons et de l’espace public. Il décrit les liaisons entre les parties hautes et les parties basses de la ville à l’aide de ponts, ce qui le conduit vers Gênes et Edinburgh. Il évoque Luís de Camões non sans émotion (ses tribulations, sa mort dans le dénuement) avant d’en venir au développement de la littérature (la portugaise et toute littérature) qui naît de la poésie populaire. Luís de Camões et Gil Vicente restèrent proches de cette poésie. La poésie de Luís de Camões fut sans tarder imitée par des verbeux avant que d’autres poètes ne se ressourcent à l’élément populaire, vivifiant, des poètes tels qu’António Ferreira (auteur de « Tragédia de Inês de Castro ») et Bocage ainsi que Alexandre Herculano et Almeida Garrett.

 

Hospicio da Princeza Dona Maria Amelia, Funchal.

 

Internet achève de réduire formidablement les distances et en accéléré. En 1866, Andersen notait que le chemin de fer rapprochait le Portugal et le Danemark et que le télégraphe faisait de l’Amérique une voisine, séparée de nous par quelques secondes. Où il est question, en fin de chapitre, des deux fils de D. João VI, D. Pedro et D. Miguel, un imbroglio au cœur de l’histoire du Portugal (et du Brésil) d’alors. Cet imbroglio qu’Andersen brosse sur deux-trois pages s’apparente au Roi lion avec d’un côté le royaume du Roi lion, de l’autre celui de l’oncle Scar, l’affrontement de la Lumière et des Ténèbres. Ne forcerait-il pas quelque peu la note pour les besoins de la composition ?

 

15 janvier. Camacha. Brumes fraîches. L’église fin XVIIIe siècle et son beau plafond à trois pans avec trois fois trois scènes peintes en médaillon. La chapelle latérale et ses riches colonnettes salomoniques. Je détaille les lointains, la silhouettes de ces îles qui appartiennent à l’archipel de Madère, les jeux de la lumière et ces rayons qui percent les nuages et s’organisent en éventail, comme dans l’architecture du Baroque. Il me faudrait revenir à la linogravure et à la pointe-sèche pour transcrire ces impressions, ce tumulte organisé d’eau et de lumière, un thème qui devrait accompagner une prochaine exposition à Lisbonne. Puis les graphismes s’estompent pour laisser place à de larges à-plats diversement nacrés.

Vers Porto da Cruz. Je retrouve des hortensias comme il y en a tant aux Açores. Cette fleur n’est plutôt désagréable. Elle n’a aucun parfum et m’évoque invariablement soit la maison de retraite soit le cimetière. D’un miradouro, je contemple le panorama, en contrebas et, d’un coup, dans un vertige, je perds le sens de l’espace et des proportions et ne vois plus qu’une vaste maquette, avec ces routes qui sinuent et disparaissent un peu partout dans des tunnels pour réapparaître.

Porto da Cruz – Praia da Alagoa. Unique en Europe, une distillerie de rhum dont la machinerie fonctionne encore à la vapeur. La canne à sucre (en provenance de Sicile) fut introduite sur l’île en 1425 par l’Infante D. Henrique. Madère fut aux XVe et XVIe siècles le producteur de sucre (ouro branco) le plus réputé au monde. Superficie de l’île, 741 km2 avec seulement 172 hectares de canne à sucre, des parcelles très morcelées, parfois minuscules, ce qui ne facilite pas la récolte. Je détaille l’installation. Mais le rhum me dégoûte, comme tous les alcools distillés.

Le cimetière de Faial, joliment planté, comme un jardin botanique. Une fois encore les sépultures sont discrètement marquées, un modèle qui devrait être partout suivi.

  (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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