En relisant le « Journal » de Franz Kafka – 1/2

 

« Vous n’avez pas besoin de quitter votre chambre. Restez assis à votre table et écoutez. N’écoutez même pas : simplement, attendez. N’attendez même pas : soyez tout à fait tranquille et solitaire. Le monde s’offrira librement à vous pour être démasqué ; il n’a pas le choix, il roulera en extase à vos pieds. » Franz Kafka dans « Notes et aphorismes » 

 

Il y a peu, j’ai refeuilleté le « Journal » de Franz Kafka, un document que j’ai lu et relu méthodiquement avant de le feuilleter et de le refeuilleter. J’en possède l’édition Bernard Grasset, avec traduction de Marthe Robert. Ces derniers jours, ce livre est donc revenu à mon chevet.

J’ai commencé par refeuilleter « Notes de voyage » ; elles sont placées en fin d’un volume de plus de six cent cinquante pages. L’atmosphère y est moins « étouffante » (mot qui n’est en l’occurrence que très partiellement approprié pour rendre compte d’une atmosphère unique vers laquelle je reviens sans cesse) car ces pages sont plus descriptives et, surtout, l’emprise de Prague, se relâche pour un temps, quelques jours ici et là.

L’acuité descriptive est suraiguë. De fait, Franz Kafka écrivain (par ailleurs un excellent dessinateur qui n’a pas assez dessiné, et ce n’est pas un reproche) trouve son équivalent visuel bien plus en gravure qu’en peinture. Franz Kafka est un graveur en taille-douce, eau-forte, pointe-sèche et burin. Je l’imagine penché sur la plaque de cuivre, observant de ses yeux d’oiseau de nuit le parcours du burin dans le cuivre ou de la pointe-sèche sur le vernis protecteur.

Ainsi que je l’ai écrit dans un précédent article, Franz Kafka a volontiers été considéré de son vivant comme un auteur comique, une dimension que je n’ai jamais éprouvée spontanément et que je me suis efforcé d’appréhender par l’étude. C’est qu’entre le rire que suscitaient ses écrits (qui lui-même riait volontiers lorsqu’il se lisait en public) et ceux de ma génération il y a la Shoah…

 

Alfred Kubin, « Einschleicher I »

 

Pourtant, en reprenant ce si étrange document – le « Journal » –, de nombreuses séquences comiques (pas si comiques) me reviennent, du noir et du blanc et du muet, généralement. Le premier à se présenter lorsque je relis Franz Kafka est Buster Keaton, l’homme au regard extatique, ahuri suite à des événements sur lesquels il n’a pas la moindre prise mais dont il est parfois à l’origine, bien malgré lui ; Buster Keaton le muet, avec son petit chapeau légèrement sur le côté. A ce propos, le portrait photographique de Franz Kafka que je préfère est celui qui le montre avec un chapeau melon légèrement porté de côté, très Charlie Chaplin, une photographie qui figure sur la couverture de l’édition du « Journal » revenue à mon chevet. Ainsi que je l’ai précisé dans un précédent article, il s’agit d’un morceau d’image. On distingue un chien sur la tête duquel Franz Kafka pose une main, ce qui a pour effet de rabattre l’une des oreilles (fortement triangulaires) d’un chien de taille respectable. Ce que cette image ne montre pas, c’est la femme qui se tient à côté du chien, la serveuse Hansi Julie Szokoll (une précision apportée par Max Brod), une femme à la mise plutôt stricte, avec permanente et empilement de boucles surmonté d’un chapeau vaguement cylindrique.

J’y reviens. Franz Kafka est œil. Il est écrivain mais aussi graveur, photographe et cinématographe tant les passages qui désignent un équivalent graphique sont nombreux, comme ces descriptions ferroviaires qui me disent Honoré Daumier. Voir la description des passagers de son compartiment, en 1911, au tout début d’un voyage à Friedland et Reichenberg. Le « Journal » de Franz Kafka offre des portraits d’un réalisme halluciné – comme des rêves avec tentatives de gommer les fêlures ou de recoller les morceaux. Ainsi, dans ces notes de voyage, peut-on lire : « Un Juif de Reichenberg, dans mon compartiment, se fait remarquer par de petites exclamations au sujet des express, qui ne sont express qu’à en croire les tarifs. Pendant ce temps, un voyageur maigre – exactement ce qu’on appelle un écervelé – avale en hâte du jambon, du pain et deux saucisses dont il gratte la peau jusqu’à la rendre transparente, pour jeter finalement les restes et les papiers sous la banquette, derrière le tuyau de chauffage. Tourné vers moi, il a lu d’un bout à l’autre deux journaux du soir, tout en mangeant avec cette hâte et cette fougue inutiles qui me sont si sympathiques et que je m’efforce en vain d’imiter. Oreilles écartées, nez relativement aplati. S’essuie les cheveux et le visage avec ses mains grasses mais sans se salir, ce qui ne m’est pas permis non plus. » Les portraits de la sorte sont nombreux dans cet épais document, les portraits de femmes en particulier. Franz Kafka aimait la compagnie des femmes et il ne savait pas que les femmes l’aimaient… Autre hallucination descriptive, au début du « Journal », année 1911 : « Il y a deux jours. L’une d’elles, une Juive au visage étroit, ou plutôt avec un visage qui se perd dans un menton étroit, mais est secoué dans le sens de la largeur par une coiffure aux ondulations souples. » Autre passage puissamment pictural parmi tant d’autres : « Les flammes qui s’épanouissaient tout autour d’un creuset posé dans la rue devant un immeuble en construction et qui s’élevaient en prenant la forme de fougères. »

 

Alfred Kubin, « Der Krieg »

 

La fascination – le mot n’est pas trop fort, croyez-moi – qu’exerce sur moi (et sur tant d’autres) l’écriture de Franz Kafka tient à une retenue particulière ; pas de superlatifs, pas d’effets spéciaux, rien que de la banalité qui par ce regard très particulier se fait très particulière. Franz Kafka est conscient de cette (douloureuse) particularité. Il la protège car si elle le laisse nu, elle est par ailleurs son seul bien – voir ses réticences au mariage, une défense particulièrement élaborée dont rend en partie compte sa volumineuse correspondance avec la fiancée, Felice Bauer. Et cet homme qui ne cesse de se juger avec la plus extrême dureté juge qu’il se laisse aller au compromis, qu’il n’a pas la force d’accepter sa singularité et de la vivre jusque dans ses ultimes conséquences, comme Gustave Flaubert et Søren Kierkegaard (qu’il admire précisément pour cette raison) ont vécu la leur. Franz Kafka défend sa singularité mais il n’en retire que désarroi. Il se voit cisaillé, tronçonné étant entendu qu’il juge que le monde est implacablement dans le vrai et que lui – cette singularité – a tort et qu’il porte préjudice à l’unité humaine. C’est aussi pourquoi sa volonté de s’engager dans une communauté définie ne cesse de sourdre. Lorsqu’il entreprend la rédaction de son journal, avec des notes qu’il espère quotidiennes, il pense pouvoir établir un pont entre lui – cette singularité – et le monde, tache effrayante à bien y penser.

Cette sensation d’étrangeté aussi subtile que tenace qui me saisit lorsque je lis Franz Kafka, à quoi tient-elle ? Je me suis longtemps posé la question sans chercher à y répondre par peur de mettre fin à une sorte d’envoûtement. J’ai enfin compris que cette sensation s’expliquait d’abord par les rapports de l’écrivain à sa langue d’écrivain, l’allemand en l’occurrence. Contrairement à d’autres écrivains, juifs et non-juifs, Franz Kafka sait qu’il ne peut mettre fin au malaise engendré par sa singularité. Il sait que l’usage de la langue allemande ne pourra y remédier. Sa langue maternelle n’est en rien maternelle et il se regarde comme « l’invité de la langue allemande » pour reprendre l’expression employée par son ami Max Brod. C’est pourquoi chez Franz Kafka le sens propre et le sens figuré fusionnent et évoluent sur une même surface, ce que le lecteur éprouve physiquement – et j’en reviens à cette sensation d’envoûtement qui est aussi état de syncope. Ce rapport à la langue n’est pas spécifique à Franz Kafka ; il concerne d’autres écrivains praguois comme Rainer Maria Rilke et Franz Werfel. L’allemand dont hérite Franz Kafka est pauvre ; il est la langue du groupe restreint auquel il se rattache. C’est un allemand qui tourne en quelque sorte sur lui-même, coupé de la source vivante, vivifiante, populaire, de ce qui fait le sang et les nerfs d’une langue. C’est une langue sous globe, mais aussi plongée dans un bocal de formol. Par sa fixité même cette langue ne peut que susciter une sensation d’étrangeté et d’inquiétude pour celui dont c’est la langue. Les moyens limités qu’elle propose obligent celui qui en fait usage à des efforts particuliers, éreintants comme l’escalade ou la spéléologie. Cet allemand se trouve par ailleurs « corrompu » par deux autres langues, le bohémien et le yiddish.

Rainer Maria Rilke et Franz Kafka acceptent ce dénuement de la langue ; ils s’en saisissent et œuvrent à partir de lui. Cette sensation d’étouffement que ne cesse d’éprouver Franz Kafka à Prague tient en partie à cette donnée. Il s’efforcera d’y échapper, toujours hésitant. Berlin lui offrira une relative sensation de liberté, de respiration plus ample, et malgré la dureté des temps.

 

Alfred Kubin, « Die Todesstunde »

 

L’ambiance de ces pages (et de toute son œuvre, en particulier sa correspondance qui occupe un volume important dans l’ensemble de ses écrits, ce qu’il en reste, car on sait qu’il a détruit de très nombreux manuscrits, y compris de son journal) est incomparable, et de fait je ne vois aucun équivalent dans la littérature mondiale – et je ne les lis pas dans l’original ! Cette ambiance si particulière tient d’abord au fait que sa langue n’est pas vraiment sa langue, qu’il lui faut la gagner, que sa langue maternelle n’est en rien maternelle, qu’il lui faut tirer chaque mot du vide, soulever le globe sous lequel ils se tiennent, pétrifiés.

A la fin de son introduction, Marthe Robert écrit, et permettez-moi de la citer assez longuement tant la singularité du style de Franz Kafka y est délinée avec une précision chirurgicale : « Faute de pouvoir se résigner à l’impureté ou à la rigidité livresque que son éloignement de tout parler populaire rendait presque inévitable, Franz Kafka a pris la pauvreté au mot. Il exclut délibérément de sa prose les néologismes et les archaïsmes, les formations de mots composés qui, en allemand, sollicitent si aisément l’écrivain, et jusqu’aux légères déviations de sens que le poète peut imposer à l’histoire de sa langue ; résolu à ne pas s’emparer de force de ce qui lui manque, il renonce à user de la puissance effective d’une langue qui, dans son fond, ne répond pas à son sentiment juif et en exprime mal les nuances. Non seulement il n’invente rien, mais il contraint le mot à rentrer dans sa pauvreté primitive ; c’est au fond du dénuement qu’il lui refait un corps, qu’il lui restitue son ambiguïté première. S’il n’apporte rien qui élargisse le domaine propre de l’allemand, il creuse la langue jusqu’aux profondeurs où elle retrouve un pouvoir de communication oublié. Creusé et rajeuni par un continuel dépouillement, le mot peut alors agir au sein d’une phrase qui, elle, épouse toutes les nuances, toutes les courbes de la pensée. Car ce que Franz Kafka doit refuser au vocabulaire, il l’accorde à la phrase : longue, mouvante, oscillant sans cesse entre des pôles contradictoires, coupée d’incidences et de mots restrictifs, la phrase seule est riche, d’une richesse que l’ascétisme le plus exigeant peut accepter. Car, s’il a reconnu dans ses tendances ascétiques un trait suspect de sa singularité, il les a pourtant laissé gouverner sa création littéraire, dont il voulait faire un instrument parfait, capable de soulever le monde dans le vrai, le pur, l’immuable. Si la perfection de l’instrument a été atteinte, on peut dire qu’elle a été gagnée sur la confusion, sur tout ce qui, éphémère ou impur, devait le plus sûrement la rendre inaccessible. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

This entry was posted in Franz KAFKA and tagged , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*