Notes diverses, oubliées et retrouvées – 4/7 (Notes sur l’art)

 

Lorsque le monde s’encombre et me fatigue, je ferme les yeux et laisse venir à moi des compositions de Tal-Coat ou de Jean Degottex, de Geneviève Asse ou de Mark Rothko, de Barnett Newman ou de Julius Bissier.

Je me souviens d’avoir provoqué la colère de mon premier professeur à l’E.N.S.B.A. lorsque je lui fis part de mon enthousiasme pour Caspar David Friedrich et Dante Gabriel Rossetti. « A la poubelle les Nazaréens et les Préraphaélites ! » me lança-t-il. Je me jurai de ne plus aborder le sujet avec lui et de garder pour moi ces coupables penchants.

David Cox (1783-1859) est malheureusement bien moins connu que John Constable. Ses out-of-doors studies, son freely handled style contraste avec le fini – le léché – alors exigé par les collectionneurs. Cet aquarelliste fut élève de William James Müller, de l’école de Bristol. Son enseignement combiné à la liberté de touche de son élève donnera des paysages uniques dans l’art anglais. Pensons à « Rhyl Sands » (peint vers 1854), une peinture à l’huile d’une série à partir d’aquarelles réalisées on the spot et qui anticipe Eugène Boudin et les Impressionnistes. Les fréquents séjours de David Cox en North Wales, à Betws-y-Coed.

La liberté de la touche de nombre de peintres écossais, peintres de la mer et des côtes. Le plus original d’entre eux, William McTaggart (1835-1910), un élève de Robert Scott Lauder à la Trustees’ Academy d’Edinburgh. Mon émerveillement devant la liberté de la touche de « The Wave » (1881) et « The Storm » (1890).

 

William McTaggart, « The Wave »

 

L’influence de Jules Bastien-Lepage (1848-1884) sur les peintres britanniques, un artiste qui commença à se faire un nom au Salon de 1878, à Paris, avec « Les Foins ». Ses gris lumineux, sa touche large et carrée, très particulière et qu’explique l’usage de… brosses larges et carrées. « Pauvre Fauvette » (1881), l’une des peintures qui influença le plus sûrement les peintres britanniques.

Parmi les architectes qui ont ma préférence, Andrea Palladio. Il a été présenté comme « précepteur » de l’Architecture en tant que théoricien mais aussi praticien, par l’enseignement de ses écrits, par les exemples de ses relevés et ses propres édifices. Pour la théorie, il s’en tint aux enseignements de Vitruve mais sans jamais le copier servilement. I quattro libri dell’architettura di Andrea Palladio, ses quatre livres d’architecture : le premier contient les cinq règles et des conseils à ceux qui veulent s’occuper d’art architectural ; le deuxième traite des habitations particulières et en donne des détails ; le troisième traite des rues, ponts, places, basiliques et portiques ; le quatrième décrit des temples anciens de Rome et autres villes d’Italie ou hors d’Italie. Ce livre envisage tous les genres de constructions privées ; et d’après certains documents on peut supposer qu’Andrea Palladio avait l’intention d’écrire d’autres chapitres sur les théâtres, les arcs, les thermes, les aqueducs, ainsi que des règles à suivre pour la fortification des villes et des ports. Les très nombreuses éditions de ce livre (voir détails) dont celle de 1715, éditée à Londres (en anglais, français et italien) avec des remarques et des éclaircissements d’Inigo Jones. A noter que par ailleurs Andrea Palladio a su étudier les monuments antiques à une époque où ce qu’il en restait permettait de s’en faire une idée plus complète que de nos jours.

Les différents types d’opus (un terme venu de Vitruve pour désigner les appareils dans lesquels les murs romains sont construits) et le plaisir que j’ai à les mémoriser – souvenirs de mon enfance où j’apprenais par cœur des noms d’animaux préhistoriques, de roches et de minéraux, d’algues. Opus quadratum, opus caementicium, opus spicatum, etc.

Ne jamais oublier que si l’Inde s’intéresse à son passé, c’est d’abord grâce aux Anglais qui ont très tôt organisé scientifiquement l’étude des antiquités de l’Empire des Indes. Souvenons-nous par exemple que le général de l’armée des Indes, Sir Alexander Cunningham (1814-1893), éditait en 1877 le premier volume du « Corpus Inscriptionum Indicarum » consacré aux inscriptions de l’empereur Açoka. Étudier la très vaste activité de Sir Alexander Cunningham archéologue.

Mon admiration pour le graphisme des tissus coptes, des motifs que j’insère volontiers dans des gravures sur bois (ou linogravures) à partir des dessins que j’ai pu faire au Louvres ou à partir du recueil « Coptic Textile Designs » de M. E. Gerspach (chez Dover Publications, Inc. New York, 1975) et ses nombreux relevés en noir et blanc de pièces d’ornements d’habits de clercs et de laïcs, pour la plupart trouvées dans des sépultures, en 1884, par Gaston Maspero.

Lorsque je considère nombre de gravures sur bois de Félix Vallotton, je constate que le dessin n’en est pas toujours excellent, qu’il est même franchement mou par endroits et que ce qui est généralement le plus pertinent est la composition, soit la répartition des masses blanches et des masses noires, pertinence et audace, comme dans « L’émotion » ou « Le violon », des compositions à caractère intimiste. Félix Vallotton excelle dans la suggestion du mouvement. L’une de ses plus belles gravures sur bois, pour ne pas dire la plus belle : « La Manifestation » (1893), avec ce mouvement d’une multitude considérée en plongée et qui court vers le coin supérieur droit de la composition, qui s’y agglutine, laissant la partie inférieure vide, blanche. Cette composition me conduit vers une autre composition non pas noire sur fond blanc mais blanche sur fond noir : « Les cygnes » (1892), soit cinq cygnes sur l’eau d’un étang, l’une des plus belles gravures sur bois de l’artiste suisse. Le mouvement blanc des cygnes tend à s’agglutiner comme tend à s’agglutiner le mouvement noir de la foule dans de pertinentes dynamiques.

Lu le délicieux petit livre de Henri Focillon, « Raphaël », le peintre du bonheur ainsi qu’il l’écrit. Raphaël, l’homme de l’Italie avant Michel-Ange, de l’Italie avant les maniéristes et l’éclectisme. Cette Italie qui lui fit suite n’était pas médiocre mais elle vivait en plein cabotinage du sublime, enfantait des colosses faibles et pathétiques et exténuait la forme à force de la tourmenter – je reprends les expressions de l’auteur.

Je n’ai pas compris Raphaël lorsque je me suis penché sur ses œuvres pour la première fois, dans cette chambre qui avait été celle de ma mère, la chambre de son enfance et de sa jeunesse. Je préférais déjà Michel-Ange et ses effets. Je comprends mieux Raphaël aujourd’hui, avec ces souvenirs qui me viennent tandis que j’écris ces lignes. Il me semble qu’alors je ne méritais pas Raphaël – alors que ma mère le méritait, qu’elle l’avait d’emblée mérité, comme elle avait d’emblée mérité le silence de Fra Angelico.

Pourquoi ai-je été plus sensible aux perspectives entrecroisées d’Uccello, à ses bizarreries spatiales probablement à la recherche du point de vue unique, à ses espaces comme rabattus et tout en bifurcations plutôt qu’à l’innocence de Raphaël ? Pourquoi ai-je été plus sensible au bruit de Michel-Ange plutôt qu’au silence de Raphaël ? Pourquoi ai-je préféré la théâtralité du chiaroscuro au ciel simple de Giotto, à sa lumière égale ? Ma mère a d’emblée mérité Raphaël, je ne l’ai mérité qu’après bien des efforts.

Deux vidéos trouvées aujourd’hui, au hasard d’une promenade Internet, ont provoqué une ruée de souvenirs, plus particulièrement le souvenir d’une visite à Saint-Guénolé alors que je venais de la mer, que je fis une promenade avec lui, Jean Bazaine, dans cette immense baie d’Audierne, et qu’il me fit visiter son atelier avec vue sur l’océan, un atelier où il préparait une exposition d’aquarelles chez Villand & Galanis (127 boulevard Haussmann, Paris, VIIIe). Ces deux vidéos ont fait remonter en moi une mer ou, plutôt, un océan de souvenir, avec cette voix et ses intonations, ces gestes, ces expressions. Il me faudrait écrire un livre de souvenirs sur Jean Bazaine, figure majeure de la Nouvelle École de Paris que j’ai eu la chance de rencontrer dans ma jeunesse et qui m’encouragea. Le premier film ci-joint a été conçu à l’occasion de la rétrospective que lui a consacrée le Musée des Beaux-Arts de Quimper, au cours de l’été 1982 :

https://www.youtube.com/watch?v=wZyg1U4gB_A

La vidéo suivante fait en quelque sorte suite à cette première vidéo : Jean Bazaine dans la pièce principale de sa maison de Saint-Guénolé s’entretient avec son ami Michel Pfulg, en 1990. Je me revois, jeune homme, devant cette cheminée (rien n’y brûlait, nous étions en été) discuter avec lui de peinture, de formes et de couleurs, alors que je m’apprêtais à rembarquer sur un voilier :

https://www.youtube.com/watch?v=2zxg4vmgW_o

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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