Notes diverses, oubliées et retrouvées – 1/7 (J.-J. Winckelmann / Edmond Fleg / Guglielmo Ferrero)

 

J.-J. Winckelmann. Le brocanteur me fait cadeau d’un livre à la couverture agréablement jaunie et légèrement piquée de rousseurs. Il me le tend en me disant qu’il a vidé une commode de choses sans importance avant de la vendre, et comme j’aime les livres… Le livre : « Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture » de J.-J. Winckelmann – chez Aubier, Éditions Montaigne, Paris 1954, Collection bilingue des classiques étrangers. En considérant le soir même ce livre avec plus d’attention, une particularité m’apparaît : ce livre a été corrigé de la main même (écriture fine et légèrement penchée) du traducteur qui est aussi l’auteur de l’imposante introduction et des notes, Léon Mis, professeur honoraire à la Faculté des Lettres de l’Université de Lille. Dans le livre, une enveloppe sur laquelle Léon Mis a répertorié les errata, deux errata : p. 58 : (au lieu de ou) ; p. 181 : painting (au lieu de paintin). Cette enveloppe qui porte en en-tête Fernand Aubier Éditions Montaigne Quai de Conti n° 13, à Paris (VIe) est adressée à Monsieur L. Mis 211 Boulevard Victor Hugo Lille (Nord). Le tampon de la poste est daté du 16 décembre 1953. Tous ces détails créent une proximité, une sensation de proximité, c’est pourquoi je m’y attache.

 

Portrait de J.-J. Winckelmann par Anton von Maron (1767)

 

Le choix du « beau corps humain » (die schöne Natur) : on ne retient que ce qui est compatible avec la beauté idéale. Voir ce que dit Lessing qui partage sans réserve les idées de Winckelmann à ce sujet, des idées exprimées dans « Laocoon. Des limites respectives de la poésie et de la peinture » (Laokoon oder Über die Grenzen der Malerei und Poesie), un livre que j’ai lu peu après le livre en question de Winckelmann. Voir la loi des Thébains, une loi qui peu à peu s’imposera à tous les artistes et qui ne devait guère entrer en conflit avec leur propre conception. Cette loi qui chez les Thébains ne concernait que les portraits s’appliquera peu à peu à tous les arts plastiques. Goethe et Schiller dénoncent dans leur correspondance la reproduction du laid et du commun, y compris en poésie. Ils étendent la loi des Thébains véhiculée par Winckelmann et Lessing à tous les arts. Mais si Winckelmann s’en tient aux arts plastiques (et l’objet propre des arts plastiques est la représentation du corps humain, ce que pense aussi Lessing), Lessing les envisage dans leurs rapports avec la poésie qui selon lui peut dire le laid, le répugnant, l’horrible.

 

Edmond Fleg. Relu la première partie de « Vers le monde qui vient » d’Emond Fleg, soit « Pourquoi je suis juif » et ses éléments « Judaïsme perdu », « Judaïsme retrouvé », « Judaïsme perpétué ». Il écrit dans « Judaïsme retrouvé » : « Est-ce donc inadmissible, cette Hypothèse-Dieu ? Je ne puis m’expliquer le mouvement des aiguilles sur le cadran de ma montre sans l’intelligence qui en conçut le mécanisme et la volonté qui l’exécuta ; et je m’expliquerais l’harmonieuse complexité de l’Univers par le jeu du hasard et de forces aveugles ? Ne suis-je pas contraint de supposer qu’il existe quelque part quelque chose comme une intelligence et une volonté infiniment plus puissantes que celles de l’homme, et par qui tout s’expliquerait ? » C’est précisément ce que j’ai toujours pensé ou, plus exactement, éprouvé. Il y a quelque temps, avant même de lire ces lignes, j’ai tenu des propos similaires à ceux d’Edmond Fleg que je lis donc avec plaisir – le cœur battant – comme une sorte de confirmation. Une connaissance m’avait interrogé sur ma croyance en Dieu, un sujet que je préfère aborder par l’écrit plutôt que par la parole, sans vraiment m’expliquer pourquoi. Dieu m’est plus proche lorsque j’écris que lorsque je parle. Pourquoi ?

Les Grecs et leurs raisonnements subtils, les Hébreux et leurs intuitions massives (je reprends l’appréciation d’Edmond Fleg). Les Grecs et les Hébreux sont-ils condamnés à se regarder en chiens de faïence ? Le raisonnement (la pensée discursive) paraît plus convainquant mais, nous dit Edmond Fleg : « Ne repose-t-il pas, lui aussi, sur des intuitions masquées qu’il prend pour des axiomes, et qui ne possèdent en elles-mêmes aucune valeur propre ? » Autrement dit : pourquoi donner a priori la préférence au raisonnement plutôt qu’à l’intuition ?

 

Guglielmo Ferrero. Repris ma lecture (rafraîchissante) de Guglielmo Ferrero, avec « Pouvoir – Les Génies invisibles de la Cité ». Le chapitre VIII, « La première journée de l’Apocalypse révolutionnaire : 14 juillet 1789 » s’ouvre sur ces mots à méditer : « Le pouvoir est toujours une minorité organisée, qui n’a affaire qu’à des individus isolés ou à de petits groupes. C’est pour cette raison qu’il s’impose sans trop de difficulté. Le pouvoir le plus fort s’effondrerait en quelques heures ; ses bras – police et justice – seraient paralysés instantanément, si tous les sujets s’entendaient pour refuser en même temps l’obéissance. Le monde vit dans un ordre relatif, et chaque État réussit à se faire obéir, parce que le refus universel de l’obéissance est une opération impossible. »

La Constitution de 1791 est une trop grande nouveauté pour être acceptée par la majorité. L’Assemblé législative n’a pas su habituer la France aux institutions représentatives. Elle n’a pas été ce qu’elle aurait dû être, soit le premier gouvernement pré-légitime du nouveau régime. Élections de 1791 : abstention considérable, indifférence des masses tandis que les classes supérieures s’emploient par ces élections à exprimer leur mauvaise volonté et asphyxier le nouveau régime (ce qui de leur point de vue est justifiable, mais qui avec du recul apparaît comme désastreux). Cette abstention en haut et en bas de l’échelle sociale permet à la moyenne bourgeoisie et à la petite bourgeoisie de s’engouffrer dans un vide. Ses membres sont jeunes et sans grande expérience. Bref, c’est une minorité homogène mais « terne et sans prestige ».

L’Assemblée législative n’est pas vraiment légitime, elle n’est que fiction constitutionnelle. Par ailleurs, ce nouvel État représentatif ne dispose pas des moyens capables d’assurer l’ordre et, de ce fait, il est pris par la peur. Il n’a pas d’expérience, il n’ignore pas que sa légitimité est bancale, il se sait impuissant ; et cette peur donne le champ libre à des minorités installées en son sein ou à l’extérieur et bien décidées à faire usage de la violence. Le gouvernement de la majorité – la démocratie – vole en éclats et une minorité s’impose. La démocratie pré-légitime (voir ce que l’auteur dit à ce sujet) et légitime se fait à son insu gouvernement révolutionnaire. Le droit de la majorité et la liberté du suffrage sont mis au placard et enfermés à double tour.

La Convention, soit l’action d’une minorité qui prit prétexte du danger où se trouvait le pays pour supprimer tous les principes de 1789. La Convention a peur. A ce propos, LA PEUR est la force qui selon Guglielmo Ferrero explique et meut l’énergie révolutionnaire. La Convention a non seulement peur de la France et de l’Europe mais aussi d’elle-même, avec ces minorités qui en son sein se disputent le pouvoir, activées par une haine et une peur mutuelles. Bref, ces peurs multiples se mêlent et s’entremêlent et le gouvernement révolutionnaire en finit avec le principe de légitimité démocratique et installe le Salut public, « idole sanguinaire, Moloch insatiable, auquel il sacrifie la majorité, tous les droits de l’homme, l’opposition et des victimes par milliers décapitées, noyées, fusillées… » Face à une telle violence, la Convention elle-même se révolta « et fit un effort pour rétablir l’accord entre la Constitution et le pouvoir ». Et ce fut le 9 Thermidor et la Constitution de l’An III, le Directoire qui s’efforça de devenir un gouvernement pré-légitime mais qui échoua lui aussi pour cause de… peur, une fois encore. La peur comme moteur de cette période de l’histoire de France, la peur activatrice.

Les gouvernements qui se succèdent depuis 1791 sont en proie à la peur car incapables d’affronter la preuve de la légitimité. Ils ont écarté ou écrasé les principes qui seuls peuvent les justifier et les faire vivre. Ils se sont en quelque sorte suicidés. Le Directoire paraît lui aussi voué au même sort.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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