Quelques notes sur l’art – 5/5

 

Le concept de Ville Idéale me passionne depuis longtemps ; ce concept a été particulièrement pensé par des architectes militaires. La Ville Idéale est volontiers polygonale, diversement polygonale.

Matthias Grünewald, un peintre venu du gothique et qui face à l’ordre imposé par la Renaissance italienne revendique l’irrationnel et l’esprit propre à l’art germanique. Une œuvre à placer dans un contexte de lutte entre catholiques et protestants, sans oublier la révolte des paysans initiée en mai 1524 et qui sera écrasée l’année suivante par les princes avec l’appui de Luther.

Le triptyque du « Jardin des délices » du Bosco est probablement la peinture qui raconte le plus de toute l’histoire de la peinture. Cet ensemble fourmille d’allégories, de métaphores et de symboles d’emblée compréhensibles par l’homme médiéval et que l’homme d’aujourd’hui ne peut saisir pleinement, à moins d’une étude ample et approfondie des sources iconographiques et littéraires de l’époque considérée (le médiéval tardif). Pour l’homme du Moyen Age, cette peinture était aussi facile à interpréter que le sont des panneaux de signalisation routière pour le conducteur d’aujourd’hui.

Une fois encore, « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet (1863) reste l’une des peintures les plus érotiques de l’histoire de la peinture, avec ce contraste : femme nue / hommes habillés.

La gestuelle du peintre, gestuelle de Monet, gestuelle de Toulouse-Lautrec, gestuelle de Van Gogh, etc. Parmi les peintures anti-gestuelles par excellence : le pointillisme, encore que…

Daumier, un artiste très BD (pensons à Jacques Tardi ou Hugo Pratt par exemple), tant dans ses dessins aux techniques diverses que dans ses peintures. L’un des caricaturistes les plus doués de tous les temps ; voir ses scènes ferroviaires.

 

L’une des nombreuses scènes ferroviaires de Daumier

 

Nombre de peintures de Cézanne sentent la besogne, surtout lorsqu’il peint les corps. Ses Grandes Baigneuses sont véritablement déprimantes ; mais certains de ses paysages laissent muet d’admiration : on savoure la parfaite union du minéral et du végétal, une unité organique radicale qui va inspirer tant de peintres. Il y a bien un avant-Cézanne et un après-Cézanne.

L’art d’Antonello da Messina, une synthèse de la minutie descriptive des Flamands et des recherches géométriques et spatiales de Piero della Francesca. La grande influence de son séjour à Venise sur son art (celle de Giovanni Bellini notamment) qui se fera plus lumineux. En retour, la grande influence d’Antonello da Messina sur Venise où ce Sicilien véhicule une influence flamande et fait mieux connaître la structure des compositions de Piero della Francesca et engage Giovanni Bellini à se distancier de l’héritage d’Andrea Mantegna au dessin si coupant.

Carlo Crivelli, un artiste que j’ai découvert bien tardivement. Sa peinture tend elle aussi vers la sculpture, une tendance que souligne la richesse des cadres qui se présentent comme des architectures fort ouvragées, en haut-relief, parties intégrantes des peintures elles-mêmes. Dans cette tension de la peinture vers la sculpture se perçoit, discrète, l’influence gothique mais aussi celle d’Andrea Mantegna. Le souci de la perspective et la thématique décorative (avec notamment ces guirlandes de fruits) sont typiques de la Renaissance. Ainsi, une fois encore, goûte-t-on la saveur particulière des caractéristiques mêlées du Gothique et de la Renaissance. Des chevelures aux lignes ondoyantes, comme gravées. Et l’extraordinaire richesse des habits qu’on ne peut s’empêcher de détailler et de détailler encore.

Cimabue. La plupart de ses œuvres qui nous sont parvenues ont été retouchées au cours des siècles pour cause de détérioration. De ce fait leur attribution se révèle être particulièrement difficile, comme l’étude de son évolution qui va d’une culture byzantine (dont il ne se défera jamais) à un relatif naturalisme. Ce que dit Vasari à son sujet.

L’extraordinaire jeunesse de la peinture préhistorique, tandis que nombre de peintures contemporaines vieillissent mal lorsqu’elles ne naissent pas vieilles. L’art chamboule le temps qui ne peut alors plus s’appréhender d’une manière stupidement linéaire, ce qui est rassurant. L’émotion est l’un des vecteurs de la connaissance comme l’ont pressenti les Romantiques, les Allemands surtout. Par ailleurs, mon émotion devant ces peintures vieilles de plusieurs dizaines de siècles les rend immortelles et, en retour, me rend immortel.

Le plus alambiqué des martyres de Saint Sébastien (si nombreux dans l’histoire de la peinture), celui d’Antonio Pollaiolo peint vers 1475 et visible à la National Gallery, Londres.

Luca Signorelli et ses musculatures qui évoquent un assemblage de pièces d’armure, ce qui produit une impression plutôt neutre, pas franchement désagréable.

Piero della Francesca et l’inoubliable profil du duc Federico II de Montefeltro.

Paolo Uccello et, toujours, ce vertige léger et persistant que me donne la contemplation de certaines de ses compositions où la perspective subit simultanément de légers glissements de plans qui rendent incertaine la position de celui qui les contemple. Il y a un archaïsme savant chez Paolo Uccello qui en fait le peintre le plus discrètement étrange de la Renaissance italienne. Ses compositions, comme de la tapisserie.

Botticelli le suprêmement élégant. Ses femmes longilignes aux coiffures à la fois libres et très élaborées. Sa science des voilages et des transparences (voir les Trois Grâces dans « Le Printemps »). Cette peinture si parfaitement soutenue par le dessin, cette peinture qui s’emploie à mettre le dessin (la ligne) en valeur.

 

Un portrait de jeune femme par Botticelli

 

Ce que dit Bernard Berenson dans « North Italian Painters of the Renaissance » (1897) au sujet d’Andrea Mantegna. En résumé, son attachement aux canons de l’art antique (romain) aurait limité sa force créatrice. Il oubliait avec candeur que les Romains étaient eux aussi des êtres de chair et de sang et il les représentait comme s’ils avaient été sculptés dans le marbre.

Georges Perec et Antonello da Messina, avec ce portrait du Condottiere, « portrait incroyablement énergique d’un homme de la Renaissance, avec une toute petite cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, à gauche, c’est-à-dire à gauche pour lui, à droite pour toi ».

Je ne cesse de revenir au portrait de Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo.

Giovanni Bellini, une lumière égale partout répandue ou, plutôt, une lumière qui émane de chaque point de la composition avec une même intensité, une même douceur. On est loin du clair-obscur mis en scène par Leonard de Vinci ou Caravaggio et leurs nombreux disciples. L’influence d’Andrea Mantegna sur Giovanni Bellini est particulièrement sensible dans « La prière au Jardin des Oliviers », visible à la National Gallery, Londres. Mais avec Giovanni Bellini, la lumière (la palette) gagne en chaleur et les contours (le dessin) en douceur.

L’aspect fortement graphique de la fresque romane. La ligne circonscrit intensément toute forme et souligne les couleurs qui se trouvent ainsi cloisonnées comme des émaux. Il faut visiter et revisiter le Museo Nacional de Arte de Cataluña à Barcelone.

Une fois encore, lorsque j’entends ou vois ce nom, Simone Martini, me vient automatiquement ce cavalier peint à la fresque dans une salle du Palazzo Pubblico, à Sienne, plus particulièrement ces alignements de losanges noirs sur l’habit du cavalier et sa monture. Il arrive qu’un simple losange noir surpris quelque part me dise toute cette composition et avec une égale précision dans chacun de ses éléments.

La Capella della Scrovegni (Padoue), comme un livre d’images avec ces stricts alignements de panneaux, une œuvre d’art totale. De fait, je ne connais aucune construction d’une telle ampleur qui propose une telle unité organique, toutes les fresques ayant été réalisées par un même artiste, Giotto, dans les premières années du XIVe siècle, et ayant survécu aux siècles et à leurs vicissitudes. La voûte en plein-cintre d’un bleu nuit émaillé avec régularité d’étoiles dorées. Plus j’étudie la peinture italienne, plus il m’apparaît que Giotto est celui dont l’influence a été la plus déterminante, tant par les jeux de la perspective et de la lumière que par l’individualisation des protagonistes (qui confirme la force de la narration) et la discipline de la gamme chromatique (tons clairs avec ombres colorées bien perceptibles dans les plis des vêtements, emploi de couleurs complémentaires, etc.). Giotto (qui doit beaucoup à Cimabue) a eu une influence aussi formidable que discrète.

La peinture chinoise, mon ultime refuge lorsque la tristesse menace de tout emporter. Un carré de soie sur lequel sont peintes à l’encre quelques tiges de bambou m’aide plus que les grands machins de nos grands maîtres. Je me fais l’un de ces minuscules personnages qui cheminent dans un paysage de montagnes aux brumes soyeuses et aux eaux lisses. Être ce voyageur que montre Wang Hui ou Fan Kuan ! Vivre ainsi, calmement, dans le recoin d’une composition de Guo Xi ou dans cette sobre construction en bord de lac telle que l’a peinte Ni Zan ! Il suffit que je contemple une œuvre d’un des maîtres de la peinture chinoise pour retrouver, intacts, mes premiers émerveillements d’enfant, feuilletant des revues d’art entreposées dans un placard, dans une demeure de famille.

 

Je suis vraiment chez moi, de retour à la maison…

 

Olivier Ypsilantis

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