Quelques notes sur l’art (des souvenirs) – 4/5

 

De la pertinence du découpage (une netteté incomparable), en papier avec Henri Matisse, en bois avec Hans Arp.

Tout est ready-made. Cent fois par jour je me dis « Tiens, un ready-made ! ». Marcel Duchamp nous a fourré une sacrée idée dans la tête, et impossible de s’en défaire. Elle s’est vrillée en nous. Aujourd’hui devant un aspirateur et un épluche-légumes, hier devant une truelle de maçon et un peigne, et demain devant ?

Diego Rivera / José Clemente Orozco / David Alfaro Siqueiros ou la peinture (monumentale) comme “arma de lucha”. Le monde décrit par José Clemente Orozco est celui du gouvernement révolutionnaire présidé par le général Álvaro Obregón, au pouvoir entre 1920 et 1924, soutenu par la réforme éducative et culturelle conduite par José Vasconcelos.

Les sourcils de Frida Kahlo.

J’ai d’abord aimé la peinture américaine par le Pop Art, une peinture qui racontait et qui de ce fait me donnait l’envie d’écrire. Puis j’ai aimé la gestuelle de cette peinture, entre le dripping de Jackson Pollock et les coups balayés de Franz Kline (action painting).

L’une des peintures qui me revient le plus souvent et à l’improviste, « Nuit à Saint-Cloud » d’Edvard Munch : je suis cet homme dont la silhouette se découpe devant une fenêtre nocturne et sa croisée. Pourquoi ? Probablement parce que dans mon souvenir, cette pièce s’est faite compartiment de train et que je me vois replacé dans des voyages ferroviaires en Europe centrale et orientale.

 

« Nuit à Saint-Cloud » (1890) d’Edvard Munch

 

Certaines compositions de Franz Marc (Der Blaue Reiter) ont un air franchement futuriste.

Élégance, je pense El Lissitsky et Alexander Calder – pour ne citer qu’eux.

Les rapports de l’œuvre au titre et du titre à l’œuvre chez Paul Klee, un délice poétique, un vertige.

Rien de plus intéressant à suivre que l’évolution de Piet Mondrian. Il faut lire ses écrits théoriques, notamment ceux publiés par la revue De Stijl en 1917 et 1918. L’influence de Bart van der Leck. L’atelier de Piet Mondrian, 26 rue de Départ Paris.

Pas vraiment un ready-made mais presque et probablement l’une des œuvres les plus géniales de Picasso, cette tête de taureau de 1942 suggérée par la mise en rapport d’une selle et d’un guidon de bicyclette. Dommage que Picasso n’ait pas été plus sculpteur que peintre.

Le « Manifeste du Futurisme » publié en 20 février 1909 dans Le Figaro.

Le fascisme, une force révolutionnaire et en rien réactionnaire bien que le mot « réactionnaire » puisse sans peine être compris par un esprit libre comme « révolutionnaire ». Il suffit d’étudier le Futurisme pour s’en convaincre.

Umberto Boccioni et Marcel Duchamp, une célèbre sculpture et une non moins célèbre peinture : des études du mouvement. Les rapports Cubisme / Futurisme ; écrire un article à ce sujet.

De discrets rapports entre certaines compositions de Joan Miró années 1920 et celles d’Yves Tanguy ; la discrète influence du Surréalisme probablement.

Les magnifiques dessins de Salvador Dalí. Ses peintures restent des dessins, des dessins peints et, de ce fait, elles auraient gagné à rester des dessins. Parmi ses plus belles peintures, un portrait de Luis Buñuel de 1924, une palette atténuée, un arrière-plan austère comme un Mario Sironi, avec un ciel métallique parcouru de nuages effilés comme des lames.

La danse de Jackson Pollock filmée par Hans Namuth, l’un des souvenirs de mes années à l’E.N.S.B.A. qui me revient le plus volontiers.

 

Une image extraite du film de Hans Namuth (1950)

 

Andy Warhol et l’influence combinée de Robert Rauschenberg et de Jasper Johns. Tout objet peut être converti en œuvre d’art ainsi que l’a affirmé Robert Rauschenberg avec les found objects et, en conséquence, il n’y a pas d’images à inventer : il suffit de choisir et d’utiliser celles qui existent : voir Jasper Johns et les found images rencontrées dans la presse.

Andy Warhol et le polaroïd comme base pour ses sérigraphies.

Parmi les peintures reproduites dans mes manuels scolaires, « American Gothic » (1930) de Grant Wood. Il s’agit d’une peinture très soignée, tirée à quatre épingles, éminemment sociologique et, de ce fait, emblématique. J’étais fasciné par un détail (pourquoi ce détail ?) : le rapport de la fourche à trois dents que tient l’homme et la petite fenêtre néogothique (son arc brisé) à l’étage.

Peinture littéraire par excellence, Edward Hopper ; et il n’y a de ma part aucune connotation péjorative dans cette appréciation, appréciation qui dans la bouche d’un de mes professeurs, à l’E.N.S.B.A., équivalait à un arrêt de mort. Peinture littéraire… Ce n’est pas par hasard que les peintures d’Edward Hopper sont si volontiers reproduites en couverture de livres, des romans plus particulièrement.

Pour une étude comparée des photographies de Cindy Sherman et de Virginia Westwood.

L’érotisme discret (et de ce fait terriblement érotique) de l’École de Fontainebleau, un érotisme maniéré qui pourrait être discrètement rapproché de celui de Lucas Cranach l’Ancien, avec notamment ses Vénus.

L’aspect lunaire de nombre de compositions du Greco.

La Prague de Rodolph II, un sujet d’étude passionnant entre tous. Le contraste entre la cour de Rodolph II et celle de Felipe II. Rodolph II a pourtant été élevé à la cour de Felipe II alors que El Escorial était en construction. Rodolph II restera plutôt attiré par le profane, par les thèmes mythologiques plutôt que bibliques.

Un certain nombre de compositions de Bartholomeus Spranger et de Hans von Aachen (pour ne citer qu’eux) sont délicieusement érotiques, plus maniérées encore que celles de l’École de Fontainebleau. C’est un art particulièrement cérébral, truffé de messages allégoriques. Dans la Prague de Rodolph II, l’artiste et l’intellectuel s’entretenaient d’égal à égal, les artistes trouvaient auprès des intellectuels des idées et des thèmes auxquels donner forme. La Prague de Rodolph II, maniérisme mais aussi naturalisme – voir en particulier les minutieuses études de plantes, fleurs et légumes de Joris Hoefnagel.

Parmi les plus beaux dessins du monde, ceux d’Andrea del Sarto.

Parmi les créations de l’Égypte antique auxquelles je reviens le plus volontiers, ce petit hippopotame en terre cuite (env. 2100 av. J.-C.) recouvert d’un émail bleu sur lequel la flore du delta du Nil a été suggérée en quelques traits. Sur la tige fortement courbée d’une des fleurs, un petit oiseau s’est perché.

 

L’un des merveilleux hippopotames bleus égyptiens

 

Le Christ au sépulcre de Hans Holbein le Jeune (1521-1522) est vraiment mort, sans possibilité de ressusciter. Les extrémités sont terribles, la main surtout, crispée, verdâtre et comme griffue. La tête est elle aussi verdâtre. Les yeux et la bouche sont ouverts. On ne sera pas étonné d’apprendre que cette œuvre a été réalisée à partir d’un cadavre.

Au Prado. Marre de toute cette peinture religieuse, souvent d’un format considérable, de ces corps contorsionnés qui emplissent l’espace dans des clairs-obscurs de cave, de salle de torture. Je pars volontiers me reposer chez les paysagistes flamands, dans des espaces où le vent passe dans les feuillages et ride l’eau.

Que n’aurais-je donné pour observer à leur insu certains peintres au travail ! Parmi eux, Albrecht Altdorfer.

Les compositions de Bridget Riley devant lesquelles l’œil souffre et se détourne.

La gestuelle (les traces du pinceau) chez des peintres comme Frans Hals ou Fragonard. Chez David aussi, dans certains de ses arrière-plans.

William Hogarth, peintre littéraire par excellence.

La peinture liquide des Anglais, comme de l’aquarelle. L’admirable portrait d’Elizabeth Ann Sheridan (née Linley) de Gainsborough. L’unité organique (en partie donnée par la gestuelle) de tous les éléments et de tous les plans de la composition : le vêtement, la chevelure, la végétation, le ciel, etc.

L’extraordinaire rapport entre le ciel et la chevelure du modèle : Miss Eleanor Urquhart de Henry Raeburn.

La modestie des thèmes de Chardin. Il ne bénéficia pas de l’enseignement de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture et ne participa pas au genre noble – la peinture d’histoire. S’en plaindra-t-on ? La passion de ma mère pour Chardin. Je ne puis penser à lui sans penser à elle.

François Boucher, un grand peintre. L’injuste critique de Diderot dans « Salon de 1765 ». Peu de peintres ont donné tant de lumière au corps féminin Le rococo de Boucher sera mis au placard par le néo-classicisme ; la génération romantique (dont Gérard de Nerval) le réhabilitera, lui et le rococo.

Ce que je préfère dans toute la peinture espagnole du Siglo de Oro, les quelques natures mortes de Francisco de Zurbarán et celles de Juan Sánchez Cotán. J’y médite mieux qu’en présence de ces martyres et de ces Christ en croix.

Claude Gellée (Le Lorrain), un charme très particulier, difficile à définir tant il est discret, un charme que pourrait en partie expliquer le passage silencieux du classicisme au romantisme avec ces levers et ces couchers de soleil qui dorent les architectures, les ôtent à leur matérialité. Dans ce répertoire romantique, les vaisseaux et leurs mâtures. On pense à Caspar David Friedrich chez qui ce thème revient volontiers.

Il arrive qu’une toile de maître ne me retienne que par un élément. Ainsi, par exemple, dans cette composition d’Annilabe Carracci qui montre Hercule entre la Vertu et le Vice n’ai-je longtemps considéré que le Vice, une femme vue de dos, le corps pris dans un ruissellement d’étoffes transparentes, une épaule découverte.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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