En relisant Joseph Rovan le médiateur – 2/4

 

Joseph Rovan tient à mettre les points sur les i, à mettre de l’ordre dans une certaine confusion. Il a été fortement influencé par Jean Giono et son pacifisme « vert », écologique dirait-on. Il attribue alors (et d’autres avec lui) la défaite de 1940 à une culture devenue trop intellectuelle, trop bourgeoise, citadine et élitiste. Il est à la recherche d’une culture vécue – une culture en prise avec le peuple – et vécue en communauté. Certains propos de Vichy vont eux aussi dans le sens du « retour à la terre », une aspiration universelle, tantôt de droite tantôt de gauche, tantôt ni de droite ni de gauche, volontiers récupérée par des idéologies diverses et variées. Du Wandervogel et du Jugendbewenung, des mouvements allemands fondés dans les dernières années du XIXe siècle à la Hitlerjugend. Le Wandervogel de Karl Fischer est un mouvement dont il est très instructif d’étudier l’évolution et l’éclatement entre diverses sensibilités politiques. En France, certains passent du pacifisme « vert » à la Collaboration, séduits par la rhétorique révolutionnaire et antibourgeoise captée par le nazisme. Ils ne perçoivent pas le nihilisme du nazisme, ce nihilisme que personne n’a mieux décrit qu’Ernst Jünger – et c’est l’une des raisons qui m’ont poussé très tôt à m’intéresser à cet écrivain. « Sur les falaises de marbre » (Auf den Marmorklippen) reste un livre majeur du XXe siècle européen. Ce « retour à la terre » est également mis en œuvre par des mouvements juifs (dont les Éclaireurs israélites de France, les E.I.F.), autre sujet d’étude passionnant auquel j’ai fait allusion dans des articles principalement consacrés à Marianne Cohn. Il faut étudier le fonctionnement de cet établissement juif agricole à Lautrec (village du Tarn), financé par Vichy, où sont enseignées les valeurs du judaïsme et où le sionisme commence à s’organiser. Je conseille la lecture de « Pétain’s Jewish Children », sous-titré : « French Jewish Youth & the Vichy Regime, 1940-1942 » de Daniel Lee (Oxford Historical Monographs, 2014). Cette étude a entre autres mérites d’étudier l’hétérogénéité du régime de Vichy, un point sur lequel revient Joseph Rovan.

J’insiste de la sorte car Joseph Rovan le faisait volontiers dans les conversations que j’ai pu avoir avec lui. Et ces articles ayant aussi pour prétention d’honorer sa mémoire, j’insiste comme il insistait. Il s’agit de sortir des simplifications, toujours confortables, et de mettre en œuvre ce sens de la nuance qui manque singulièrement à nos petits censeurs – les esprits faux –, toujours occupés à se mettre en valeur et à distribuer bons et mauvais points. Joseph Rovan a un sens de la mesure qui procède d’une claire conscience de la complexité de l’homme et de l’histoire humaine. C’est pourquoi j’ai toujours plaisir à le lire, c’est pourquoi j’avais tant plaisir à m’entretenir avec lui. Il écrit : «  A ce propos aussi, le langage de Vichy, de la « Révolution nationale », se confondait au moins partiellement avec le nôtre, nourrissant d’un côté les confusions à base d’ignorance que nous dénonçons chez des historiens d’aujourd’hui et, de l’autre côté, les confusions volontaires et insolubles d’alors dont la Résistance allait tirer parti ». Ainsi qu’il le fait remarquer : la « Révolution nationale », de par son aspect national, pouvait permettre de fourbir des armes à retourner contre la Collaboration. Des gens de Vichy couvraient des activités qui n’allaient pas précisément dans le sens de la Collaboration… « Après la guerre, enfin, on apprenait que tel ou tel homme de Vichy devant lequel nous faisions silence appartenait lui aussi depuis longtemps à un mouvement de résistance. »

Le monde de la zone libre est un monde agité et protéiforme. Joseph Rovan se rattache au mouvement Jeune France (je conseille une étude attentive de son histoire). Des centres de formation ne vont pas tarder à intégrer la Résistance, Compagnons de France, Chantiers de la jeunesse française dont le général Joseph de La Porte du Theil est le commissaire général, avec pour chef de cabinet Michel Herr, le fils de Lucien Herr, l’ami de Charles Péguy et de Léon Blum. Joseph Rovan participe également à l’École des cadres des maquis du colonel Robert Sarrazac, Robert Soulage de son vrai nom, porteur d’un projet proche de celui de l’École des cadres d’Uriage mais sans la tradition catholique et conservatrice de son responsable, le colonel Pierre Dunoyer de Segonzac, une tradition destinée à former le socle d’un monde futur.

Certains membres de l’École des cadres des maquis seront déportés comme Joseph Rovan à Dachau ; parmi eux : Gaston Gosselin, qui s’associera à lui pour une sortie honorable de la guerre d’Algérie, Gilbert Lazard, qui deviendra linguiste et iranologue, et quelques autres. Le collaborateur du colonel Sarrazac est Maurice Didier, fils de l’éditeur grenoblois, spécialisé dans la littérature allemande. L’activité de Joseph Rovan dans ce réseau (nom code, « Périclès ») est semblable à celle qui avait eu chez les Camarades de la route (à Mollans-sur-Ouvèze dans la Drôme) et à Jeune France. Une fois encore, il s’agit de susciter une idéologie nouvelle à partir d’une claire analyse de la défaite de 1940. Si le livre de Marc Bloch, « L’Étrange défaite », avait été accessible Joseph Rovan n’aurait pas manqué d’en faire une analyse devant ses auditeurs, une analyse destinée au combat contre Vichy, sa presse et sa radio, et, plus particulièrement, contre les groupements collaborationnistes. Il est par ailleurs responsable du service « Identité » de la Résistance pour la zone Sud et fournit de faux papiers à l’École des cadres des maquis. Nous sommes en 1943-1944.

Revenons un peu en arrière. De fait, dans ce livre de souvenirs, Joseph Rovan glisse volontiers d’un temps à un autre, entraîné par sa mémoire, ce qui ne facilite pas nécessairement la lecture mais ce qui correspond mieux aux mouvements de la mémoire, même celle qui s’écrit, qui s’efforce donc de se discipliner, de mette de l’ordre dans un tohu-bohu. Revenons donc un peu en arrière, comme Joseph Rovan nous y invite. Il est toujours en zone libre. Il y a laissé ses parents dans une sécurité relative mais presque sans ressources. Il est à Lyon, bien décidé à reprendre des études en vue d’un doctorat, l’agrégation lui étant refusée en tant qu’apatride. Il passe une partie de son temps à la bibliothèque universitaire où il étudie Heidegger, l’histoire de l’Église et de la théologie chrétienne, de l’ancienne Égypte aussi. Il écrit de nombreux poèmes. Je ne sais ce qu’il en reste et s’ils ont été publiés, en partie au moins. Il multiplie les rencontres. Elles sont si nombreuses et dignes d’un tel intérêt qu’il me faudrait écrire de nombreux articles à part pour en rendre compte. Parmi ses rencontres, celle d’un étudiant chinois ayant fui la Chine de Tchang Kaï-chek parce que sympathisant communiste. Joseph Rovan le retrouvera à sa sortie de Dachau. Houang, tel est son nom, était devenu prête de l’Église catholique. Ses rencontres lyonnaises suivies de ses rencontres à Dachau seront déterminantes pour lui après la Libération, d’autant plus qu’il se trouvera parmi elles de nombreux hauts fonctionnaires, comme François Seydoux, ambassadeur de France à Bonn (R.F.A.), de 1958 à 1962 puis de 1965 à 1970.

26 août 1942, grande rafle contre les Juifs apatrides en zone Sud. Les Allemands l’envahiront le 11 novembre de la même année. Cette rafle suit de peu celle du 16-17 juillet 1942 en zone occupée. Le fidèle Jean-Marie Soutou délivre à Joseph Rovan une fausse carte d’identité au nom de Meyer-Rivier. Son emploi du temps : la bibliothèque universitaire et une implication toujours plus grande dans des activités de la Résistance : agent de liaison, rédacteur, intervenant dans des réunions de jeunes cadres et de futurs cadres, sans oublier la fabrication de faux papiers dont la demande ne cesse d’augmenter.

Après la grande rafle du 26 août 1942, Joseph Rovan est de plus en plus menacé. Roger Seydoux, alors directeur de l’École libre des sciences politiques, l’engage comme bibliothécaire dans cette école afin de lui donner une couverture légale – elle le protègera du S.T.O. A la suite de Jean-Marie Soutou, Joseph Rovan se trouve impliqué dans une association, Amitié chrétienne, dont l’un des fondateurs est l’abbé Glasberg, d’origine juive polonaise, et qui a l’entière confiance du cardinal Gerlier, un catholique bourgeois et conservateur, admirateur du Maréchal et n’ayant pas une sympathie démesurée pour les Juifs. C’est néanmoins sous la protection de ce cardinal que l’abbé Glasberg va mettre sur pied une organisation destinée aux persécutés en tout genre et plus particulièrement aux Juifs étrangers, les plus menacés, des Juifs expulsés ou ayant fui l’avance allemande. Amitié chrétienne va ainsi graduellement passer de l’assistance à la Résistance avec l’aide passive voire active de fonctionnaires de Vichy. Amitié chrétienne organise aussi des filières d’évasion pour officiers alliés, avec l’aide d’industriels et de banquiers approchés par l’abbé Glasberg. Parmi ces derniers, Olivier Harty de Pierrebourg, Juste parmi les Nations. Amitié chrétienne étend son action, appuyée par des militants chrétiens (parmi lesquels des scouts) et des ecclésiastiques, certains hauts placés comme l’évêque auxiliaire de Toulouse, Mgr Garrone, ainsi que Mgr Saliège ou Mgr Théas. Une collaboratrice d’Edmond Michelet, Germaine Ribière, Juste parmi les Nations, issue d’une famille de la grande bourgeoisie, multiplie les actions de messagère, très dangereuses. Ci-joint, une notice biographique sur cette femme d’exception :

http://www.ajpn.org/juste-Germaine-Ribiere-2365.html

Août 1942, Joseph Rovan passe dans la clandestinité. Les Juifs étrangers de la zone Sud sont menacés à l’exception de ceux la zone d’occupation italienne – ils seront menacés après l’armistice de septembre 1943. Amitié chrétienne parvient à faire sortir une bonne centaine d’enfants juifs du camp de Vénissieux, la plus vaste action collective de sauvetage d’enfants juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le cardinal Gerlier repousse les demandes de « restitutions » des enfants qui seront presque tous sauvés. C’est dans ce contexte que s’inscrit la pénible affaire Finaly. Joseph Rovan parvient à faire passer en Suisse ses parents de plus en plus menacés.

Joseph Rovan insiste sur la valeur de l’équipe de « Témoignage chrétien », une publication clandestine au cœur d’un mouvement de la Résistance créée par un Jésuite, le père Chaillet, un mouvement porté par « Les Cahiers du Témoignage chrétien » qui pointe la spécificité du nazisme et qui, par ailleurs, s’oppose à  la tradition représentée par Charles Maurras et l’Action française. « Témoignage chrétien » qui traite d’idéologie et de théologie à un haut niveau pose les fondements sur lesquels bâtir un engagement à la fois militant et existentiel. Il souligne l’importance des « Cahiers du Témoignage chrétien » quant à l’engagement des catholiques français. Cette publication œuvre aux frontières de la théologie, de la morale et de l’action résistante. Amitié chrétienne et « Témoignage chrétien » collaborent de plus en plus étroitement, et d’abord pour la fabrication de faux papiers en tout genre. L’atelier de Jean Stetten-Bernard ne chôme pas. Il fabriquera en trois ans plus de trente mille cartes d’identité, environ cinquante mille cartes d’alimentation et des centaines d’autres tracts et documents en français et en allemand. Cet atelier clandestin était installé dans une cabane du château de La Roche, à Vourles, dans le département du Rhône. Ci-joint, un lien sur cet extraordinaire atelier :

http://slideplayer.fr/slide/510078/

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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