En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan – 3/4

La force du ressentiment est l’un des facteurs clés du comportement humain, mais son rôle a longtemps été sous-estimé en histoire. Au Maroc par exemple, les Juifs de cour et les proches du Makhzen ont exacerbé la violence populaire et catalysé le refus de l’arbitraire et de l’iniquité. Leur existence même soulignait une aberration difficilement acceptable entre un statut légal de soumis et une existence de privilégiés alors que l’immense majorité musulmane, elle, croupissait dans la misère. Les Juifs ne sont d’ailleurs pas les seuls à affronter la violence populaire dans le monde arabe, c’est là le sort de toutes les minorités dont la situation se dégrade en raison de la modernisation. Plus le destin des Arabes semble leur échapper, plus la condition des minorités se dégrade. A partir de 1929, la cause de la Palestine cristallise ce ressentiment dont la source et l’ampleur dépassent de loin les frontières de la Terre sainte.  

  

L’indépendance des pays arabes inquiète les Juifs qui redoutent que sitôt obtenue les Arabes ne les reconduisent vers le mellah pour qu’ils y subissent la vie de leurs ancêtres avant l’arrivée des colonisateurs. Il y a certes le souvenir de l’oppression faite de mépris et de réclusion sordide mais il y a aussi la nature même du nationalisme arabe de l’entre-deux-guerres, un nationalisme ethnique (arabe) et religieux (islam) toujours plus actif. De plus, après 1929 surtout, l’antisionisme amène à ne plus distinguer entre Juif et sioniste, tout Juif étant ipso facto un sioniste. La réceptivité arabe au nazisme ne cesse de se préciser. Ainsi ce nationalisme va-t-il pousser nombre de Juifs, mais aussi d’autres non-Arabes et non-musulmans, au départ. Sitôt l’indépendance accordée (en 1932), l’Irak se livre à un massacre dans le village assyrien (chrétien) de Simel, près de Mossoul. Presque tous les hommes (près de quatre cents) sont assassinés. L’avertissement est effrayant pour les Juifs et les minorités du pays. Le cas de l’Irak est exemplaire du nationalisme arabe et de son exclusivisme : il se structure sur une base ethno-religieuse. Va s’y ajouter la question de la Palestine.

Au cours des années 1930, Bagdad est au cœur du nationalisme arabe. Les Juifs d’Irak se terrent et se taisent. A la même époque, en Égypte, pays où les Juifs avaient plutôt mieux vécu que dans le reste du monde musulman, le nationalisme se radicalise avec tension vers l’unité panarabe (voire panislamique) et par le refus des valeurs de l’Occident. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager la fondation des Frères musulmans en 1928 puis celle de l’association Jeune-Égypte en 1933 (deviendra un parti politique en 1938), par Ahmed Hussein, plus radical encore. Bref, dans les années 1930, les minorités en pays arabes, les Juifs en particulier, sont placées sur un volcan qui peut à tout moment entrer en éruption. La propagande nazie dans les années 1930 est très active dans le monde arabe, tant au Proche-Orient qu’au Maghreb. Les milieux nationalistes arabes sympathisent massivement avec le nazisme.

Parmi les principaux penseurs du nationalisme arabe, Antoun Saadeh, fondateur en 1932 du Parti national syrien et promoteur d’une conception raciale de la nation. Il envisage le conflit avec les Juifs comme un élément constitutif de la construction de la nation syrienne. A l’instar des nazis, il déclare que le judaïsme et le bolchévisme sont deux forces complices dont le but est la destruction du principe national. Vision conspirationniste, référence aux « Protocoles des Sages de Sion », Hitler comme bouclier contre le judéo-bolchévisme, etc. L’organisation totalitaire de la société est considérée par nombre de nationalistes comme un programme politique cohérent. Les nationalistes ne partagent pas nécessairement le concept biologique de race mais ils partagent l’idée nazie d’une nation culturelle et ethnique où le « message » de l’islam est interprété comme la mission terrestre de la nation arabe.

Ce qui inquiète le plus les communautés juives du monde arabe, c’est l’islamisation du nationalisme arabe. Face à la colonisation l’islam devient le signe identitaire le plus imposant pour exprimer le refus de la domination européenne, il devient une condition d’entrée dans la nation, avec serment d’adhésion sur le Coran. Les espaces de rencontre se font rares, hormis chez les communistes et les francs-maçons, ce qui explique la forte présence des Juifs dans les partis communistes arabes.

L’Égypte des années 1930 voit donc naître un islam politique avec, notamment, les Frères musulmans qui prospèrent sur le terreau social suite à l’exode rural et la prolifération des bidonvilles aux abords des grandes villes. Le message qu’ils véhiculent est d’autant plus efficace qu’il est rudimentaire. Il surfe sur la misère et les frustrations et prône un retour à un âge d’or mythique (de l’islam), purifié des « souillures » de l’Occident chrétien et juif. A cette fermentation du ressentiment s’ajoute le conflit palestinien qui structure la frustration arabe. Et, ainsi, le nationalisme arabe s’islamise, s’ethnicise et marque son intérêt pour le nazisme au nom de certaines affinités intellectuelles. La Palestine est travaillée par l’islamisation du mouvement national, un processus essentiellement dû au Grand Mufti de Jérusalem al-Husseini. Même tendance au Liban, avec la montée du panarabisme et du panislamisme ; et ainsi de suite. Toutes les minorités sont menacées et les Juifs plus particulièrement parce que sans protection attitrée. A noter : la révolte palestinienne de 1936 est aussitôt comprise comme une lutte panarabe pour l’indépendance. L’antisionisme arabe est activité par l’antisémitisme nazi et, ainsi, passe-t-on en terre arabe du péril sioniste (extérieur) au péril juif (intérieur). Le nationalisme arabe ne veut pas voir qu’il y a un lien entre la politique antisémite nazie et l’immigration juive en Palestine.

La Palestine soulève bien des passions dans le monde arabe, et bien avant la création de l’État d’Israël. Cette question se trouve placée au centre du questionnement sur l’indépendance du monde arabe. Lorsque les masses arabes parlent de la Palestine, elles parlent de leurs aspirations, de leur volonté de se libérer du joug du colonisateur, de la puissance mandataire. Les responsables arabes comprennent sans tarder tous les avantages qu’ils peuvent retirer de la cause palestinienne. Dans ces régimes arabes oppressifs, la défense de la Palestine arabe est encouragée et figure comme un espace de liberté, une porte entrouverte. Cette défense est l’exutoire par excellence utilisé par des régimes oppressifs. Notons que la cause palestinienne n’est pas seulement instrumentalisée en réaction au colonialisme. L’Irak et le Yémen des années 1930 sont des pays d’antisionisme radical mais sans colonisateurs.

La propagande écrite d’origine arabe a un volume moindre que celle du colonisateur, en particulier français dans les pays du Maghreb. Rappelons à ce propos que l’expansion arabe, et donc musulmane, a imposé sa marque tout en recueillant l’héritage chrétien : une judéophobie particulière, avec Rome et plus encore Byzance. Rappelons aussi que la première édition arabe des « Protocoles des Sages de Sion » paraît au Caire en 1922, traduite par un prêtre maronite du Liban sous le titre « La Conspiration du judaïsme contre les nations ». Cette propagande limitée aux milieux arabo-chrétiens va être reprise par la propagande nationaliste palestinienne avant de devenir un classique dans l’ensemble du monde arabe. Dans ce cloaque judéophobe où les autorités coloniales en rajoutent, évoquons la belle figure du gouverneur de Libye à partir de 1934, le fasciste Italo Balbo, très hostile à l’antisémitisme sous toutes ses formes et qui, en octobre 1937, ose exprimer son dégoût de l’antisémitisme d’une partie du mouvement fasciste devant une assemblée de Chemises noires réunie dans un stade de Tripoli. Cet épisode relaté en page 555 du livre de Georges Bensoussan mériterait d’être rapporté dans son intégralité. Parmi ces Chemises noires figurent quelques Juifs dont trois des meilleurs amis d’Italo Balbo. Jusqu’aux lois raciales de 1938, l’administration italienne ne se montre pas particulièrement hostile envers les Juifs, d’assez nombreux Juifs sont membres du Parti fasciste et des communautés juives du monde arabe voient le régime de Mussolini avec sympathie. Rappelons aussi que même après les lois raciales de 1938 et la publication à la mi-juillet de la même année du « Manifeste racial », suivi début septembre d’une première loi interdisant le séjour des Juifs étrangers en Libye et en Italie et excluant les Juifs des écoles publiques, rappelons donc que les populations italiennes d’Afrique du Nord s’efforcent de contrer cette législation inspirée pour ne pas dire imposée par le Reich. A ce propos, n’oublions pas qu’en France, dans la zone non-occupée, les Juifs chercheront refuge dans la zone d’occupation italienne pour échapper au zèle de Vichy.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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