En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan – 2/4

Créature inférieure toujours, protégée, cette figure finit par modeler des siècles durant un certain ethos collectif – méprisés, besogneux, impurs, souvent immondes. Tuer un Juif n’est pas tout à fait un crime, mais c’est sans doute un acte déshonorant. Pour illustrer la politique de pacification menée par un sultan du Maroc au XVIIe siècle, un chroniqueur notait : « En ces temps-là, le royaume était sûr qu’une femme ou un Juif pouvait aller en toute quiétude d’Oujda à Was Nun au Sahara ». Excepté ces rares périodes, l’insécurité est générale, comme toutes les chroniques en conviennent, mais les Juifs sont plus souvent agressés que quiconque parce que plus vulnérables. Ils n’ont pas le droit de porter des armes, leur témoignage en justice est nul et leur meurtre n’entraîne jamais la peine capitale.  

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la femme juive qui vit dans le monde arabe est dégradée. Elle ressemble à ce qui l’entoure : elle est une domestique et une faiseuse d’enfants, rien de plus. La situation servile de la femme juive en pays arabes tient d’abord à la totale déconsidération qui entoure la naissance d’une fille. Les témoignages sont nombreux à ce sujet, tant à Bagdad qu’à Fez. La naissance d’une fille est une malédiction pour la famille, bouche inutile qu’on se hâte de faire passer chez un autre tyran, l’époux. Minorée dans sa propre famille, elle est écrasée par l’entourage arabe qui place la Juive au plus bas degré de la dhimmitude. Lorsqu’elle sort de chez elle, de son quartier, elle est volontiers insultée et si elle réplique on la contraint à aller tête nue, comme une prostituée. Joseph Halévy écrit à Marrakech, en 1876 : « Dans un pays où aucune femme honnête ne sort sans voile, les femmes et les jeunes filles juives sont obligées de travailler le visage découvert au milieu du bazar, et de s’exposer ainsi aux regards éhontés de la populace arabe. Un musulman m’a avoué lui-même que cette exposition humiliante n’a qu’un seul but, celui de forcer les femmes juives à l’apostasie, comme l’unique moyen d’échapper à un traitement aussi intolérable. »

Le mariage est presque toujours arrangé ; il s’agit d’allier deux familles suivant deux stratégies ; les sentiments intimes et la recherche du bonheur (des histoires intimes) n’importent en rien, ne peuvent entrer en ligne de compte. Les mariages mixtes sont plus que rares et fortement désapprouvés, inexistants entre Juifs et Musulmans (sauf s’il s’agit d’une Juive convertie à l’islam), rares entre Juifs et Chrétiens. Le rituel de la dot qui oblige à épargner sou après sou contraint nombre de très jeunes Juives à travailler comme domestiques avant le mariage. En 1924, un groupe d’intellectuels juifs irakiens dénonce ce système qui a entre autres effets néfastes d’inciter au mariage précoce, l’un des plus grands maux dans le monde juif en terre arabe. Il reste une pratique très courante entre 1850 et 1914 ; il est en recul peu avant la Seconde Guerre mondiale.

Les rapports de l’Alliance israélite universelle (A.I.U.) sont l’une des principales sources d’information de Georges Bensoussan pour cette somme. L’historien écrit en Note liminaire : « Alors que les archives arabes sont souvent fermées (…), nous avons utilisé le fonds – immense – de l’Alliance israélite universelle, qui, de 1862 à 1939, couvre la quasi-totalité du monde arabe… ». En fin d’ouvrage, dans Annexes, le lecteur trouvera : « Le réseau de l’A.I.U. de 1870 à 1972 » (un tableau emprunté à « Histoire de l’A.I.U. de 1860 à nos jours », chez Armand Colin, 2010) et deux cartes, avec, en légende : « Le réseau de l’Alliance israélite universelle en 1914 dans le monde arabo-musulman ». Des rapports de l’A.I.U. font état de l’âge de fillettes mariées à sept ans, huit ans, neuf ans, etc. Lorsque la loi s’oppose à de tels mariages (comme au Maroc du Protectorat au début des années 1920 qui fixe l’âge légal du mariage à quatorze ans), il n’est pas rare que les parents fraudent sur l’âge de leur fille, ce qui ne pose aucune difficulté puisqu’il n’y a pas d’état civil. Le Protectorat au Maroc va porter un rude coup à ces pratiques. L’âge moyen du mariage pour les filles passe ainsi de huit à douze ans et, surtout, marier une enfant trop jeune devient un sujet de honte.

Scolariser les filles semble être le meilleur moyen de faire reculer cette pratique. Au Maroc, le rabbinat soutient (mais sans entrain) le Protectorat dans sa lutte contre les mariages précoces. Ainsi, après bien des pressions, en 1948, le conseil rabbinique fixe à quinze ans l’âge minimum du mariage pour une fille. Il était de douze ans depuis 1934. Mais c’est la scolarisation générale et l’occidentalisation (relative) des pratiques et du langage qui font reculer les mariages précoces. Au recensement de 1951, au Maroc, les mariages précoces sont en voie de disparation.

Le pacte d’Omar est peut-être un texte apocryphe ; qu’il le soit ou non, il soutient une politique de domination imposée aux peuples du Livre. Ce pacte serait dû au calife Omar 1er (634-644), sous la forme d’une lettre des Chrétiens de Syrie et d’Égypte qui pose les bases d’un pacte de protection – soit une condition asservie mais pacifiée. L’État musulman hérite (en les allégeant) des dispositions imposées par Byzance aux Juifs. Les Arabes n’ont pas inventé les taxes imposées aux dhimmis, ils en ont héritées. C’est du côté de l’Église grecque qu’il faut chercher l’origine de la dhimma, avec son système légal d’avilissement, du Code de Théodose (438) au Code de Justinien (534). L’islam reprend donc un instrument conçu par le christianisme d’Orient à l’encontre des Juifs pour le retourner contre les Chrétiens et, une fois encore, contre les Juifs. L’islam ajoute des spécialités à ces codes, comme la djizya (un impôt individuel) et le kharraj (un impôt communautaire). Au fil du temps, l’islam va concocter de nombreuses dispositions toutes plus avilissantes les unes que les autres, relatives pour l’essentiel à la tenue vestimentaire et au comportement du dhimmi dans l’espace public.

Le pacte d’Omar n’exclut pas, il assujettit. Le dhimmi s’inscrit dans une vision cosmogonique du monde, soit un « ordre juste » voulu par Dieu. En effet, dans les sociétés musulmanes d’alors (héritières en cela de Byzance), la force démontre le vrai, elle est justification divine, et le droit qui en procède est donc légitime.

La situation du dhimmi empire lorsque l’islam est attaqué ou se sent sur le déclin. Des mesures discriminatoires plus ou moins oubliées sont alors réactivées. Le dhimmi doit rassurer le Musulman qui pour ce faire le confirme dans sa dhimmitude. La place du dhimmi semble être au centre de la cosmogonie musulmane. Mais il serait faux de présenter l’attitude de l’islam envers les conquis comme uniforme et élaborée d’un coup. Elle a varié dans le temps et dans l’espace. Et, répétons-le, l’islam a durci son attitude envers les dhimmis lorsque la menace extérieure s’est précisée, au XIIIe siècle par exemple, avec les Croisades et la conquête mongole, les Mongols qui s’assurent la collaboration des Chrétiens et des Juifs pour gérer leurs immense conquêtes. Les entreprises coloniales européennes qu’initie l’expédition française en Égypte (1798-1801) provoquent elles aussi un durcissement de l’islam envers ses dhimmis.

L’histoire des Juifs en terre d’islam est faite de périodes relativement calmes et de périodes atroces. Parmi ces premières, l’Espagne des Almoravides où vécut et œuvra Maïmonide, cette Espagne qui allait connaître la funeste invasion des Almohades, en 1172, et la fuite de nombreux Juifs vers les royaumes chrétiens. L’Espagne des Almoravides mais aussi l’Égypte du Xe et XIe siècles, avec les Fatimides puis les Ayyubides. La communauté juive d’Égypte est sans doute la plus libre du monde arabe et elle le restera jusqu’au XXe siècle. Au XIXe siècle, la situation des Juifs est plutôt meilleure dans l’Empire ottoman. Par exemple, on y supprime la djizya en 1855 ; et par la Constitution de 1876 les Juifs se voient accordés des droits politiques : ainsi peuvent-ils envoyer des députés au Parlement. Là où en terre d’islam l’influence ottomane ne s’exerce pas, la condition des Juifs se dégrade, en particulier au Maroc, en Perse et au Yémen.

Redisons-le, lorsque l’islam se sent assiégé, la situation des dhimmis (des Juifs en particulier) se dégrade. En Espagne, fin de la Reconquista ; en Sicile, poussée normande ; au Proche-Orient, les Croisades (1098-1291), avec, à l’est, les Mongols qui prennent Bagdad en 1258. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, la conquête mongole donne aux Juifs une exceptionnelle liberté (en particulier à Bagdad) mais de courte durée ; et la fin de la domination mongole est un grand malheur pour les dhimmis, les Juifs en particulier. A la même époque, dans le Maghreb, c’est au Maroc que la situation des Juifs est la plus pénible, avec les Almohades.

D’une manière générale et sur la longue durée, la domination ottomane a plutôt signifié une amélioration de la condition des minorités, les Juifs en particulier. En 1517, les conquêtes ottomanes sont perçues comme une libération pour les Juifs d’Orient. Le sultan Bajazet II (1481-1512) accueille nombre de Juifs expulsés d’Espagne. Sous son règne et celui de ses successeurs, et jusque dans les provinces arabes de l’Empire ottoman, la condition des Juifs s’améliore. Certes, le statut de dhimmi n’a pas été aboli mais son application est bien moins stricte que chez les Arabes. Et les Juifs sont protégés des accusations de meurtre rituel concoctées par les communautés chrétiennes. Il faut lire « Consolation aux tribulations d’Israël » du Juif portugais Samuel Usque. Il ne s’agit pas de faire de ce XVIe siècle un âge d’or pour les Juifs de l’Empire ottoman, mais on ne peut nier que leur condition est bien meilleure qu’en terre arabe où elle s’est terriblement dégradée à partir du XIIe siècle.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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