En lisant « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » de Georges Bensoussan – 1/4

 

Comprendre avec les yeux des contemporains en évitant de moraliser sur la « tolérance » quand la tolérance n’est pas alors une valeur reconnue. Dans les années 1960, l’ignorance du substrat culturel des sociétés arabo-musulmanes a conduit de nombreux intellectuels à des analyses bientôt démenties par les faits. Sans mesurer le poids culturel de la dhimma, son imprégnation dans les mentalités bien au-delà de son abolition au milieu du XIXe siècle. Juger que les relations entre musulmans et non-musulmans dans le monde arabe s’harmoniseraient, c’était sous-estimer la force du ressentiment. On sait la suite : les départs furent nombreux, à commencer par celui des minorités juives en continuant par celui des chrétiens qui n’avaient cessé de quitter la région depuis les conflits du Liban et de Syrie dans les années 1840-1860, jusqu’au génocide des Arméniens en 1915 et au massacre des Assyriens d’Irak en 1933.

 

Ces pages réparties sur quatre parutions sont constituées de notes prises au cours de la lecture de la somme de Georges Bensoussan, environ mille pages, « Juifs en pays arabes – Le grand déracinement, 1850-1975 » parue aux Éditions Tallandier, 2012.

A un moment de son histoire, le Yémen devient encore plus inhospitalier aux Juifs que le reste du monde arabe. Les conversions forcées y sont beaucoup plus fréquentes qu’en Perse. Ainsi, en 1922, l’imam Yahia réintroduit une antique coutume. En effet, la tradition enseigne que tout enfant naît musulman (?!) et que ses parents l’ont détourné de sa religion d’origine. En conséquence, à la mort du père, l’enfant (juif) doit revenir à l’islam. Ce décret attesté depuis le XVIIe siècle, mais peu appliqué, et remis en vigueur par cet imam après le départ des Ottomans, frappe de plein fouet la communauté juive. Ces conversions forcées seront appliquées jusque dans les années 1930 et, plus rarement, après la Seconde Guerre mondiale.

En Perse, et en dépit des ordres insistants du Shah, fin XIXe siècle et début XXe siècle, des familles juives continuent à être dépouillées et à l’occasion par l’un de leurs convertis (de force) à l’islam, poussé en sous-main par ses nouveaux frères en religion.

Le sort des Chrétiens est accablant, notamment au Liban. Une autonomie administrative et financière leur sera accordée suite à l’intervention d’un corps expéditionnaire français suivie d’une conférence internationale à Istanbul, le 9 juin 1861. Les Chrétiens en terre d’islam ont été massacrés plus massivement que ne l’ont été les Juifs et pour une raison atrocement simple : ces derniers ne représentaient aucun enjeu géopolitique d’importance ; ils étaient dérisoires. Le génocide des Arméniens a été perpétré essentiellement en 1915 et 1916. Il a été précédé d’autres massacres d’Arméniens, notamment de 1894 à 1896, moins connus. La « Revue d’histoire de la Shoah » dirigée par Georges Bensoussan ne s’y est pas trompée ; elle a consacré l’un de ses numéros à ce génocide (voir le n° 202, « Se souvenir des Arméniens, 1915-2015 »). Si nous nous en tenons au nombre de victimes, c’est bien en Europe que les Juifs ont éprouvé les pires massacres, des pogroms en Europe orientale à la Shoah. Il faut le dire et le redire sans en profiter pour laisser entendre que les Juifs en terre arabe, et, plus généralement, en terre d’islam, ont coulé des jours heureux, entre lait et miel. Il faut cesser cette propagande mensongère. Je l’ai trop vue à l’œuvre.

Autre massacre de Chrétiens, moins connu que celui des Arméniens, le massacre des Assyro-Chaldéens. 250 000 d’entre eux sont assassinés au cours de la Première Guerre mondiale, dans ce qui est aujourd’hui l’Irak. Après l’indépendance de l’Irak, en 1932, le village chrétien de Simel (près de Mossoul) est attaqué et les victimes se comptent par centaines. Des Juifs trouvent également la mort dans ces massacres. 50 000 Chrétiens s’enfuient et les Juifs comprennent que le sort des Assyro-Chaldéens pourrait être le leur. Notons que le Juif peut être un enjeu de pouvoir dans la rivalité entre notables musulmans, une remarque qui me conduit à l’assassinat de Bruno Schulz, le 19 novembre 1942, un règlement de compte entre deux nazis via « leurs » Juifs.

L’une des fonctions essentielles de la dhimmitude des Juifs, plus particulièrement au Maroc et au Yémen (un statut qui n’a jamais été encadré par une tentative constitutionnelle, comme dans l’Empire ottoman) : plus qu’objet de haine, ces derniers servent de défouloir. Le mellah (quartier juif) peut à tout moment être un dérivatif au mécontentement populaire. Ainsi, au Maroc, un pogrom d’une violence particulière a lieu suite à l’arrivée des Français, un mouvement parti de Fez en 1912.

L’expédition française en Égypte (1798) est le premier coup massif porté par l’Europe à la tradition juive de stricte observance en Orient. Ce processus va être confirmé et s’accélérer via l’immigration séfarade mais aussi ashkénaze au XIXe siècle. Les bases d’un premier socialisme mais aussi sionisme sont établies dans l’Orient arabe. A ce propos, je conseille la lecture d’une autre somme de Georges Bensoussan : « Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940 », aux Éditions Fayard, 2002.

Les relations entre les Juifs et l’islam commencent mal ; et presque partout l’expansion de ce dernier pousse les Juifs à fuir. Ainsi, du vivant de Mahomet, deux des trois tribus juives de Médine sont contraintes au départ tandis que la troisième, assiégée, finit par subir le massacre de tous ses hommes. Suit l’épisode de l’oasis de Khaybar où la délégation juive qui se présente sans armes est massacrée. Assiégés en 628, les Juifs de Khaybar se soumettent et payent un tribut, la djizya, qui deviendra un impôt par tête en 632.

Aux IXe et Xe siècles, la Mésopotamie devient le centre du monde juif. (N’oublions pas que dès le IVe siècle, Babylone était le plus grand centre du judaïsme et qu’il avait donné le Talmud… de Babylone). Les dirigeants des deux académies talmudiques de Babylone deviennent les plus hautes autorités du judaïsme, une référence majeure pour la Halakha. Ils sont au centre d’un dialogue avec les communautés juives du monde entier, avec questions et réponses. Et mettons à part certains Juifs des marges comme les Caraïtes qui récusent le Talmud et ne reconnaissent que la Bible juive. Bible, Talmud, Kabbale, tous les écrits juifs majeurs viennent d’Asie, d’Afrique du Nord et d’Espagne, au point que les grandes écoles juives d’Occident (parmi lesquelles celle de Rachi de Troyes) se disent tributaires du judaïsme oriental et méditerranéen. C’est au début du XVIe siècle que le centre du judaïsme bascule vers l’Europe suite au déplacement du centre de gravité économique de la Méditerranée vers l’Atlantique.

L’oppression qu’endurent les Juifs prend une forme particulièrement aiguë au Maroc où l’avance portugaise s’arrête en 1578 et où l’avancée turque est stoppée à Tlemcen. Le Maroc qui préserve ainsi son indépendance va s’occuper de « ses » Juifs, avec tout un système de brimades exercé au quotidien. L’injustice (avec impossibilité de répliquer à l’injure voire aux coups et blessures) pèse atrocement. On humilie les Juifs sans trêve mais sans jamais les écraser tout à fait, afin de faire durer le plaisir… Au XVIIIe siècle, la pression fiscale augmente et les violences se multiplient avec, notamment, les massacres de Meknès en 1728 et d’Ifrane en 1775, sans oublier le règne atroce de Moulay Yazid (1790-1792).

Dans l’islam d’alors, le christianisme est plus attaqué que le judaïsme et pour une raison politique : les Chrétiens sont membres d’une religion prosélyte à prétention universelle, en compétition avec l’islam. Le judaïsme quant à lui s’est défait depuis longtemps de tout prosélytisme. Les Chrétiens représentent donc une menace, tandis que les Juifs sont tout bonnement méprisés.

Pour le Musulman le Français juif est d’abord un Juif et donc un dhimmi : il appartient au peuple juif et non au peuple français. Le Juif est donc méprisé dans tous les cas ; on éprouve à son égard de la condescendance. Il est protégé, relativement, aussi longtemps qu’il supporte ce mépris et cette condescendance ; mais sitôt qu’il prétend se libérer du pacte qui « le lie à l’islam », il ne peut plus en attendre la moindre protection et tous les coups sont alors permis…

A méditer. Georges Bensoussan écrit : « Les théologiens musulmans voient dans la “sainteté de Jérusalem” une “erreur judaïsante”. Ce n’est qu’avec les Croisades (fin du XIe siècle) et surtout avec le sionisme contemporain que l’islam va redécouvrir la “sainteté” politique de la ville, alors que des siècles durant la théologie musulmane n’y a vu qu’une croyance juive. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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