Charles-Henri Sanson, le bourreau.

 

A Charlotte Corday et à Cécile Renault qui comme Charlotte Corday « avait puisé la résolution dans la haine de la tyrannie, peut-être aussi dans l’horreur des exécutions quotidiennes » ainsi que l’écrit Charles-Henri Sanson dans ses Mémoires. A Fanny Kaplan aussi, à toutes ces femmes qui abattirent ou tentèrent d’abattre des assassins de masse.

 

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,

Tu semblais t’avancer sur le char d’hyménée.

Ton front resta paisible, et ton regard serein.

Calme sur l’échafaud, tu  méprisas la rage

D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,

Et qui se croit alors et libre et souverain.

 

(André Chénier, “Ode à Marie-Anne Charlotte Corday”, 1793)

 

 

Charles-Henri Sanson, Sanson… On pense aussitôt et malgré soi Samson, ce héro de la Bible qui tirait sa force de sa chevelure, avant d’en revenir au condamné à la guillotine auquel on dégage la nuque afin de ne pas contrarier le couperet…

Henri-Clément Sanson (1799-1889) est le dernier des Sanson à avoir été au service de la guillotine. Il est mort l’année du premier centenaire de la Révolution française. Il occupa sa retraite à reconsidérer les carnets dans lesquels ses ancêtres avaient pris des notes relatives à leur vie professionnelle. De la masse d’écrits laissée par cette dynastie de bourreaux, les Éditions de l’Instant (Collection Griffures) ont extrait les écrits de Charles-Henri Sanson (1739-1806), le grand-père de Henri-Clément, et les ont publiés à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, un témoignage alors introuvable en librairie depuis le milieu du XIXe siècle.

Parmi les « clients » de Charles-Henri Sanson, Louis XVI et Marie-Antoinette mais aussi Charlotte Corday, une femme pour laquelle j’éprouve depuis longtemps affection et admiration qui se sont confirmées à la lecture des notes prises par son bourreau. Les pages qu’il lui consacre sont ainsi présentées par son petit-fils : « J’ai dit, dans le volume précédent, que Charles-Henri Sanson avait, pendant une certaine période de la crise révolutionnaire, tenu un journal quotidien non seulement des exécutions auxquelles il présidait, mais de ses impressions personnelles. Ce journal ne devint régulier que vers la fin de brumaire 1793 ; mais il nous a laissé sur la mort de Charlotte Corday une note plus circonstanciée, plus étendue que ne le sont celles qui ont servi de base au récit du dénouement des procès de la première phase de la Révolution ». Charles-Henri Sanson écrit dans ses pages sur Charlotte Corday (j’en cite quelques lignes) : « Depuis le chevalier de La Barre, je n’avais pas rencontré tant de courage pour mourir ». Et il note que la foule considérable qui criait sa colère face à celle qui avait tué Marat se taisait peu à peu, à mesure que la charrette où se tenait la condamnée avançait vers l’échafaud. Le bourreau qui se tenait lui aussi dans la charrette écrit encore : « Moi-même, à chaque instant, je me détournais pour la regarder, et plus je la regardais plus j’avais envie de la voir. Ce n’était pourtant pas à cause de sa beauté, si grande qu’elle fût ; mais il me semblait impossible qu’elle restât jusqu’à la fin aussi douce, aussi courageuse que je la voyais ; je voulais m’assurer qu’elle aurait sa faiblesse comme les autres ; mais je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je tournais mes yeux sur elle, je tremblais qu’elle n’eût défailli ». Mais elle ne défaillira pas, à aucun moment. Il y a chez Charlotte Corday une douceur et un courage qui la rapprochent d’Inge Scholl, guillotinée elle aussi pour s’être opposée à un autre monstre, le nazisme. L’infâme Tribunal révolutionnaire et le non moins infâme Tribunal du peuple (Volksgerichtshof) furent déroutés par ces femmes. André Chénier ne force pas la note lorsque dans son « Ode à Marie-Anne-Charlotte-Corday », il écrit :

 

C’est lui qui dut pâlir ; et tes juges sinistres,

Et notre affreux sénat, et ses affreux ministres,

Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui,

Ta douceur, ton langage et simple et magnanime,

Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime,

Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

 

 

Charlotte Corday (1768-1793) par Joseph Nicolas Robert Fleury (1797-1890), Musée Bonnat, Bayonne.

 

Cher André Chénier, guillotiné lui aussi, le 25 juillet 1794. Charlotte Corday l’avait été l’année précédente, le 17 juillet, Charlotte Corday, descendante en ligne directe de Pierre Corneille.

https://hal.inria.fr/file/index/docid/150007/filename/SUPERNA.pdf

De 1688 à 1792, les Sanson coupent bien peu de têtes, la décapitation étant depuis l’ère des licteurs l’un des privilèges de la noblesse. Ils écartèlent, pendent, marquent au fer rouge, flagellent… Et ils mènent une existence en marge de la société. La société qui offre à l’un de ses membres le statut de vengeur, s’efforçant ainsi de mettre fin à l’escalade de la vendetta, tient son bourreau à l’écart, lui interdit de choisir librement son épouse et d’autoriser à ses fils une autre profession que la sienne, d’où cette dynastie de bourreaux, les Sanson ; bourreaux de père en fils…

Henri-Clément, dans la suite de six volumes qu’il consacre à l’histoire de sa famille, sous le titre « Sept générations d’exécuteurs, 1688-1847 », rapporte que le premier bourreau de la dynastie des Sanson le serait devenu en épousant la fille du bourreau de Dieppe. Cette saga volontiers romancée, publiée en 1862 et 1863, s’appuie sur un document essentiel et des plus sérieux, le journal scrupuleusement tenu par son grand-père, Charles-Henri, durant la Révolution française.

Le sérieux de cet écrit a été mis en doute pour une raison précise : en 1829 et 1830 paraissaient deux livres attribués aux Sanson. L’un, « Mémoires de l’exécuteur des hautes œuvres pour servir à l’histoire de Paris pendant le règne de la Terreur », œuvre de Vincent Lombard de Langres, n’est qu’un fatras sur la Révolution française, un dialogue entre le bourreau et son fils où les ragots se bousculent. L’autre, « Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution française », est non moins apocryphe mais présente un certain intérêt puisque Balzac y a collaboré. Il avait rencontré Henri, le fils et l’aide de Charles-Henri Sanson.

 

Cécile Renault (1774-1794) qui tenta d’assassiner Robespierre, médaillon d’après un dessin de Pajou fils.

 

La vie du petit-fils de Charles-Henri Sanson, Henri-Clément, est un véritable roman. Je n’entrerai pas dans les détails car là n’est pas le sujet du présent article. Simplement, et pour en revenir au journal tenu par Charles-Henri durant la Révolution française, Henri-Clément, bourreau passionné de littérature et d’art, par ailleurs accablé de dettes après avoir perdu de fortes sommes au jeu (il alla jusqu’à vendre sa guillotine pour en rembourser une partie), se retire à la campagne avec sa vaste bibliothèque et les archives de sa famille après que les créanciers se soient saisis de sa maison et que sa femme l’ait quitté. Là, il se met à déchiffrer les registres que ses ancêtres devaient tenir. Et l’idée lui vient d’écrire leur histoire, un travail qui lui prendra plusieurs années et qui donnera six bons volumes in-8°. Lorsqu’il propose son travail à l’éditeur Paul-Valentin Dupray de la Mahérie, celui-ci le donne à réécrire à un journaliste, un certain d’Olbreuse. Toutefois, ni Henri-Clément ni son nègre n’osèrent retoucher le texte laissé par Charles-Henri. Henri-Clément lui reconnaît, ainsi qu’il l’écrit, « une importance historique qui ne me permettait point d’y toucher. »

(La Révolution française dévore tout, enfants et vieillards. Et elle ne s’en prend pas qu’à « la haute », contrairement à une idée reçue ; les domestiques, les journaliers, les paysans étaient eux aussi raccourcis par le rasoir national.)

Il faut lire le Journal de Charles-Henri Sanson, ce bourreau étant un personnage central de la Révolution française. Henri-Clément écrit à son propos : « Ces notes sont brèves, concises, comme devait l’être alors le bilan de la guillotine ; la main lasse de tuer garde à peine encore la force d’écrire, et la conscience muette n’ose s’interroger ». Le rasoir national ne dédaigne aucune nuque. Ainsi, le 23 frimaire (An II), Charles-Henri Sanson note, laconique : « Hier une fille publique, ce matin un ci-devant grand seigneur, le ci-devant duc du Châtelet ». Belle égalité. A ce propos, Charles-Henri Sanson note, le 26 frimaire (An II) : « Il n’est pas rare, depuis le commencement de ce régime, que le dévouement des domestiques leur fasse partager le sort de leurs maîtres : c’est une véritable égalité ». Il me semble qu’il n’y a aucune ironie dans cette remarque. 3 nivôse (An II) : « Il paraît que Collot d’Herbois, en mission à Lyon, a destitué la guillotine qui a le tort de n’en tuer qu’un à la fois, et qu’il faut mitrailler les condamnés ». En période révolutionnaire, l’industrialisation de la mort est une préoccupation majeure. Le passage de la production artisanale à la production industrielle de cadavres pose certains problèmes ; et puis il faut se débarrasser des cadavres… 22 pluviôse (An II) : « Collot d’Herbois avait destitué la guillotine, qui n’était pas assez expéditive à son gré, il avait supplicié par le canon, et ainsi il en mettait à mort plus de deux cents par journée ». Jean-Baptiste Carrier qui ne parvenait plus à se débarrasser des cadavres des fusillés décida de passer aux noyades massives à l’aide de la « baignoire nationale » (l’image est de ce dernier) qui remplaça à l’occasion les fusillades et le « rasoir national ». Il existe une excellente étude au sujet de cette personnalité de la Révolution française, « Carrier et la Terreur nantaise » de Jean-Joël Brégeon. Dans le compte-rendu de cette étude, on peut lire : « Contrairement à la légende noire qui l’a ainsi dépeint, il n’a rien d’un être sanguinaire et monstrueux doublé d’un obsédé sexuel. » L’assassin de masse est généralement quelqu’un de korrekt…

Le 2 pluviôse (An II), alors que le peuple se met à danser la carmagnole autour de l’arbre de la Liberté mais aussi autour de la guillotine « sans souci des cadavres que nous emportions », Charles-Henri Sanson écrit : « Il me semble que le juge qui a prononcé, que le serviteur de la justice qui a frappé, commettent un sacrilège en célébrant comme une fête la mort, même d’un coupable. »

Afin de vous rendre sensible l’aspect théâtre de Grand-Guignol de la Révolution française, je vous livre un autre passage des Mémoires de Charles-Henri Sanson. Il écrit le 13 ventôse (An II) : « On a envoyé deux charrettes à la guillotine aujourd’hui ; presque tous les condamnés étaient des laboureurs. Nous avons eu un accident bien regrettable. Comme il ne restait plus qu’un condamné à supplicier, mon garçon Henri, qui était aux paniers, m’ayant appelé, j’étais à lui. Larivière, qui était au déclic, a oublié de relever le couteau, de sorte que, lorsqu’on a basculé le condamné Laroque, son visage a porté sur le fer tout sanglant. Il a poussé un cri horrible. J’ai couru, fait redresser la bascule et relever le couteau. Le condamné tremblait dans les sangles que c’était une épouvante. »

En date du 18 prairial (An II), on peut lire : « Les jours se suivent et se ressemblent. Encore vingt-et-un condamnés aujourd’hui. Il y en a qui prétendent qu’on se familiarise avec le sang ; lorsque ce sang est celui de nos semblables, cela n’est pas vrai. Je ne parle pas de moi, mais de mes aides, que j’observe depuis qu’on nous fait guillotiner de pleines charrettes d’hommes et de femmes. Deux sont avec moi depuis douze ans, quatre sont d’anciens bouchers, il y en est au moins deux qui ne valent pas la corde qui servirait à les pendre et de tous ceux-là il n’y en a pas un seul dont le visage, lorsque la besogne est finie, ressemble au visage qu’il avait avant qu’elle commençât. Le public n’y voit rien ; moi, je m’aperçois que leur cœur vacille et quelquefois leurs jambes. Quand tout est terminé, lorsque sur l’échafaud ils ne voient plus que des cadavres, ils se regardent les uns les autres comme étonnés, comme inquiets. Ils ne se rendent certainement pas compte de ce qu’ils éprouvent mais les plus bavards sont devenus muets ; ce n’est que lorsqu’ils ont bu leur eau-de-vie qu’ils recouvrent leur aplomb. »

Le 6 messidor (An II), une longue journée épouvantable (je n’arrive plus à compter les victimes) dont il rend compte sur quatre pages. On peut lire entre autres horreurs : « Elles étaient vingt-trois femmes dans la charrette, de divers âges et de diverses conditions, toutes égales de désespoir, par la terreur, par l’horreur de leur destinée ». Les Mémoires de Charles-Henri Sanson s’interrompent le 9 messidor (An II) « sans qu’il ait déterminé les raisons qui le décidaient à le suspendre » écrit son petit-fils. Il lui semble que son grand-père a été probablement pris par le dégoût « de ceux qui commandaient et de lui-même qui obéissaient ». Et Clément-Henri Sanson conclut : « Avec de telles pensées, sous l’influence du mal auquel il était en proie, on comprend qu’il ne soit plus décidé à évoquer, dans le silence et dans la solitude du soir, les fantômes qu’avait faits, le matin, le couteau de la guillotine. »

Olivier Ypsilantis

 

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5 Responses to Charles-Henri Sanson, le bourreau.

  1. Quel texte ! Le hasard a voulu que je lise le même jour un intéressant article sur Staline et les Juifs :
    https://mabatim.info/2018/08/12/urss-12-aout-1952-la-nuit-des-poetes-assassines/

    Où l’on voit que les « révolutionnaires », réalisant avec bonheur et efficacité le délétère projet rousseauiste de créer un homme nouveau dans une société épurée, ont tous répété les mêmes horreurs.

    • J’aime beaucoup la peinture du chapeau, parfaite illustration de ” la rage/D’un peuple abject, servile, et fécond en outrage,/Et qui se croit alors et libre et souverain. ”
      J’ignorais ces vers de Chénier décrivant la tourbe démagogique de l’ochlocratie.

      • Olivier YPSILANTIS says:

        « Le chapeau », tu veux dire cet affreux bonnet phrygien qui ressemble à un testicule souffrant d’une orchite. Ce bonnet est ridicule, digne d’une minable pornographie.

        • Non, je parlais de la peinture en tête de l’article.

          • Olivier YPSILANTIS says:

            « Le chapeau » ? J’ai cru que tu faisais allusion à cet indécent et ridicule bonnet phrygien. En fait j’ai l’habitude de dire « header », d’où cet amusant quiproquo. Cette composition représente la solitude de l’individu libre face à la masse asservie mais qui se croit libre. C’est une composition de Jean-Joseph Weerts, de 1880, visible au musée « La Piscine » de Roubaix.

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