La question juive portugaise

 

Parmi les Juifs qui fuient l’Espagne pour cause de persécutions, un certain nombre choisissent le Portugal, pays voisin, sans frontière naturelle, très aisément accessible. En 1492, année de l’édit d’expulsion (décret de l’Alhambra), le Portugal reste une terre d’accueil. Ce pays n’avait pas eu de Vincente Ferrer, un prédicateur qui, dès 1391, avait commencé à porter gravement préjudice aux communautés juives d’Espagne. A ce propos, nombreux sont ceux qui s’imaginent que les Juifs d’Espagne ont quitté le pays massivement, en 1492, alors que ce processus avait été initié presqu’un siècle auparavant avec, il est vrai, des périodes de répit.

Ci-joint, un article sur ce prédicateur dominicain, véritable terreur des Juifs – mais aussi des Chrétiens. Il est intitulé « Saint Vincent Ferrier, prêcheur de l’Apocalypse » :

https://bibliothequedecombat.wordpress.com/2013/10/30/saint-vincent-ferrier-precheur-de-lapocalypse/

 

La synagogue de Porto, Kadoorie Mekor Haim à Porto, inaugurée en 1938.

 

En 1492, le roi João II accorde le droit de résidence permanent à de riches familles juives moyennant le paiement d’une certaine somme – j’en ignore le montant. Des artisans considérés comme utiles, voire indispensables, se voient également accordés ce privilège. Quant à la grande majorité des Juifs, ils obtiennent un permis de séjour de huit mois avant de devoir embarquer et quitter définitivement le royaume. Les embarcations n’étant pas disponibles, nombre de Juifs ne peuvent quitter le pays à temps. Leur vie devient pénible, de plus en plus pénible, au cours des dernières années du règne de João II particulièrement. Je passe sur les tracasseries qu’ils doivent subir. Que l’on sache simplement que de nombreux enfants juifs sont arrachés à leurs familles et envoyés sur l’île de São Tomé pour y être élevés dans la religion chrétienne.

Avec l’accession au trône de Manuel I, la condition des Juifs s’améliore. Par exemple, le roi met fin à la condition d’esclave à laquelle avaient été condamnés par João II les Juifs dont le royaume estimait pouvoir se passer et qui n’avaient pu embarquer avant le délai de huit mois.

Le mariage de Manuel I avec la fille des Rois catholiques, l’infante Isabel de Aragón, va compliquer la situation des Juifs, de tous les Juifs présents dans le royaume du Portugal. En effet, les Rois catholiques profitent de cette union pour faire pression sur la monarchie portugaise afin qu’elle expulse les Juifs du pays comme ils l’avaient fait en 1492, en Espagne. Manuel I finit par céder et signe l’édit d’expulsion le 5 décembre 1496, à contrecœur car les Juifs sont un atout de première importance dans un pays privé de classe moyenne.

Ainsi en vient-on à envisager une conversion massive et forcée des Juifs du royaume, en 1497, une procédure qui explique l’importance du crypto-judaïsme au Portugal, d’autant plus que les Juifs d’Espagne qui ont fui au Portugal l’ont fait par fidélité au judaïsme. Ceux qui subissent cette apostasie forcée et massive reçoivent l’assurance que leurs pratiques religieuses ne feront l’objet d’aucune enquête durant vingt ans. Nombre de Juifs embarqueront dès que possible afin de fuir l’apostasie, jusqu’à ce que Manuel I s’en inquiète et, en 1499, interdise aux Juifs de quitter le pays.

Au cours du XVIe siècle, des mesures sont prises afin d’obliger les Cristãos-novos à rester dans le pays. Ces derniers finissent par prospérer, notamment dans les secteurs de l’économie et de l’administration, provoquant le ressentiment des Cristãos-velhos. La violence anti-juive connaît un paroxysme, à Lisbonne, en 1506. En 1507, le départ des Juifs est autorisé et ils sont des milliers à embarquer avant que l’autorisation ne soit suspendue.

Le crypto-judaïsme inquiète les autorités qui songent à mettre en place l’Inquisition. Dès 1516, la Couronne portugaise effectue des démarches à cet effet. Bien représentés dans l’économie et l’administration, les Cristãos-novos parviennent à entraver le processus en faisant appel à la papauté. Mais la Couronne n’en démord pas et la papauté finit par autoriser la création d’une Inquisition, en 1535. Elle est établie pour une période de trois ans. Les Cristãos-novos parviennent toutefois à en ralentir le fonctionnement, jusqu’en 1547, année à partir de laquelle plus rien ne parvient à la contrarier.

Par l’Inquisition, Espagnols et Portugais obéissent aux mêmes motivations. Toutefois les Juifs sont indispensables au Portugal, qui en a conscience. En Espagne, il existe une classe de Cristãos-novos depuis 1391 ; et ils remplissent les mêmes fonctions sociales que les Juifs. Ils sont bien insérés dans l’économie du pays, ce qui permet de faire passer au second plan d’éventuels problèmes d’orthodoxie religieuse. Le Portugal décide donc de retenir les Juifs et de les convertir massivement afin de parvenir à l’uniformité religieuse.

Le crypto-judaïsme (appelé aussi marranisme) est un phénomène assez complexe. En Espagne comme au Portugal, on distingue trois groupes : les convertis sincères qui deviennent de pieux chrétiens. A ce propos, un certain nombre de religieux et de saints espagnols ont des origines juives ; parmi eux, les deux plus hautes figures du mysticisme espagnol : Santa Teresa de Ávila et San Juan de la Cruz. N’oublions pas l’étrange cas de Salomon ha-Levi, grand-rabbin de Burgos devenu évêque de cette même ville sous le nom de Pablo de Santa María, et celui de ses deux fils, Alfonso de Cartagena et Gonzalo de Santa María, deux grands intellectuels de l’Église devenus eux aussi évêques :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/pablo-de-santa-maria

D’autres se contentent d’une adhésion purement formelle au christianisme. Pour d’autres enfin, les plus nombreux, au Portugal tout au moins, au cours des premières décennies consécutives à la conversion, la fidélité à la foi des ancêtres est primordiale. Au fil du temps, le crypto-judaïsme va favoriser un comportement, une pratique et un système de croyances originaux du fait de sa rupture forcée avec le judaïsme normatif, rabbinique, l’oubli de l’hébreu et l’extrême difficulté voire l’impossibilité de respecter la plupart des prescriptions religieuses, considérant l’hostilité ambiante vécue au quotidien.

Seul l’Ancien Testament maintient ces Cristãos-novos en contact avec la source juive. Ainsi élaborent-ils à partir du Livre leurs rites, leur liturgie et leur credo. Le crypto-judaïsme se transmettant exclusivement d’individu à individu et au sein de la famille, il finit pas élaborer une subculture spécifique qui lui assurera une exceptionnelle longévité due en grande partie à ses capacités d’adaptation. Le courant messianique y trouvera une ambiance favorable, notamment au XVIe siècle. Voir David Reubeni (ou Reuveni) et le marrane Diego Pires (Salomon Molho). David Reubeni, une histoire plutôt fascinante que je me suis promis d’étudier. Ci-joint, un lien biographique (en anglais) mis en ligne par Jewish Virtual Library :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/reuveni-david

Un autre lien (en espagnol) mis en ligne par Sfarad.es – Portal del judaísmo en España :

http://www.sfarad.es/david-reubeni-primer-sionista-historia/

L’Inquisition, tant en Espagne qu’au Portugal, s’acharne tout particulièrement sur les Cristãos-novos. Certains sont « hérétiques » (accusés de judaïser), d’autres non moins observants que les Cristãos-velhos avouent sous la torture et par peur du bûcher tout ce qu’on veut leur faire avouer. La pression de l’Inquisition sur les Cristãos-novos a entre autres effets celui de confirmer les Crypto-juifs dans leur identité particulière au sein du vaste groupe des Cristãos-novos et de favoriser leur perpétuation. L’identité des Cristãos-novos dans leur ensemble est si marquée, notamment au Portugal, qu’ils sont aussi appelés Homens da nação et perçus comme une nation dans la nation.

Les Cristãos-novos du Portugal ne tardèrent pas à quitter un pays toujours plus intolérant et à se disperser dans toute l’Europe et au-delà, mais de préférence en Espagne, le Portugal et l’Espagne formant un même pays de 1580 à 1640 (sous les règnes respectifs de Felipe II, Felipe III et Felipe IV). Parmi les Cristãos-novos portugais se rendant en Espagne, des descendants des expulsés d’Espagne et dans une proportion importante. Ainsi le marranisme qui en Espagne tendait à s’effacer se trouva réactivé par le marranisme portugais, donnant du travail à une Inquisition qui commençait à s’assoupir, préoccupant l’Église et la Couronne et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

 

Olivier Ypsilantis

 

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