L’armée au Portugal comme outil de changement de l’ordre politique (1820-1974) – 2/2

 

Ce qui devait constituer une suite de cinq articles (correspondants aux cinq chapitres de cette étude) se réduit à deux articles par crainte de lasser le lecteur. Le premier article (déjà publié) présente le premier chapitre, «O Pronunciamento liberal « de Santo Ovídio », ce second article présente d’une manière plus succincte les quatre autres chapitres, soit respectivement : « O Pronunciamento “regenerador” », « A Insurreição armada republicana », « A Revolta militar “de Braga” » et « A Revolta militar “dos Capitães” ».

 

« O Exército e a Ruptura da Ordem Política em Portugal (1820-1974) », du lieutenant-colonel Abílio Pires Lousada, un livre d’une belle rigueur inconnu du public français.

 

O Pronunciamento “regenerador”

A propos de la Proclamação da Regeneração. Le pronunciamiento de 1851 clôture sept décennies de décadence politique, économique et sociale au Portugal. Il reprend en main une armée divisée, gagnée par l’esprit de parti et tiraillée par des fractions qui l’utilisent dans l’espoir de parvenir à leurs fins, d’où cette suite incessante de désordres. Le pronunciamiento de 1851 va contribuer à renforcer l’assise constitutionnelle du pays et l’engager dans une entreprise de modernisation. Il est le fait d’un moment particulier de l’histoire du pays et de la personnalité politique et militaire la plus prestigieuse du moment au Portugal, le Maréchal Duc de Saldanha.

Ce pronunciamiento s’inscrit dans une volonté de réorganisation et de stabilité qu’ont nombre de pays européens suite aux bouleversements engendrés par les guerres napoléoniennes. A l’intérieur du pays, le blocage constitutionnel et le heurt entre deux personnalités, Costa Cabral et le Maréchal Duc de Saldanha, décide ce dernier à passer à l’action sans jamais se réclamer d’une idéologie et en s’appuyant sur les forces armées, supposées unifier le pays et le mettre en mouvement. Ce pronunciamiento est surpris par l’attitude de la hiérarchie militaire à Lisbonne. En effet, cette dernière ne se décide pas à agir spontanément contre Costa Cabral, ce qu’elle avait fait à Porto. Toutefois, face au ralliement du Nord du pays (avec notamment Porto et Braga) au Maréchal Duc de Saldanha qui se place à la tête des opérations, le gouvernement installé à Lisbonne préfère éviter la confrontation.

Il faudra toutefois cinq années pour asseoir l’« Ordem Regeneradora », avec un système politique réduit à deux partis soutenant une vision centriste de la Constitution et de l’organisation sociale. Ce système va jouer avec l’alternance (rotatividade) envisagée comme garante de stabilité politique, tout en s’appuyant sur les élites traditionnelles et en favorisant une certaine liberté d’expression – et pour reprendre une image de l’auteur : le verbe va remplacer les éperons dans l’argumentaire politique (mas o verbo substituiu asesporas como argumento político).

 

A Insurreição armada republicana

5 octobre 1910, insurrection armée appuyée par le Partido Republicano et la Maçonaria, une insurrection éminemment politique tant au niveau international que national. Au niveau international avec l’Ultimatum britannique qui rend le Partido Republicano crédible comme alternative à la Monarchie, très discréditée car jugée incapable de défendre les intérêts coloniaux portugais. Rappelons que cet Ultimatum a été suscité par le projet « Mapa Cor-de-Rosa », soit l’union de l’Angola et du Mozambique, un projet à l’origine d’une crise diplomatique particulièrement grave entre Britanniques et Portugais. Au niveau national, le système d’alternance des partis au gouvernement (governo rotativo) et le manque d’expérience de ces partis quant à la pratique parlementaire génèrent une instabilité politique, ce qui rend la Couronne relativement démunie, notamment quant à la politique africaine. L’assassinat du roi Carlos I et de son héritier, Luis Felipe à Lisbonne, le 1er  février 1908, lui porte un rude coup.

Face à une telle situation, le corps des officiers adopte une attitude plutôt passive et désabusée envers le gouvernement du royaume et les chamailleries constantes entre monarchistes et républicains. De plus, l’armée est parcourue de tensions internes, corporatistes même, du fait de l’existence de deux armées (une armée métropolitaine et une armée coloniale), de deux types d’officiers (ceux de la Escola de Guerra et ceux de la Escola Central de Sargentos), sans oublier les « africanistas ».

L’insurrection du 5 octobre 1910 rend compte de cette dichotomie au sein de l’armée. Contrairement à l’insurrection de Porto du 31 janvier 1891 (Insurreição dos Sargentos, premier mouvement dont le but est l’instauration de la République), l’insurrection du 5 octobre 1910 n’a lieu qu’à Lisbonne. Elle a été préparée par le Partido Republicano et la Maçonaria. Sur le terrain, elle est conduite par des officiers de marine et, en moins grand nombre, par des officiers de l’armée de terre. La participation des civils est importante (et elle sera décisive), avec parmi eux de nombreux Carbonários. La réaction des forces gouvernementales est dans l’ensemble faible. La 1ère République portugaise vivra seize ans. Elle sera volontiers dénommée Reino dos Pronunciamentos.

 

 A Revolta militar “de Braga” 

Le 28 mai 1926 marque un summum dans les difficiles relations entre la République et l’Armée, relations qui se compliquent du fait de la Première Guerre mondiale et des régimes dictatoriaux qui s’installent en Europe tout au long des années 1920. Suite à l’engagement portugais dans la Première Guerre mondiale, un engagement désastreux pour le pays, le pouvoir politique et le pouvoir militaire ne cessent de s’accuser mutuellement pour en venir volontiers à la question coloniale : l’Armée ne se gêne pas pour accuser le Gouvernement d’avoir dilapidé dans cette guerre des moyens militaires et financiers qui auraient pu être engagés dans les possessions africaines.

Au cours des années 1920, la République s’emploie à contrôler l’Armée en recrutant un grand nombre d’oficiais milicianos (ne faisant pas partie des cadres permanents) tout en surveillant les oficiais do quadro permanente. Par ailleurs, elle veut en finir avec son conservatisme et le remplacer par un idéal « démocratique ». La Guarda Nacional Republicana (G.N.R.) est consacrée  gardienne du régime. Ainsi la République s’aliène-t-elle l’Armée.

Le 28 mai 1926, une révolte exclusivement militaire éclate à Braga ; elle se conclut le 11 juillet de la même année à Lisbonne. De fait, alors que Gomes da Costa s’emploie à contrôler le Nord du pays, à Lisbonne le Gouvernement est remplacé et le président de la République démissionne ; lui succède le général Óscar Carmona. Les objectifs de ce coup d’État : la régénération de la Nation (Regenaraçâo da Nação) et la fin de l’ère des partis (soit la fin de l’ère parlementaire) comme condition sine qua non pour assurer la stabilité de l’État et le développement de la Nation. Dans cette dictature militaire, plus que gardienne de l’État, l’Armée représente l’État. Elle deviendra le « fléau de la balance » (fiel da balança) de l’Estado Novo.

Au cours des premières années qui font suite au coup d’État du 28 mai 1926, la dictature se montre incapable d’en finir avec l’instabilité sociale et d’améliorer les finances du pays, ce qui porte préjudice à sa réputation. Les violences se succèdent, comme à Porto et Lisbonne en février 1927, faisant de nombreuses victimes. Le ministre des Finances Sinel de Cordes se montre incapable de redresser la situation du pays ; aussi le général Óscar Carmona fait-il appel aux compétences d’un professeur. Le 27 avril 1928, Oliveira Salazar devient ministre des Finances avant d’être nommé quatre ans plus tard président du Conseil. Le Portugal s’achemine vers l’Estado Novo qui sera officialisé par la Constitution de 1933.

 

A Revolta militar “dos Capitães” 

Tout comme le 28 mai 1926, le 25 avril 1974 est une révolte militaire. Il s’agit d’une action parfaitement planifiée, soudaine et dont les résultats parlent d’eux-mêmes. Les causes militaires et politiques du 25 avril tiennent en grande partie à la guerre menée par l’Estado Novo dans ses colonies, à la Guerra do Ultramar. Par cette guerre, l’Estado Novo se trouve isolé sur la scène internationale où l’opinion est favorable à l’autodétermination des peuples. Il se trouve également isolé au Portugal même par les actions de partis et de mouvements clandestins, ce qui provoque un choc à caractère corporatiste au sein de l’Armée mais aussi entre l’Armée et le Gouvernement, choc dû à une augmentation du nombre des officiers ne faisant pas partie des cadres permanents (oficiais milicianos) et à leur insertion dans les cadres permanents. Enfin, l’incapacité des politiciens à se dépêtrer des guerres coloniales pousse les officiers à en finir avec le régime. Dans ce coup de force, les officiers intermédiaires de l’Armée de terre ont un rôle décisif, tant au niveau de la planification que de l’action, tandis que l’Armée de l’air et la Marine gardent une neutralité bienveillante. La planification et l’action sont pensées au niveau national. Les unités du M.F.A. (Movimento das Forças Armadas) convergent vers la capitale. La résistance des forces fidèles au régime est symbolique. Le peuple ne descend dans la rue qu’après qu’elle soit occupée par l’armée et il se met à converger vers les points névralgiques, agissant ainsi en faveur du M.F.A. et donnant à cette Revolta Militar un aspect révolutionnaire.

Programme du M.F.A. : fin de la Guerra de Ultramar et politique des trois D, soit : Descolonização – Democratização – Desenvolvimento. La décolonisation est aussitôt engagée. La démocratisation attendra dix-huit mois, jusqu’à ce que le Processo Revolucionário qui a fait suite au 25 avril 1974 soit achevé, le 25 novembre 1975. Le développement du pays se fera au cours des années 1980.

Olivier Ypsilantis

 

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