Quelques souvenirs grecs

 

Deux jours sur l’île de Milos, Cyclades. Je suis venu pour la Vénus ; je sais qu’elle est au Louvre ; mais ce seul nom, Milos, me laissait présager une beauté particulière. Il est vrai que la Vénus de Milos ne figure pas dans ma galerie intime des beautés. Si je m’en tiens à la Grèce, combien je lui préfère certaines kórai de l’Acropole, à commencer par la 674, surnommée « la korè aux yeux en amande » ; et je préfère le visage du type de l’Aphrodite de Cnide à celui de cette Vénus.

De fait, ces deux jours passés à Milos, sous un soleil accablant, m’ont été plutôt pénibles. Il est vrai que j’aurais pu me placer du point de vue du géologue, interroger la formidable mémoire géologique de cette île afin d’oublier mes désagréments, légers somme toute. Mais les mines (généralement à ciel ouvert) ont tellement éventré cette île que j’en suis reparti avec un sentiment de désastre. Outre ces éventrements, des installations minières parfois considérables à l’abandon. Cette île volcanique recèle une multitude de matériaux utilisés par l’industrie et dans les domaines les plus variés. Ces immenses carrières à ciel ouvert offrent une palette de coloris d’une indicible beauté – la beauté des tonalités minérales, plus profondes et plus sérieuses que les tonalités végétales. Parmi les richesses que recèle Milos : le soufre, la pierre ponce, la bentonite (l’un des plus grands gisements au monde s’y trouve), la perlite, la baryte, le manganèse, le kaolin, etc., avec roches volcaniques mais aussi sédimentaires et métamorphiques.

 

Vestiges d’une installation minière à Milos, sur une ancienne mine de soufre.

 

J’ai découvert nombre de ces richesses minérales sur place, car je n’en savais rien ; je ne savais rien de Milos, hormis sa Vénus et l’obsidienne, un sujet que j’avais étudié avec grand intérêt, le mot obsidienne exerçant sur moi, et peut-être depuis l’enfance, une sorte de fascination, par sa sonorité même, comme mandragore, sans que je m’explique pourquoi. L’obsidienne, les civilisations précolombiennes aussi.

L’obsidienne fut la première richesse de l’île. Outre son utilisation locale elle l’exporta, notamment vers le Péloponnèse, la Crète, Chypre et même l’Égypte. L’étude des « routes de l’obsidienne » est riche d’enseignement pour les préhistoriens, l’obsidienne se révélant un véritable traceur archéométrique.

Avant la découverte des métaux, cette roche volcanique vitreuse riche en silice – de fait une lave acide vitrifiée, un verre naturel – était particulièrement prisée pour la fabrication d’armes (poignards, pointes de lances ou de flèches, etc.) et d’outils (burins, racloirs, etc.).

Mais le plus émouvant souvenir que je conserve de cette île sont ces tombes de soldats français (morts de maladie ou des suites de leurs blessures au cours de la guerre de Crimée, 1853-1856), à l’abandon, envahies par des hautes herbes, des buissons et des arbustes, avec vue sur l’immense baie d’Adamas, l’un des plus beaux mouillages de la Méditerranée. La si fragile mémoire humaine dans le témoignage d’un paroxysme géologique…

 

Une merveille de la nature, le Chios Mastiha. Ci-joint, un beau reportage sur ce produit divin :

https://www.youtube.com/watch?v=A392VVyL9EM

 

Les façades en sgraffito (xista) de maisons de l’île de Chios. Et le mastiha de Chios, un exsudat résineux secrété par l’arbre à mastic (Pistacia Lentiscus var. Chia) qui tombe goutte à goutte d’incisions fines et peu profondes faites sur le tronc et les branches. C’est un produit magnifique, un don des dieux, vraiment. Ses composants se comptent par centaines, une richesse qui explique probablement la diversité de ses usages. Dès l’Antiquité le mastiha de Chios fut utilisé à des fins thérapeutiques. Il est par ailleurs la première gomme à mâcher connue comme telle dans le monde. Je ne puis oublier son goût si particulier, comme je ne puis oublier celui de la retsina tirée du tonneau. La retsina est un vin blanc (ou rosé léger) à base de deux cépages dans lequel de la résine de pin est rajoutée au cours de la fermentation, ce qui a entre autres effets de stabiliser le vin et de mieux l’aider à affronter la chaleur. Mais surtout, elle lui donne un goût très particulier qui reste inséparable de la Grèce. Ce vin au tonneau a tendance à disparaître, me semble-t-il. Dommage. Son goût me jette dans les bras de tant de souvenirs. C’était le vin du peuple grec ; mais les peuples disparaissent peu à peu au profit des masses…

 

Je la préfère au tonneau, mais enfin…

 

Athènes, aux abords du marché central, dans ce qui fut le quartier turc, avec ce parfum de pistache, si discret et si pénétrant. La pistache d’Égine ! Égine, une île du golfe Saronique, à peu de distance d’Athènes et du Pirée. La pistache, son parfum que la nuit semblait exalter, un parfum lui aussi chargé de souvenirs. Et ce vert extraordinairement tendre qui se retrouve dans les palais vénitiens, en compagnie de vieux roses et de gris lumineux, des gris comme on en voit sur le costume du comte Robert de Montesquiou tel que l’a peint Giovanni Boldini. Les pistaches d’Egine ! La pistache me fait aussi revenir vers des souvenirs iraniens, des zones désertiques de l’Asie centrale. Pistache, un mot qui conduit vers le latin avant de remonter vers le grec et le perse. Les pistaches de la région de Kerman ! Je me souviens de manteaux d’eau étendus dans l’aridité iranienne. J’empruntai des allées détrempées en suivant le tracé de petits canaux d’irrigation qui débordaient de partout. Un glouglou ici et là.

  

Autre merveille grecque, la pistache d’Egine.

 

J’ai longtemps cru que les pistaches d’Egide (elles sont parmi les plus réputées au monde avec les iraniennes) remontaient à l’Antiquité, que Périclès et Thémistocle en avaient sur leur table. Mais les premières cultures de pistachiers sur cette île ne remontent pas au-delà du XIXe siècle. Et ce n’est que dans les années 1950-1960 que la production augmenta sensiblement après que les paysans eurent remplacé leurs vignes ravagées (le phylloxéra) par des pistachiers.

Des souvenirs de nuits athéniennes où, dans la VW 181 Kübelwagen, décapotée et pare-brise rabattu, nous ne parvenions pas vraiment à dégriser après des soirées bien arrosées (la retsina et l’ouzo), avec ce parfum de pistache et de jasmin. Quelques mois auparavant, au printemps, en Épire, c’est le parfum des fleurs (elles étaient partout sur le bord des routes) qui réactivait les petits verres d’ouzo pris à l’occasion dans des tavernes de villages.

 

Olivier Ypsilantis

 

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One Response to  Quelques souvenirs grecs

  1. Brigitte Gurfinkiel says:

    Bonjour,
    Tout à fait par hasard, je tombe sur un commentaire que vous avez laissé sur un article de mon mari Michel Gurfinkiel…De fil en aiguille, je me connecte à votre blog et je lis avec intérêt vos derniers souvenirs grecs.
    Cela me rappelle qu’un de mes mes grands-oncles grecs, Rodolphe Rallis, qui habitait Athènes, avait une soeur mariée à un prince Ypsilantis…Ils avaient un fils nommé Ilias, qui devrait avoir aujourd’hui une soixantaine d’années.
    Je ne sais pas si vous appartenez à cette même famille…ou à une autre branche.
    En tous cas, j’ai eu plaisir à vous lire et à évoquer des choses que nous pourrions avoir en commun.
    Bien à vous.
    Brigitte

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