Franz Kafka, notes retrouvées – H/H

 

Parmi les très nombreux livres relatifs à Franz Kafka, je conseille l’essai d’Elias Canetti, « L’autre procès – Lettres de Kafka à Felice » (Der andere Proses – Kafkas Briefe an Felice), un petit livre véritablement fascinant, comme le sont les écrits de Franz Kafka et comme le sont (très) rarement les écrits sur Franz Kafka. Cet essai s’ouvre sur ces lignes : « Les voici publiées, ces lettres d’un martyre qui dura cinq ans, en un volume de sept cent cinquante pages ; le nom de la fiancée, durant des années discrètement indiqué par un F. suivi d’un point, tout comme K., en sorte que, pendant très longtemps, l’on n’a même pas su quel il pouvait être… »

Autre livre passionnant et bourré de détails biographiques (un effort de contextualisation comparable celui de Klaus Wagenbach), « Franz Kafka, une vie d’écrivain » (Franz Kafka: Ein Schriftstellerleben) de Joachim Unseld (né en 1953), un livre qui met l’accent sur les rapports entre la vie privée de Franz Kafka et son activité d’écrivain, les institutions de la vie littéraire – en particulier ses éditeurs. Nous sommes redevables à Klaus Wagenbach de la richesse du matériel relatif aux années de jeunesse (1883-1912). Concernant les années postérieures, le matériel est plus pauvre. Nous en devons la description la plus complète à Hartmut Binder.

Dans la nuit du 14 au 15 mars 1939, Max Brod quitte Prague pour la Palestine. Dans ses bagages, les manuscrits écrits de la main de Franz Kafka. Voir ensuite le parcours suivi par ces manuscrits.

 

Dora Diamant (1898-1952)

 

Septembre 1921, Franz Kafka qui n’est venu que quelques jours à Berlin décide de quitter Prague pour toujours et de vivre dans la capitale allemande, avec Dora Diamant (s’orthographie aussi Dymant). Il juge que c’est la plus importante décision de sa vie. Mais elle se révèle désastreuse. Il va être lui aussi entraîné dans le maëlstrom de l’hyperinflation, dans une catastrophe économique qui s’empare de l’Allemagne. Les très modestes droits d’auteur qu’il peut attendre de Kurt Wolff sont mécaniquement augmentés du fait que la couronne tchèque reste une monnaie stable en ce début des années 1920. Cette donnée a incité Franz Kafka, toujours inquiet de l’état de ses ressources matérielles, à quitter Prague pour Berlin. Il écrit : « Ce qui a finalement influencé ma décision, c’est l’espoir qu’avec ma pension je pourrais vivre plus facilement en Allemagne qu’à Prague ». A Berlin, il cherche à calmer une angoisse existentielle et à simplifier l’aspect matériel de son existence, en commençant par augmenter ses revenus grâce au taux de change. Dora est frugale et peu intellectuelle, contrairement à Milena, Dora de quinze ans plus jeune que lui et qui l’admire. Il semble s’être décidé à pousser de côté des questions fondamentales de la vie à deux. Mais l’inflation emporte tout et Franz Kafka n’est pas épargné, lui qui espérait vivre de l’écriture et s’assurer un peu de sécurité matérielle. Presque au lendemain de son arrivée à Berlin, le mécanisme de l’inflation (qu’il ne s’est jamais vraiment donné la peine d’étudier) s’affole et les avantages présumés de la vie à Berlin se font leur contraire. En quelques semaines, le loyer de leur modeste logement (déjà trop cher) est multiplié par six et il leur faut en chercher un autre. Augmentation plus vertigineuse encore des produits alimentaires, des vêtements et des combustibles, alors qu’on entre dans l’hiver – et les hivers berlinois sont rudes.

Franz et Dora s’efforcent de « joindre les deux bouts » mais lorsque sa modeste pension prend deux semaines de retard, Franz doit demander un peu d’argent à sa sœur, Ottla. On imagine ce qu’une telle décision dut lui coûter. Il s’efforce par ailleurs de rassurer ses parents et de leur cacher son degré de pauvreté. Il doit également subvenir aux besoins de Dora, alors privée de tout moyen de subsistance. Franz reste calme et consulte le calendrier (avec ses sentences quotidiennes) accroché à un mur de la cuisine et dont il est question dans sa correspondance et dans les souvenirs de Dora. Sa logeuse lui reproche de dépenser trop d’électricité. Il achète une lampe à pétrole pour continuer à écrire jusque tard dans la nuit. Et il fait un portrait précis de sa peu aimable logeuse dans « Une petite femme », écrit en octobre 1923. Qu’écrivit-il par ailleurs, au cours de ce séjour berlinois ? Hormis ce portrait et le fragment du « Terrier », on ne le saura probablement jamais. Dora a peut-être brûlé l’essentiel de ses manuscrits, et à la demande expresse de Franz. D’autres manuscrits de cette même période ont été saisis par la Gestapo. J’écris que Dora a peut-être brûlé des manuscrits de Kafka, car j’ai lu bien des choses contradictoires à ce sujet : il n’est pas rare que certains (véhéments à l’occasion) réfutent ce qui pour d’autres est un fait acquis. Dans une lettre à Martin Buber, Max Brod écrit en date du 25 janvier 1927 que dans la dernière année de sa vie, Franz Kafka pria Dora Dymant de brûler vingt gros cahiers : « Il était au lit et regardait les manuscrits qui brûlaient. »

Ces mois éprouvants passés à Berlin stimulent pourtant l’énergie de Franz Kafka et avivent ses espoirs, parmi lesquels, le plus important peut-être, celui de pouvoir se passer de sa pension et vivre de la littérature. Mais Berlin va porter un coup fatal à cet espoir. De fait, Franz Kafka tombe toujours plus dans la dépendance, cette dépendance qui le révulse, suscite une sensation d’étouffement qui n’est probablement pas étrangère à sa maladie. Malgré tout, ses lettres ont un ton presque gai, désinvolte à l’occasion. Dans une lettre à Ottla, il écrit : « Les prix grimpent comme les écureuils chez vous, hier j’en ai presque eu le vertige. »

 

Un mot de Franz Kafka à son éditeur.

 

Franz Kafka prend peur à Berlin, une ville en état d’urgence ; aussi vit-il dans la banlieue, à Steglitz, plus calme, une banlieue qu’il ne quitte que très rarement pour Berlin. Il doit se ménager, considérant sa santé devenue déplorable. Il sort rarement de chez lui, les sorties occasionnant généralement des dépenses. Les prix poursuivent leur hausse vertigineuse. Hiver. Dora et Franz ne peuvent plus chauffer leur logement, et Franz finit par tomber malade. Vers Noël, il doit garder le lit pendant un mois. Il ne se remettra jamais vraiment. L’argent manque pour le chauffage mais aussi pour de la nourriture saine et un minimum de soins médicaux. Il ne consulte qu’une seule fois un médecin, lors d’une grave rechute. Le 1er février 1924, ils sont chassés de leur logement « en qualité de pauvres étrangers insolvables ». Dora parvient à en trouver un autre. L’état de santé de Franz se détériore rapidement. Lorsque son oncle Siegfried Löwy – le médecin de campagne –, envoyé par sa famille arrive à Berlin, fin février 1924, il est épouvanté par l’état de son neveu. Il finit par le convaincre de la nécessité d’un séjour dans un sanatorium. Accablé, songeant aux frais, Franz Kafka écrit dans une lettre : « Comme cela est difficile et quelles sommes effrayantes ne vais-je pas devoir extorquer aux autres pour moi ». C’est pourquoi il conclut le 7 mars 1924 un contrat avec la maison d’édition Die Schmiede. Depuis le début de sa grave maladie pulmonaire, il avait catégoriquement refusé de publier, mais les problèmes financiers le forcent à céder. Cette concession s’accompagne dans un même temps de la destruction d’un grand nombre de manuscrits. Le contact avec cette maison d’édition s’est fait grâce à Ernst Weiss que Franz Kafka admire beaucoup, pour ses qualités d’écrivain mais aussi parce qu’il mène une vie d’écrivain libre.

Franz Kafka est de retour à Prague, dans l’appartement de ses parents. La sollicitude dont il est entouré ne l’empêche pas d’éprouver de l’accablement : une fois encore sa volonté d’indépendance se voit frustrée. Son voyage pour Davos, dans un sanatorium, est ajourné. Il reste à Prague où Dora ne l’a pas suivi : il ne veut pas la mêler à son passé praguois. Il écrit sa dernière œuvre, « Joséphine, la cantatrice », un récit qu’il achève en avril 1924. C’est alors qu’il ressent pour la première fois une brûlure à la gorge. Une laryngite tuberculeuse est diagnostiquée. Il est trop tard pour l’opérer. A la demande de Dora Dymant et de Robert Klopstock, il est transféré dans un sanatorium non loin de Vienne, près de Klosterneuburg. Il y décède le 3 juin 1924. Il est inhumé le 11 juin.

Hiver 1922-1923, Franz Kafka souffre d’accès de fièvre et d’insomnies. Le printemps lui redonne toutefois des forces. En mars 1923, dans une lettre à Ottla, il évoque un projet d’immigration en Palestine. Au cours de sa maladie, il a surtout lu des auteurs juifs, sionistes, ce qui a confirmé son « sentiment d’appartenance à un peuple ». Il faut lire ses lettres à Milena pour prendre la mesure de son sionisme. Ce projet d’immigration est activé par un antisémitisme qui se manifeste toujours plus ouvertement, à Prague, mais aussi par l’espoir d’un climat plus favorable à sa santé. Ses études d’hébreu, intenses au cours du premier semestre 1923, montrent que son intention est sérieuse. Mais au mois de juillet, à Müritz, au bord de la Baltique, il fait la connaissance de Dora Diamant (elle vit alors à Berlin) et il renonce aussitôt au projet palestinien, dont la réalisation était prévue pour le mois d’octobre suivant. Pourquoi ce brusque renoncement ? Les possibilités que lui offre Berlin (par rapport à Prague) ajournent l’urgence de cette immigration. Ce rêve d’un départ pour un espace libérateur, il l’avait eu avec l’Amérique. Par ailleurs, il s’était fait à l’idée que toute relation suivie avec une femme lui était fermée et qu’il lui fallait s’engager fermement dans la solitude. La rencontre avec Dora Diamant non seulement ajourne le projet palestinien mais réactive ces autres mythes qui n’ont cessé de le tarauder : le mariage et la famille, lieu de tous ses espoirs. De plus Berlin représente pour lui un espace de liberté, un antidote à Prague, moins exotique que l’Amérique ou la Palestine, certes, mais néanmoins non dénué d’efficacité. Dans une lettre à Milena, il écrit (sans mentionner Dora) à la fin du mois de septembre 1923 : « Je me suis mis à envisager la possibilité de m’installer à Berlin. Elle n’était pas beaucoup plus grande à ce moment-là que nos chances pour la Palestine, mais elle a grandi par la suite. Vivre seul à Berlin c’était chose impossible à tous égards, évidemment ; et pas seulement à Berlin ; n’importe où. Sur ce point aussi j’ai trouvé à Müritz une aide prodigieuse dans son genre. »

Berlin a toujours attiré Franz Kafka. Il la voyait comme une ville capable de le débarrasser de la vieille enveloppe qui à Prague l’enserrait. Prague fut pour lui la ville de la dépendance et du célibat persistant. Il se souvenait du projet Felice Bauer, fiançailles douloureuses, deux fois rompues, mais qui le firent tendre vers l’indépendance et la fondation d’une famille. Berlin, ville fatidique aussi, contre laquelle il n’aura cessé de se briser. En juillet 1914, il décide de vivre à Berlin de sa plume – sans la moindre pension versée par son employeur. Le jour même prévu pour son départ, éclate la Première Guerre mondiale. Trois ans plus tard, il déclare à Kurt Wolff qu’il quitte son poste pour se marier et peut-être vivre à Berlin, et c’est alors que les premiers symptômes de sa maladie se déclarent. Juillet 1923, Berlin encore, avec un fol espoir. Ce n’est plus le Berlin de 1914 et de 1917 où il espérait vivre de ses travaux littéraires, mais Berlin lieu de vie commune avec une femme, Berlin comme remède contre Prague… Toujours soucieux d’apporter de l’aide à son ami, Max Brod voyait Berlin comme une solution pour Franz Kafka. On peut penser que la rencontre avec Dora Dymant fut le catalyseur – par ses récits enthousiastes Max Brod avait préparé le terrain. Le 24 septembre, Franz Kafka part pour Berlin et s’installe à Steglitz avec Dora. Max Brod qui lui rend visite rapporte que son ami est heureux et qu’il s’est remis à écrire avec plaisir.

« Franz Kafka », un nom qui fait revenir tant de souvenirs et avec une précision souvent douloureuse. Pourquoi ma mémoire se fait-elle si précise lorsque je pense à lui ? Je pourrais sans peine travailler à d’autres articles, nombreux, où passe sa silhouette. Mais, à présent, ma facilité à écrire ainsi me devient suspecte.

 

Olivier Ypsilantis

 

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