Franz Kafka, notes retrouvées – G/H

 

Mon approche de Franz Kafka : entre Maurice Blanchot, une formidable décontextualisation (voir « De Kafka à Kafka ») et Klaus Wagenbach, une formidable contextualisation. Adolescent, je penchais plutôt vers Maurice Blanchot. A présent, je penche franchement vers Klaus Wagenbach. Par fatigue ? Pas si sûr. Ma fascination pour Maurice Blanchot n’en reste pas moins marquée ; et il me suffit d’ouvrir ce livre pour que le vertige –  oui, le vertige – me reprenne. Je vous donne à lire le premier paragraphe de « La lecture de Kafka » (1943), deuxième texte de ce recueil, pour vous laisser pressentir ce que peut être un certain vertige : « Kafka a peut-être voulu détruire son œuvre parce qu’elle lui semblait condamnée à accroître le malentendu universel. Quand on observe le désordre dans lequel nous est livrée cette œuvre, ce qu’on nous en fait connaître, ce qu’on en dissimule, la lumière partiale qu’on jette sur tel ou tel fragment, l’éparpillement de textes eux-mêmes déjà inachevés et qu’on divise toujours plus, qu’on réduit en poussière, comme s’il s’agissait de reliques dont la vertu serait indivisible, quand on voit cette œuvre plutôt silencieuse envahie par le bavardage des commentaires, ces livres impubliables devenus la matière de publications infinies, cette création intemporelle changée en une glose de l’histoire, on en vient à se demander si Kafka lui-même avait prévu un tel désastre dans un pareil triomphe. Son désir a peut-être été de disparaître, discrètement, comme une énigme qui veut échapper au regard. Mais cette discrétion l’a livré au public, ce secret l’a rendu glorieux. Maintenant, l’énigme s’étale partout, elle est le grand jour, elle est sa propre mise en scène. Que faire ? »

Ottla (Ottilie) Kafka, née en 1892, la plus jeune des trois sœurs de Franz Kafka (né en 1883). Commence à travailler à la boutique de son père, Hermann, dès sa sortie de l’école communale. Alors qu’elle approche de la vingtaine, elle parvient à exercer le métier de son choix : elle travaille dans une exploitation agricole puis étudie dans une école d’agriculture. Peu avant la Première Guerre mondiale, elle fait la connaissance de Josef David (1891-1962), un Tchèque chrétien qu’elle épouse en 1920 contre l’avis de sa famille et de son milieu. Le couple a deux filles : Věra (née en 1921) et Helene (née en 1923). Sous le nazisme, Ottla demande le divorce afin de ne pas nuire à la carrière de son mari, un juriste ; mais ce faisant, elle se met encore plus en danger considérant la législation nazie. Déportée à Theresienstadt, elle se porte volontaire pour accompagner un transport d’enfants vers Auschwitz, début octobre 1943. Elle n’en reviendra pas. La photographie d’elle que je préfère sans m’expliquer vraiment pourquoi : une photographie prise à Zürau, au cours de l’hiver 1917-1918. La publication des lettres de Franz Kafka à sa sœur Ottla entreprise par Hartmut Binder et Klaus Wagenbach. Les conseils de Franz à Ottla, son attention quant à l’éducation de ses deux nièces, Věra et Helene, et l’aide apportée par Ottla à Franz.

 

Franz Kafka et Ottla (troisième à partie de la gauche) dans les environs de Zürau, en 1917.

 

Franz Kafka part en congé pour Paris en 1901 avec Max et Otto Brod ; mais il doit écourter son séjour pour cause de crise de furonculose.

Max Brod : « Kafka et moi-même, nous partagions la curieuse conviction que pour pénétrer pleinement le sens d’un paysage il fallait avoir établi avec lui un contact presque physique en se plongeant dans ses eaux vives. Par la suite nous sillonnâmes ainsi la Suisse, pratiquant nos qualités de nageurs dans tous les lacs où c’était possible ». Cette conviction, je l’ai et la pratique volontiers ; aussi ai-je souri en lisant ces mots de Max Brod.

Après être entré à l’agence pragoise de la compagnie d’assurance de Trieste, Assicurazioni Generali, Franz Kafka se met à l’étude de l’italien à l’automne 1907.

Promenade favorite de Franz et Ottla, le parc Chotek, Chotkovy Sady (aménagé entre 1826 et 1834), tout proche de la vieille ville de Prague.

Le logement occupé par Franz Kafka, du 26 novembre 1916 à la fin du mois d’août de l’année suivante, Alchimistengasse 22.

Zürau, près de Saaz, au nord-ouest de la Bohême, où Ottla administre le domaine de son beau-frère Karl Hermann (le mari de sa sœur Elli) alors sous les drapeaux. Soutenue par Franz, Ottla parvient après des mois de discussion avec son père à quitter le magasin tenu par ce dernier pour se consacrer à l’agriculture.

Quelle a été la somme des destructions opérées par Franz Kafka, et éventuellement par d’autres sur ses injonctions – des lettres à ses correspondants ? On sait que la correspondance de Franz Kafka occupe en volume, grosso modo, la moitié de la totalité de ses écrits. D’après ce qu’il en reste, on en déduit que Franz Kafka n’a presque rien écrit au cours des deux années avant novembre 1916. Par contre, les mois où il travailla dans son logement de l’Alchimistengasse comptent parmi les plus productifs de sa vie d’écrivain. Ainsi, de décembre 1916 à avril 1917, de nombreux écrits voient le jour, parmi lesquels presque toutes les nouvelles contenues dans « Un médecin de campagne » (Ein Landarzt).

Après avoir donné congé de son logement au palais Schönborn (où il occupe un deux pièces), Franz Kafka s’installe chez ses parents, sur l’Altstädter Ring. C’est à ce logement au palais Schönborn qu’il attribue ses crachements de sang mais aussi à « l’effort surhumain que m’imposait ma volonté de me marier » (voir la fiancée Felice Bauer). Il y aurait un long article à écrire sur les logements de Franz Kafka et ses rapports avec eux. N’oublions pas qu’il vécut chez ses parents au-delà de ses trente ans.

Max Brod rapporte n’avoir vu pleurer son ami qu’une fois, après la seconde rupture (définitive) avec la fiancée Felice Bauer. Franz Kafka se rendit au bureau de Max Brod et « assis à côté de moi sur le tabouret réservé aux postulants, aux pensionnés, aux accusés ; c’est là qu’il pleurait… » L’unique raison de la rupture avec Felice Bauer, à en croire ce qu’il aurait confié à Max Brod : « Parvenir à la connaissance des choses dernières, le Juif d’Occident n’y est pas parvenu et c’est pourquoi il n’a pas le droit de se marier ». Il y a probablement d’autres raisons, enveloppées dans cette dernière. A chaque lecteur de s’efforcer de les délinéer sans jamais se prendre au sérieux.

Franz Kafka jardinier à Zürau. Dans une lettre du 27 avril 1918 d’Ottla à Josef David, son futur mari (elle l’épousera à l’été 1920), on peut lire : « Je me sens bien dans ce jardin. Aujourd’hui j’ai travaillé avec mon frère d’une heure à huit heures du soir. Il faisait presque nuit. Nous avons planté des légumes ». Au cours de l’été suivant, Franz Kafka aide à des travaux de jardinage à Troja, un faubourg de Prague. Il avait pris goût à cette activité.

Franz Kafka ne datait pas la plupart de ses lettres, ce qui n’a pas facilité le travail des éditeurs qui ont dû procéder par déduction lorsque que l’enveloppe n’en était pas conservée, avec un cachet de la poste lisible. La très abondante correspondance de Franz Kafka s’adresse à un nombre limité de personnes qui ne vont guère augmenter avec les années. Cette correspondance devait prendre beaucoup de son temps car outre le nombre de ses lettres, certaines étaient fort longues et pouvaient se faire textes littéraires à part entière, des débuts de récits par exemple. Il faut lire l’introduction de Marthe Robert à « Correspondance 1902-1924 » (NRF Gallimard). Marthe Robert est une sorte de bathyscaphe qui éclaire par moments et par endroits les portions d’un monde retiré et abyssal : Franz Kafka. Ce qu’elle dit de la fonction de la correspondance chez cet écrivain, notamment en regard de la fiancée – Felice (Bauer) – est particulièrement remarquable.

Dans « Lettres à Ottla » (j’en possède l’édition NRF Gallimard), une chronologie (page 228 à page 243) particulièrement intéressante et détaillée met l’accent sur les correspondants de Franz Kafka. Dans « Correspondance 1902-1924 » (j’en possède l’édition NRF Gallimard), « Extraits des feuillets de conversation » (page 559 à page 567). Lorsque la maladie (laryngite tuberculeuse) se fut déclarée, on recommanda au malade d’éviter de parler, recommandation qu’il respecta. Avec ceux qui le veillèrent jusqu’à la fin, outre le personnel, Dora Diamant et Robert Klopstock, il communiqua en griffonnant sur des morceaux de papier. Ces papiers étaient en possession de Robert Klopstock et l’édition en question en a publié une petite partie. Quelques-uns de ces feuillets de conversations : « Vous n’avez jamais entendu parler de Schweninger, le médecin de Bismarck ? Il était placé entre la médecine classique et une médecine naturelle entièrement trouvée par ses propres moyens, un grand homme, sa tâche auprès de Bismarck était très difficile parce que ce dernier était un formidable mangeur et buveur » ; « Un peu d’eau, ces pilules restent fichées dans la muqueuse comme des éclats de verre » ; « Mettez-moi un instant la main sur le front pour me donner du courage. »

 

Gustav Janouch dont les « Conversations avec Kafka » constituent un livre précieux entre tous dans l’immense littérature relative à Franz Kafka. 

 

Parmi les livres les plus émouvants – les plus vrais– sur Franz Kafka (loin de toute construction érudite, avec interprétations généralement imbues d’elles-mêmes) : « Conversations avec Kafka » de Gustav Janouch. Une première édition allemande de ces notes prises par Gustav Janouch (1903-1968), alors lycéen (il a dix-sept ans), est publiée en 1951, en Allemagne. Clara Malraux en fait une traduction publiée sous le titre « Kafka m’a dit » chez Calmann-Lévy, en 1952. Toutefois, l’amie de Gustav Janouch chargée de dactylographier le manuscrit original opère une sélection (on peut se demander pourquoi et, surtout, selon quels critères ?) et reporte à peine la moitié du document. Ce n’est qu’à la fin de sa vie que Gustav Janouch reconsidère l’intégralité de ses notes et peut ainsi compléter cette première publication. J’ai devant moi l’édition intégrale du compte-rendu de ces rencontres, publiée par Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, une traduction de la deuxième édition allemande de 1968 (année de la mort de Gustav Janouch) menée par Bernard Lortholary qui est également l’auteur de l’introduction et des notes. Ce livre précieux entre tous a certes ses limites : Franz Kafka y parle à peine de ses livres, un sujet que Gustav Janouch n’aborde pas. Mais ces limites font la force de ce livre et confirment son authenticité. Gustav Janouch évoque l’homme tel qu’il l’a connu et il n’a pas retouché ses notes. De plus, il n’a pas lu les œuvres posthumes de Franz Kafka, se déclarant incapable de les appréhender. Dans ces pages, Franz Kafka n’est prétexte à aucun discours et, de ce fait, sa présence est formidable. Si je n’avais qu’un livre sur Franz Kafka à conseiller, un seul livre, je conseillerais ce livre et sans la moindre hésitation.

Bernard Lortholary termine ainsi son introduction à l’édition complète de « Conversations avec Kafka » que j’ai devant moi : « Avec ses limites, ses lacunes et ses faiblesses, ce témoignage est irremplaçable sur une période où le “Journal” s’interrompt, où l’œuvre piétine, où la maladie s’aggrave rapidement et où les lettres à Milena, si bouleversantes qu’elles soient, ne jettent dans les ténèbres qu’un éclairage nécessairement partiel, voire partial. A la lecture de la première version – incomplète – de ces conversations, la vérité des propos et de l’image de Kafka a frappé d’étonnement aussi bien l’ami de toujours, Max Brod, que la compagne des derniers mois, Dora Dymant. Aujourd’hui, dans cette édition augmentée, le lecteur trouve ou retrouve nombre d’informations capitales et de confirmations précieuses, d’ailleurs considérées et utilisées comme telles par des interprètes notoires, depuis Klaus Wagenbach (ainsi, par exemple, sur les rapports entre Allemands, Juifs et Tchèques ; sur les relations avec les anarchistes ; sur le sionisme, etc.) jusqu’à Deleuze et Guattari  (sur le désir et l’écriture, sur les dessins, sur le conflit œdipien comme “comédie”, etc.). On y trouvera de surcroît quantité d’échantillons quotidiens de l’esthétique de Kafka, de ce qu’il faut bien appeler sa morale, et aussi de son humour. »

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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