Carnet des Açores (São Miguel) – 3/3

 

29 mars. Dégoût. Difficulté à lire et à observer ce qui m’entoure, à me laisser porter par ces rêveries géologiques auxquelles invitent les Açores. Peut-être me faudrait-il trouver une voie de sortie à ce dégoût – à cette stérilité – en mettant en rapport l’histoire géologique (la formation de ces îles, par exemple) et l’histoire humaine dans laquelle s’inscrit l’assassinat de Mireille Knoll.

Dans le jour naissant. Le jardin que borde le haut mur noir du cimetière de Mosteiros. La tasse de chá preto et ce livre qui conserve des Lost Beauties (of the English Language). Stightle : to confirm, to strengthen. « To stightle the people, / Preaching and praying », Piers Ploughman. Stodge : to stuff too full. Straight-fingered : one whose fingers will not crook to seize or hold dishonest gains ; thoroughly honest.

Le centre de Ponta Delgada, du blanc que rehausse un délicat graphisme noir. Noir et blanc des façades mais aussi du pavage. Il arrive que le noir domine dans le graphisme du pavage. La synagogue et le musée (rua do Brum n.° 16) sont fermés. Ci-joint, une visite guidée avec l’historien José de Almeida Mello :

https://www.youtube.com/watch?v=q6xoO5uattU

Discussion avec un homme, la trentaine. Je veux lui parler en portugais, il veut me parler en anglais, un problème auquel je suis souvent confronté au Portugal : le Portugais qui pratique une langue étrangère (presque toujours l’anglais ou le français) tient à la pratiquer. Je les comprends et leur réponds non sans plaisir ; mais j’aimerais tout de même avoir plus souvent l’occasion de pratiquer le portugais, de ne pas me contenter de le lire et de l’écouter. J’évoque (en anglais donc) mon plaisir à écouter le portugais des Açores qui me semble plus clair que celui de Lisbonne, moins syncopé. Mon appréciation semble lui faire plaisir. Je poursuis en lui faisant part de mon plaisir à me laisser bercer par le portugais du Brésil. Il réagit assez vivement : « Les Brésiliens appauvrissent notre langue. Ils ne cessent d’exiger des simplifications en déclarant que notre portugais est trop compliqué. Alors, ils le simplifient et, ce faisant, l’appauvrissent, tant au niveau grammatical que syntaxique et lexical ». Je ne sais que lui répondre, n’ayant pas une connaissance suffisante de la question. J’insiste toutefois sur la beauté de la tonalité du portugais du Brésil, ce à quoi il acquiesce spontanément.

J’observe les structures géologiques du Pico das Camarinhas – Ponta da Ferraria. A peu de distance, au large, l’épisode du 13 juin 1811 que j’ai décrit plus haut. Alors que je marche sur cette lave qui crisse sous mes pas, je bascule dans le souvenir d’un hiver à Berlin-Est, de ses trottoirs enneigés sur lesquels les riverains répandaient du mâchefer à grandes pelletées. C’est ainsi, le voyage multiplie les pistes du souvenir. Ainsi donc, le 29 mars 2018, sur une île des Açores, me suis-je retrouvé d’un coup, vertigineusement, transporté dans un jour d’hiver début années 1980, à Berlin-Est.

 

Ponta Delgada. Igreja do Convento dos Jesuitas, São Sebastião.

 

30 mars. Spurge : froth ; to emit froth. Staddle : the stain left on metal after the rust is removed. Smirl : a mischievous or roguish trick. Sloach : to drink heavily. Slodder : slippery, tenacious ; adhesive mud or slush.

Mosteiros. La mer a grondé toute la nuit ; c’était plutôt un grondement qu’un froissement. Au petit-matin, les ilhéus entre lesquels l’écume bouillonne. Pourquoi ne pas vivre ici, loin des continents et de leurs masses humaines en constante augmentation, de ces mégapoles qui pourraient doubler le nombre de leurs habitants en une génération ? Le nombre est le cauchemar, le nombre a raison de la notion d’homme. Ne reste que la masse qui appelle l’écrasement à coups de… masse. Peut-on encore œuvrer à un nouvel humanisme ? Il est probablement trop tard. Les Juifs ont éprouvé très tôt l’horreur de la masse ; c’est pourquoi ils l’ont mise en mouvement pour en faire un peuple (voir l’Exode). A développer.

J’apprends que la France et les États-Unis se sont mis en tête d’aider les Kurdes, une information saisie à l’arraché qu’il me faudra vérifier. Mieux vaut tard que jamais même si cette réaction (jusqu’au ira-t-elle ?) est bien tardive, coupablement tardive. Aider les Kurdes, briser les reins de la Turquie et favoriser un démembrement de ce pays en attribuant une bonne part de cet espace aux Kurdes. Le Grand Kurdistan doit devenir une réalité. Erdoğan ne cesse de se prendre les pieds dans le tapis, et depuis le début, depuis son soutien aux Frères Musulmans en Égypte. Il est possible que le sultan titubant mène son pays au gouffre, à la guerre. Il me semble être pris par le vertige de la fuite en avant comme d’autres sont pris par la boisson. La Turquie doit être expulsée de l’OTAN avec repositionnement sur le Kurdistan, à partir du Rojava, noyau du futur Grand Kurdistan. Quant à l’Europe, elle doit définitivement tuer toute espérance turque d’une intégration à l’Europe. Le Grand Kurdistan que je vois comme un allié d’Israël, une terre d’accueil pour les Chrétiens d’Orient, les Musulmans des marges  (dont les Alaouites), les Yézidis et autres minorités persécutées ou tout simplement en danger, un espace démocratique où la femme affirmerait sa présence, une terre de paix puissamment armée, comme doit l’être toute terre de paix, comme l’est Israël, terre de paix, terre d’un peuple en armes. Tels sont les espoirs qui me viennent dans ce petit café de Mosteiros, à la pointe ouest de l’île de São Miguel. Par sa porte grande ouverte entrent les souffles frais de l’océan. Dans son encadrement, je vois du pavé gris sous un ciel gris, un platane à quatre branches maîtresses noueuses et taillées de près, une colline qui témoigne du passé volcanique de l’île. Dans ce tableau aux tonalités grises, une chaise de café en plastique blanc ; sa présence formidable : toute cette composition ne semble avoir été conçue que pour la mettre en valeur.

Marche dans Rua do Castelo, une longue rue rectiligne et perpendiculaire à l’océan. Elle débouche sur la Ponta do Castelo, un chaos de roches noires où subsistent de très discrets vestiges du Castelo Nossa Senhora da Conceição. Les eaux crémeuses, meringuées par endroits, avec des surfaces lissées par ce remuement, des surfaces aux tonalités d’opale. La variété des images saintes (constituées de carreaux de céramique) scellées dans les façades : N. S. da Conceição, Nossa Senhora da Fatima, S. João (un enfant à auréole serre un agneau dans ses bras), Anjo da Guarda (un ange étend ses mains sur la tête d’un petit garçon qui joue au cerceau et d’une petite fille qui joue à la balle), N. S. da Paz, Sta Filomena (son ancre) et, à côté de cette image, ces mots : Deus abençoe esta casa. Le cheval et le cavalier rouges de CTT (Correios, Telégrafos e Telefones), Cuidado com o cão, des boîtes aux lettres en pierre volcanique sur lesquelles sont sculptées en relief ces sept lettres CORREIO. Casa da Avó.

 

L’église de  Mosteiros, Nossa Senhora da Conceição. Les églises des Açores sont à l’occasion décorées de lignes lumineuses qui soulignent leurs volumes et sont d’un bel effet dans la nuit.  

 

Marche le long d’une côte écumeuse avec rafales de vent tiède. Halte dans un café. J’écoute les consommateurs. Une fois encore, l’accent des Açores (qui varie légèrement d’une île à une autre, m’a-t-on dit) me semble plus ouvert que celui de Lisbonne et, plus généralement, que celui du Portugal continental. Tout en regardant la pluie tomber, je me souviens de ces soirées en Irlande, du côté de Wexford, de cette musique qui passait directement dans mon sang, de ces langues d’écume qui se devinaient dans la nuit, derrière les vitres contre lesquelles battait l’averse. Je relis la belle introduction à « Lost Beauties of the English Language », des pages enivrantes, avec ces riches propositions. Il y est par exemple question du nombre considérable de mots d’origine française dans le Scottish vernacular. « Some of these (words) are among the most racy and characteristic differences between the English and the Scotch ». Et l’auteur donne de nombreux exemples à l’appui de cette remarque, parmi lesquels : to fash one’s self (se fâcher), ashet (assiette), awmrie (armoire), brulzie (a fight or dispute from s’embrouiller), dool (deuil), spaule (épaule). La liste des mots du Scoto-Saxon et du Old English directement issus du Dutch, une autre longue liste.

Alors que j’écoute des airs de country music, me prennent des rêveries géopolitiques, certaines animées par une violence extrême (que je ne refuse pas) : démembrement de la Turquie (avec expulsion des Turcs de Chypre), création d’un Grand Kurdistan, écrasement du monde arabe, anéantissement de l’Arabie Saoudite, du Qatar, du Koweit, fondation d’un État kabyle, intégration de la Judée-Samarie à Israël, affaiblissement radical du Pakistan, etc. ; de l’éclatement de certains pays à des alliances mondiales, à commencer par l’alliance Russie-Europe – l’Eurussie.

31 mars. Averses. Dans l’introduction a « Lost Beauties of the English Language », l’auteur affirme que l’écossais est bien plus conservateur – a far more conservative language ; et afin d’étayer cette affirmation, il signale que plus de deux mille quatre cents mots de Shakespeare sont devenus difficilement compréhensibles pour ses concitoyens (Shakespeare is becoming obsolete to his countrymen), au point que son éditeur Howard Staunton a jugé nécessaire de répertorier ces mots dans un glossaire afin d’aider ses lecteurs.

Marche le long du cratère de Sete Cidades à partir du Miradouro das Cumeeiras (Fregesuia do Pilar da Bretanha), marche dans un chemin diversement creux où le vent s’engouffre par moments avec une telle violence qu’il me faut avancer fortement penché. Mes tympans deviennent douloureux. Les nuages montent vite le long de ces parois vertigineuses et verdoyantes (qui délimitent par endroits la caldeira) avant de passer au-dessus de leur crête. Sur certaines portions, à l’intérieur de cette immense circonférence, des glissements de terrain ont ménagé des espaces verdoyants où s’inscrivent des pâturages ainsi que les quadrilatères de jardins potagers. Le vert soutenu de ces pâturages me déplaît et je porte mon regard sur les espaces aux tonalités de moorland. C’est ainsi, je préfère des touffes de sparte (esparto) dans un paysage semi-aride à l’exubérance des floraisons tropicales. Je préfère les verts ascétiques de la toundra aux verts gras du bocage normand.

 

Vue du Miradouro das Cumeeiras (Sete Cidades)

 

A la nuit tombée ; le bruissement marin, la pleine lune et le ciel marbré. Je feuillette le recueil de Charles Mackay, un hommage au caractère puissant de la langue anglaise et plus particulièrement au Scottish (au Scoto-Saxon). Il répertorie les sources « of the superior euphony of the Scoto-Saxon ». L’une d’elles « is the single diminutive in ie, and the double diminutive in kie, which may be applied to any noun in the language ». Exemple : bird, birdie, birdikie. Certes, l’anglais admet les diminutifs mais dans une moindre mesure et d’une manière moins harmonieuse. « Endeavour to translate into modern English the diminutives “feetie” and “greetie”, and the superiority of the Scottish or old English for poetical purposes will be obvious. »

1er avril. Forefighter, a champion. Il s’agit d’un de ces très rares mots relatifs à l’histoire militaire qui subsista quelque temps dans le Saxon-English language après la conquête normande. Même les mots « war » et « peace » procèdent du Norman French language qui repoussa « Krieg » et « Friede ». Dans cette introduction militante à « Lost Beauties of the English Language », l’auteur évoque Chaucer ; Chaucer « was a neologist » ; il participa à l’enrichissement de l’anglais, notamment par l’introduction du Norman-French language, essentiellement destiné à l’aristocratie. Certes, « the stream of Norman-French runs pure and bright » mais les neuf dixièmes de ces élégants gallicismes ne sont guère en faveur parmi les écrivains anglais des générations suivantes. On pourrait toutefois citer les poèmes des débuts de Milton. Mais, précise Charles Mackay, si nous voulons goûter à la vigueur de l’anglais, il nous faut chercher plus du côté de Piers Ploughman que de Chaucer.

2 avril. Départ Ponta Delgada pour Lisbonne. Bien visible dans la nuit, les langues d’écume. Pluie très fine (drizzle) qui révèle sa densité dans le halo des réverbères.

A bord d’un Boeing 737-800. J’ai toujours quitté les îles avec tristesse. Je poursuis la lecture de Charles Mackay qui déplore certaines pertes de l’anglais. Parmi celles qu’il juge les plus graves, des preterites et des past participles de verbes toujours en usage, « and of many good English verbs in all their tenses » abandonnés à l’usage des peuples du Nord de l’Angleterre et de l’Ecosse et que la littérature (à l’exception de quelques rares poètes et écrivains, parmi lesquels Robert Burns et Sir Walter Scott) a méprisés.

Olivier Ypsilantis    

 

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One Response to Carnet des Açores (São Miguel) – 3/3

  1. Hanna says:

    Très intéressante votre réflexion “Les Juifs ont éprouvé très tôt l’horreur de la masse ; c’est pourquoi ils l’ont mise en mouvement pour en faire un peuple (voir l’Exode).” En hébreu le même mot עם peut se lire soit Am, le peuple, soit Im, avec (dans le sens d’accompagnement et non pas au moyen de).
    Amicalement

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