En lisant Léon Askénazi – 5/7 (La parole et l’écrit – Penser la tradition juive aujourd’hui)

 

« Nous de l’espérance » (publié dans L’Information juive, en novembre 1994) :

Les théologiens juifs doivent aider les théologiens chrétiens à sortir de ce cul-de-sac et en finir avec l’allusion au « mystère Israël », responsable du mystère des bûchers de l’Inquisition et du mystère des chambres à gaz de la Shoah. Ce travail conduit par des Juifs et des Chrétiens amènera ce constat : la rivalité christianisme / judaïsme n’a jamais été la rivalité de deux Israël mais celle de deux diasporas d’Israël : l’une juive, fidèle à la nation qui fut hébraïque puis judéenne ; l’autre chrétienne, héritière des Gréco-Romains. Ce fait est essentiel et dépasse en importance toutes les autres différences, y compris théologiques.

Question aux Chrétiens : « Qui est Israël ? » Question aux Juifs : « Qui est Jésus ? » Écartons la thèse du faux prophète divinisé par les païens et que les Judéo-Chrétiens auraient pris pour le Messie, une thèse qui n’a d’ailleurs pas cours chez les Juifs. Léon Askénazi cite Alex Derczanski selon lequel il n’y a que deux thèses juives contemporaines qui puissent être retenues : 1. Celle de David Flusser selon lequel Jésus aurait été un Juif idéal, voire parfait, divinisé par les Chrétiens. 2. Celle de Yeshayahou Leibowitz selon lequel le christianisme est une religion païenne et Jésus-Christ une idole et qu’en conséquence Juifs et Chrétiens n’ont rien à se dire. Pour Alex Derczanski, la vérité doit se situer entre ces deux thèses. Léon Askénazi rejette, et catégoriquement, ces trois points de vue. Il dénonce le caractère injurieux des deux premières thèses, à laquelle la thèse médiane ajoute une couche. Et il déclare qu’on ne peut espérer un dialogue authentique entre Juifs et Chrétiens si la sensibilité chrétienne est à ce point blessée.

Sur cette question, Léon Askénazi écarte les universitaires juifs, car « sans aucune exception, ils ne parlent pas du Jésus auquel croient les différentes Églises ». Les rabbins quant à eux évitent de froisser la sensibilité chrétienne. Et puis la foi en Jésus n’est pas leur affaire. Par ailleurs, le développement du courant « sadducéen » (avec « un ritualisme formel poussé parfois jusqu’à l’absurde » et une « pensée juive » qui « dans ces milieux se borne le plus souvent à une vague philosophie déiste qui dépasse rarement le niveau supérieurement primaire d’une pastorale anecdotique »), une tendance qui tend à s’afficher comme représentante du seul judaïsme authentique, ne facilite pas le dialogue.

 

Edmond Fleg (1874-1969)

http://judaisme.sdv.fr/histoire/document/eeif/fleg/biog-fleg.htm

 

Edmond Fleg et Jules Isaac, des bâtisseurs de l’amitié entre Juifs et Chrétiens, après la Shoah. Le problème posé à l’Église : comment admettre la vérité de la foi juive sans la « baptiser » chrétienne ? De l’urgence d’une étude commune Juifs / Chrétiens, étude que devra inaugurer non pas la question « Qui est le Christ ? » mais « Qui est Israël ? » En effet, la véritable interrogation n’est pas « En quoi les Juifs sont-ils chrétiens ? » mais « En quoi les Chrétiens sont-ils d’Israël, si ce sont les Juifs qui sont Israël ? »

 

« Le judaïsme et le monde moderne » (publié dans Fraternité d’Abraham, en octobre 1989) :

« Le judaïsme est la source des religions positives, c’est-à-dire fondées sur une Révélation. Sa conception du monde ne peut donc être considérée comme issue d’un “fondateur” de religion, mais comme dérivant d’un dévoilement, par Dieu lui-même, des vérités fondamentales concernant le monde, l’homme et son histoire. »

Dieu Créateur du monde (et donc Juge de son histoire) dont l’enseignement est la Torah, la loi morale révélée au peuple d’Israël et destinée à l’homme. Cette loi morale est destinée à insérer l’homme dans l’histoire afin qu’il s’efforce de la faire réussir. Le Pentateuque (code de la loi mosaïque) ne cesse de mêler l’histoire (de l’humanité) et la Loi, identifiant ainsi éthique et messianité. « Cette forme particulière de la messianité, inséparable du jugement de moralité, parce que le Dieu qui l’inspire est le “Créateur”, a trouvé son expression centrale dans la société juive ». Le judaïsme, soit l’union dans le même sentiment religieux « de l’histoire humaine, portée en Israël par les Patriarches, et celle de l’absolue valeur de la justice dont l’enseignement de Moïse et des Prophètes représente dans le monde des hommes la charte la plus radicale. »

 

« L’Église reconnaît que les Juifs sont Israël » (publié dans La Croix, en décembre 1993) :

A partir du moment où l’Église renonce à se prendre pour Israël, tout devient clair. Exit la chrétienté et l’Église envisagées comme le « nouvel Israël ». Léon Askénazi : « Qu’un Chrétien croie au Christ comme il y croit ne me choque pas puisqu’il n’est pas juif. Mais lorsqu’il dit que c’est ça la vraie foi juive, on ne peut plus s’entendre. »

Question à Léon Askénazi : Quelle est votre vision des relations futures entre Juifs et Chrétiens ?

 Je crois que ces événements – à commencer par le retour d’Israël sur sa terre – sont de nature providentielle. Qu’est-ce que Dieu attend de cette rencontre ? La mutation est à l’échelle des civilisations.

Je crois qu’un temps s’achève, celui de l’Église, de la chrétienté, de la civilisation occidentale sous leur forme actuelle, et que cela peut déboucher sur une civilisation universelle, c’est-à-dire messianique. D’après la tradition juive, Israël a traversé quatre grandes civilisations : la babylonienne, la perse, la grecque, et voici que s’achève celle de Rome. Un ultime affrontement se prépare entre Rome – la civilisation occidentale – et l’islam dont l’Occident devrait triompher. Ensuite, il y aurait place pour une conception messianique de l’universel.

Question à Léon Askénazi : Quelle est, dans cette perspective, la place du peuple juif ?

Pour nous, la période qui s’achève est celle de l’exil. Et c’est un message de salut. L’histoire d’Israël depuis quatre mille ans est la preuve qu’on peut sortir d’exil. L’exil, c’est la condition de créature, l’exil loin du Créateur. La foi de Pâques, de la sortie d’Égypte, c’est croire qu’on peut retrouver son identité originelle. Et nous venons de tous les coins du monde. Nous avons vécu dans l’histoire de tous les hommes et nous nous rassemblons, porteurs de toutes les manières d’être homme sur la planète, reconstituant l’identité hébraïque qui est celle du Fils de l’Homme. Le peuple juif a vocation de témoigner de ce qu’est le projet de Dieu pour l’humanité. Et les Chrétiens sont la diaspora d’Israël pour les nations.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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2 Responses to En lisant Léon Askénazi – 5/7 (La parole et l’écrit – Penser la tradition juive aujourd’hui)

  1. Hanna says:

    Alex Derczanski: un nom qui évoque bien des souvenirs. Il fut un des meilleurs enseignants que j’ai connus.

    • Olivier YPSILANTIS says:

      Chère Hannah, je ne connais pas Alex Derczanski hormis ce qu’en dit Léon Askénazi. Peut-être pourriez-vous en faire un article sur votre très beau blog. Qui était cet enseignant ? Shabbat Shalom.

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