Adriano de Sousa Lopes, peintre portugais.

 

Lorsque je suis venu au Portugal, il y a deux ans, j’ai découvert un grand artiste dont j’ignorais jusqu’au nom, Adriano de Sousa Lopes (1879-1944). Il en va ainsi à chacun de mes séjours à l’étranger : j’y découvre un artiste (ou des artistes) considéré comme majeur dans son pays et presqu’inconnu hors de son pays. J’ai pris la mesure de ce phénomène dans les années 1980, notamment en Grèce et en Roumanie, un phénomène qui avec le développement d’Internet s’est atténué. La Grèce avec Yannis Tsarouchis (Γιάννης Τσαρούχης, 1910-1989) et la Roumanie avec Ștefan Luchian (1868-1916), pour ne citer qu’eux.

J’ai découvert l’œuvre d’Adriano de Sousa Lopes au Museu Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC), à Lisbonne. Certaines de ses compositions m’ont d’emblée subjugué, peintures mais aussi esquisses préparatoires, avec pour thème principal des pêcheurs qui se préparent pour la pêche ou en reviennent, tirant sur la grève d’énormes barques comme on en voit encore au Portugal, avec leurs proues très relevées, courbes et colorées. Le dynamisme et la puissance que me suggérèrent ces esquisses me firent aussitôt penser à celles du Catalan José María Sert, son contemporain (1874-1945), au point qu’hormis la thématique il m’aurait été difficile de distinguer l’un de l’autre.

 

« A blusa azul » (1927), huile sur toile.

 

Quelques notes biographiques sur cet artiste portugais, entre XIXe siècle et XXe siècle, entre France et Portugal :

La formation artistique d’Adriano de Sousa Lopes se fait entre Lisbonne et Paris. Sa première période peut être qualifiée de littéraire dans la mesure où il choisit ses thèmes dans la littérature. Ainsi le tableau intitulé « Engano de alma ledo e cego » s’inspire-t-il d’un vers de « Os Lusíadas » de Luís de Camões, avec allusion à Inês de Castro. Son amitié avec Afonso Lopes Vieira confirme cette inclinaison littéraire. Afonso Lopes Vieira, figure centrale du néo-romantisme lusitanien, est un cousin et il appartient à sa génération. Il est lui aussi originaire de Leiria. Il restera son ami toute sa vie.

Adriano de Sousa Lopes a vingt-quatre ans lorsqu’il arrive à Paris, en juillet 1903. Il est admis à l’École Nationale et Spéciale des Beaux-Arts où il fréquente l’atelier de Fernand Cormon, peintre académique spécialisé dans la peinture d’histoire. Il s’inscrit parallèlement à l’Académie Julian. Son premier envoi important à Lisbonne, « O caçador de águias », est inspiré d’un poème de Leconte de Lisle. L’influence de l’impressionnisme s’y devine déjà, ce qui est une première dans la peinture portugaise. Cette fragmentation de la touche – cette gestuelle de la touche – ira en s’accentuant. Des peintures de Monet de la période londonienne, vues à la galerie Durand-Ruel, vont avoir une influence déterminante sur son œuvre.

« O caçador de águias » ne reçoit pas un accueil franchement chaleureux. Adriano de Sousa Lopes entreprend alors une œuvre plus ambitieuse, une composition à partir du sonnet d’Antero de Quental, « O Palácio da Ventura », une peinture d’histoire. Une fois encore, le traitement franchement impressionniste n’aurait pas été du goût de l’Academia. Autre peinture littéraire, « As Ondinas », inspirée de Heinrich Heine. Les œuvres qui suivent, en particulier « Ala dos Namorados », continuent à explorer les propositions de l’impressionnisme, propositions qu’il applique au genre le plus « noble », la peinture d’histoire. En 1910, année où il ferme le cycle des peintures littéraires, Adriano de Sousa Lopes peint une toile qui fait référence à un vers d’un sonnet de Luís de Camões : « E sabei que, segundo o amor que tiverdes, Tereis o entendimento de meus versos. »

L’influence impressionniste qui se confirme au cours de son séjour à Paris va l’éloigner progressivement de la peinture d’histoire et l’amener au paysage mais aussi au portrait (voir le portrait de Fernand Cormon, au crayon, ou celui de l’acteur Alexis Ghasne, à l’eau-forte). Il multiplie les peintures de chevalet, sur le motif, relève des états du ciel, de la mer, des ambiances urbaines – voir ses compositions faites à Venise. Il peint des scènes d’intérieur où figure volontiers son modèle favori, Hermine Landry. Certaines de ses compositions, des pochades presque, ont une liberté qui évoque Monticelli (1824-1886), un peintre trop oublié, considéré comme un petit-maître alors qu’il devrait figurer parmi les plus grands et d’abord parce qu’il peut être considéré comme le précurseur de nombreux artistes, dont les Impressionnistes qu’il précède d’une génération. Adriano de Sousa Lopes multiplie les tableaux sur le motif au cours de ses voyages, notamment à Venise (années 1907-08) et à Bruges (1909).

Adriano de Sousa Lopes est surtout connu comme artiste officiel, avec rang de capitaine (par décret-loi du 27 août 1917), au Serviço Artístico do CEP (Corpo Expedicionário Português). Il passe un peu plus d’un an sur le front, période au cours de laquelle il réalise plus de deux cents œuvres : dessins, peintures à l’huile et aquarelles sans oublier quatorze gravures à l’eau-forte. Certaines œuvres de cette période, des peintures à l’huile de grandes dimensions, sont exposées au Museu Militar de Lisboa, dans des salles spécialement conçues pour les recevoir. Au cours de ces mois passés sur le front, il bénéficie d’une grande liberté de mouvement tout en disposant d’un atelier installé dans le secteur tenu par le CEP. Engagé volontaire, il a proposé au ministre de la Guerre, Norton de Matos, de « documentar artisticamente » la participation portugaise à cette guerre. Il ne se limite pas à son atelier et au secteur portugais (dans les Flandres), il veut rendre compte des destructions causées par l’artillerie ennemie, de la vie des soldats en première ligne, ce qu’il n’était pas tenu de faire. L’énergie qu’il met au travail, son talent et son sang-froid lui gagnent le respect de tous.

 

« Costa da Caparica »

 

Sur le terrain, il emploie surtout le fusain (lápis de carvão), moins souvent le graphite et l’encre de Chine. Il travaille sur des carnets et des feuilles volantes qu’il place sur une planche. Adriano de Sousa Lopes dispose d’une ordonnance pour l’aider à transporter son matériel d’artiste. Tous les témoignages concordent : il veut rendre compte de la violence de cette guerre et pour ce faire, il n’hésite pas à se rendre en première ligne.

Après la guerre, il travaille à Paris, à de grandes compositions historiques à caractère romantique pour le Museu Militar de Lisboa, à partir de dessins réalisés sur le motif. Deux de ses projets ne pourront être menés à bien : un album regroupant les militaires portugais illustres et les épisodes glorieux du CEP ainsi qu’un « grande álbum de luxo » regroupant ses gravures (soit quatorze gravures à l’eau-forte auxquelles il travailla jusqu’en 1912), avec tirages originaux, suivi d’une édition avec reproductions à héliogravure, plus modeste donc mais avec un plus grand nombre d’exemplaires. Cette suite de gravures réalisées à partir de croquis pris sur le vif constitue probablement le meilleur de son œuvre et un témoignage de première importance sur l’engagement portugais au cours de la Grande Guerre, engagement trop peu connu.

Lorsque j’ai visité le Museu Nacional de Arte Contemporânea do Chiado (MNAC), il y a deux ans (j’ignorais alors jusqu’au nom d’Adriano de Sousa Lopes), un portrait m’a longuement retenu : « A blusa azul » (1927). Il me semble que le modèle en est sa femme, Marguerite (Guite), qui fut son modèle favori, un visage au caractère marqué. Dans « A blusa azul », les tonalités se répondent délicieusement : le bleu profond de la robe se retrouve dans les yeux et, en plus léger, sur les paupières ; l’ocre roux ardent se distribue sur la chevelure, sur un long collier et sur les lignes imprimées de la robe, sans oublier les lèvres, en adouci. Le modèle se tient de face, sur un fond neutre gris pâle où les mouvements du pinceau peuvent être détaillés. Des gants blancs lui montent jusqu’aux coudes, des gants blancs chargés de nuances qui reprennent en atténué la plupart des nuances de l’ensemble. Cette composition suggère un formidable plaisir de peindre.

 

« Veneza – Sol posto sobre a laguna » (1907), huile sur bois.

 

En détaillant des portraits de Marguerite, j’ai pensé comme malgré moi : « Égyptienne » et « Sphinx » ; et j’ai découvert non sans plaisir, en manière de confirmation, l’une de ses gravures à l’eau-forte, de 1917, avec cette femme pour modèle, une gravure intitulée : « Cabeça de rapariga egípcia ». Marguerite de Sousa Lopes, née Gros, était la fille d’un officier de la Garde Républicaine et la sœur de Renée, la femme de Moïse Kisling. Adriano de Sousa Lopes et Moïse Kisling étaient donc beaux-frères.

En aparté. Démobilisé après l’armistice de juin 1940, Moïse Kisling se rend dans le Sud de la France. Condamné à mort par le Troisième Reich dès 1938 pour ses activités antinazies, et risquant sa vie car juif, Moïse Kisling décide de quitter la France sans tarder et il embarque à Marseille, en septembre 1940, pour le Portugal. Il y séjournera six mois, chez Adriano de Sousa Lopes, à Lisbonne et à Nazaré. Début 1941, il gagne les États-Unis où il résidera, principalement à New York, jusqu’à son retour en France en octobre 1946.

Les peintures et plus encore les dessins de pêcheurs au travail, essentiellement occupés à mettre à l’eau ou à sortir de l’eau leurs embarcations, ne peuvent, redisons-le, qu’évoquer dans leur dynamique titanesque les compositions de José María Sert célébrant l’épopée du peuple basque, compositions monumentales visibles au Museo San Telmo, à San Sebastián. Adriano de Sousa Lopes a peint et dessiné ces œuvres le long du littoral portugais, à Aveiro (Furadouro), Nazaré, Caparica et dans la lagune d’Aveiro.

 

« A Rendição no Inverno de 1917 » (1918), huile sur toile.

 

En décembre 1940, Adriano de Sousa Lopes soumet des projets de fresques destinées à la Assembleia da República et, l’année suivante, il commence à y travailler. Il meurt d’une crise cardiaque le 21 avril 1944. Domingos Rebelo et Joaquim Rebocho vont poursuivre ce grand projet. Adriano de Sousa Lopes n’avait terminé que l’un des panneaux, celui qui met en scène l’Infante D. Henrique, dans la baie de Lagos, donnant à ses capitaines ses dernières instructions. Au cours de l’année 1939, à Nazaré, Adriano de Sousa Lopes avait dessiné et peint des pêcheurs qui serviront de modèles aux navigateurs pour ces fresques où s’affirme un nationalisme portugais, notamment par la figure du Navigateur et l’épopée maritime, mais aussi par le romantisme de Luís de Camões, l’Empire portugais, le messianisme sebastianiste. Adriano de Sousa Lopes y célèbre une histoire mondiale et maritime à partir d’épisodes significatifs comme la prise de Ceuta, tout premier pas vers la conquête des voies maritimes et la formation de l’Empire portugais. Ce cycle monumental célèbre ceux qui ouvrirent ces voies : l’Infante D. Henrique, Diogo Cão, Bartolomeu Dias, Pedro Álvares Cabral, Afonso de Albuquerque et, bien sûr, Vasco de Gama, célébration de la geste portugaise sur un mode lyrique et héroïque, entre guerre et travail. Il montre par exemple Afonso de Albuquerque qui, avec la prise de Malaca, porte l’Empire portugais jusqu’en Extrême-Orient. Il montre aussi des paysans occupés à labourer (os cavadores). Adriano de Sousa Lopes fut un humaniste ; il raconta la vie des grands et des humbles avec une même ferveur : les grands explorateurs et les paysans, les généraux et les simples soldats qu’il allait dessiner dans la boue des tranchées, en première ligne.

 

Olivier Ypsilantis

 

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