Je me souviens qu’ils se souvenaient…

 

En Header, plaque conçue par Christophe Verdon, en hommage à Georges Perec, place Saint-Sulpice, à Paris. Elle a été conçue en souvenir du roman en lipogramme de Georges Perec (écrit en 1968), soit environ trois cents pages qui ne montrent pas une seule fois la lettre e, la plus utilisée en français. 

Écrit le 12 octobre 2016 (Día de la Fiesta Nacional de España et Día de la Hispanidad), jour où Christophe Colomb aperçut pour la première fois l’Amérique ; mais c’est aussi Yom Kippour ! Et, une fois encore, il est possible que des « Je me souviens » de cette série reprennent sous une forme plus ou moins différente des « Je me souviens » dispersés dans d’autres articles publiés sur ce blog.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de « On n’est pas des imbéciles, / On a même de l’instruction, / Au lycée papa / Au lycée papa / Au lycée Papillon. »

Je me souviens que mon père se souvenait de « Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner. / Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? »

 

Georges Perec (1936-1982)

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait que l’une des premières décisions que prit de Gaulle à son arrivée au pouvoir fut de supprimer la ceinture des vestes d’uniforme.

Je me souviens que mon père se souvenait que de Gaulle ne quittait jamais une pièce de l’Élysée sans éteindre lui-même la lumière. A ce propos, je me souviens qu’il nous engageait à prendre exemple sur le général qu’il n’aimait guère par ailleurs.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du scandale des « Ballets roses ».

Je me souviens que mon père se souvenait lui aussi de ce scandale qu’il évoqua un jour, à demi-mot, avec un ami. J’étais enfant et je tendis l’oreille sans rien comprendre ; mais je n’allais pas oublier ce nom, André Le Troquer.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’un pion qui s’appelait Flack comme « la D.C.A. allemande ».

Je me souviens que mon père se souvenait d’un camarade de classe qui s’appelait Lacroix et d’un professeur de gymnastique ne cessait de l’appeler Javel Lacroix (de fait, dans ce cas, le nom s’écrit La Croix), en prenant une intonation franchement dépréciative qui offusquait mon père.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de s’être cassé le bras et d’avoir fait dédicacer le plâtre par toute la classe.

Je me souviens que mon père que guettait la péritonite se souvenait de s’être fait opérer d’urgence, chez sa mère (sur la table du salon ou de la cuisine, je ne sais plus), par Jean Judet, un cousin. A ce propos, je me souviens de mon père lisant « Chirurgien de père en fils ».

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de l’attentat du Petit-Clamart.

Je me souviens que mon père se souvenait de cet attentat et qu’il regrettait secrètement — me semble-t-il — qu’il n’ait pas réussi. Je me souviens qu’il s’efforça — mais comment ? — de sauver Bastien-Thiry du peloton d’exécution.

 

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de la plaisanterie que l’on faisait sur le nom (Yvon) Coudé du Foresto, plaisanterie qu’il n’arrivait pas à comprendre.

Je me souviens que ma grand-tante s’en souvenait et qu’elle me fit découvrir cette plaisanterie que je compris aussitôt. Il est vrai que je devais être alors plus âgé que Georges Perec ; et je ne la trouvai pas si « bancale », pour reprendre le mot dont Georges Perec fait usage dans « Je me souviens », en 97.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Marina Vlady.

Je me souviens que ma mère se souvenait également d’elle. Je l’entendis plusieurs fois prononcer ce nom que je compris longtemps ainsi : Marine Avlady.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du « quarteron » des généraux : Salan, Jouhaud (que Georges Perec orthographie Jouhaux), Challe et Zeller.

Je me souviens que mon père s’en souvenait fort bien et qu’il n’était pas dénué de sympathie à leur égard.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de « Gaston y a l’téléfon qui son’ ».

Je me souviens que mon père s’en souvenait puisqu’il lui arrivait de fredonner cette chanson de Nino Ferrer au volant.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Pierre Clostermann et du Commandant Mouchotte.

Je me souviens que mon père se souvenait de ces deux as de l’aviation mais aussi d’Edmond Marin la Meslée. C’est d’ailleurs lui qui me fit découvrir ce pilote, as des as de la chasse française au cours de la campagne de France de mai-juin 1940.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait des troisièmes classes dans les trains.

Je me souviens que mon père se souvenait lui aussi de ces troisièmes classes ainsi que des Trains de Plaisir qui dans les années 1930 emmenaient les congés payés vers les plages de Normandie. Je me souviens que c’est lui qui me fit découvrir cette expression. Je crus d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de lupanar sur rail. C’est également dans sa bouche que j’entendis pour la première fois immeubles de rapport ; je crus que sa mère était tenancière de maisons closes…

 

  

Je me souviens que Georges Perec se souvenait des ballets du « Marquis de Cuevas ».

Je me souviens que ma mère se souvenait de ces ballets et qu’elle avait assisté à certains de ses spectacles.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’avoir fait son service militaire dans les parachutistes à Pau, de janvier 1958 à décembre 1959.

Je me souviens que mon père se souvenait d’avoir fait son service militaire dans un régiment de l’arme blindée dont la devise était Il le boute dehors, devise ornée d’une hure de sanglier.

 

Je me souviens que Georges Perec rapporte trois souvenirs d’école qu’il détaille dans « W ou le souvenir d’enfance. Le premier : dans la cave de l’école, il essaye des masques à gaz (l’odeur écœurante du caoutchouc).

Je me souviens que ma mère se souvenait de cet essayage. Je me souviens que les alertes ne lui déplaisaient pas : elles plaçaient des parenthèses dans la monotonie de l’emploi du temps et des programmes scolaires.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de l’ancienne gare Montparnasse.

Je me souviens que mon père se souvenait de cette gare. Il habitait à peu de distance, rue de Fleurus. Je me souviens qu’il se souvenait des pavés en bois du quartier — du boulevard du Montparnasse me semble-t-il — et des paysannes qui arrivées directement de Bretagne pissaient accroupies sur le trottoir, cachées par leurs larges pantalons fendus.

 

La gare Montparnasse telle que l’ont connue Georges Perec et mon père.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’une photographie faite par Photofeder, boulevard de Belleville, dans le XIe arrondissement, photographie qui le montrait dans les bras de sa mère.

Je me souviens que mon père se souvenait du nom et de l’adresse du photographe de son enfance, Monsieur Dangereux, rue aux Ours, dans le IIIe arrondissement. A ce propos, je me souviens que mon père se souvenait aussi du nom de son dentiste qui le soignait enfant, Monsieur Bourreau — qui ne s’écrivait peut-être pas de la sorte.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de s’être réfugié dans un village durant l’Exode et qu’il était très aimé des soldats allemands. Ils jouaient avec lui et « l’un d’eux passait son temps à me promener sur ses épaules ».

Je me souviens que ma mère se souvenait des Allemands qui occupaient la maison de ses parents. Ils emmenaient souvent son petit frère à leur mess ; il en revenait avec des victuailles devenues introuvables.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait de Villard-de-Lans, dans le massif du Vercors, où il séjourna durant la guerre, et de la villa Les Frimas.

Je me souviens que mon père se souvenait de Flée, dans la Sarthe, où il séjourna durant la guerre, et de la villa La Charmoie.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait du roman-feuilleton « Le Tour du monde d’un petit parisien », « un gros volume broché réunissant de nombreux fascicules dont chacun avait une couverture illustrée » et qu’il le dévorait, couché à plat ventre sur son lit.

Je me souviens que mon père se souvenait d’avoir dévoré, couché à plat ventre sur son lit, les albums de « Bicot ». Il se souvenait plus particulièrement de « Bicot et Suzy » et de « Bicot et les Ran-Tan-Plan ».

 

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’un gros dictionnaire Larousse en deux volumes chez sa tante Berthe et que c’est peut-être chez elle qu’il apprit à aimer les dictionnaires.

Je me souviens que mon père se souvenait que son grand-père n’hésitait pas à quitter la table au cours d’un repas pour aller chercher une réponse à une question dans son encyclopédie Larousse en plusieurs volumes. Mon père se souvenait de leur couverture rouge, rigide et gaufrée.

 

Je me souviens que Georges Perec se souvenait d’être né en 1936, le 7 mars.

Je me souviens que dans le chapitre VI de « W ou le souvenir d’enfance », Georges Perec rapporte ce qui s’est passé le jour de sa naissance (par exemple : en Pologne, interdiction de l’abattage des animaux selon le rite talmudique ; ou, lancé de boules puantes, durant le cours de Gaston Jèze, à la Faculté de droit de Paris).

Je me souviens que mon père se souvenait d’être né en 1930, le 8 août (le lendemain Betty Boop fit son apparition dans les Fleischer Studios, avec le court métrage « Dizzy Dishes) et que ma mère se souvenait d’être née en 1932, le 4 août (4 août, on pense bien sûr abolition des privilèges).

 

Olivier Ypsilantis

 

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