Walther von Seydlitz-Kurzbach – 2/2

A propos du header : il me semble que le général Walther von Seydlitz-Kurzbach est le quatrième en partant de la gauche.

 

Le NKFD ne sera jamais qu’un fantoche. Derrière le comité de façade (Walther von Seydlitz-Kurzbach en est le vice-président), installé au camp de Luvano, se tient un Shadow Committee, installé à Moscou, que dirigent les agents soviétiques de l’Institut 99 (émanation du Komintern) et les émigrés communistes allemands, Wilhelm Pieck et Walter Ulbricht. Sous pression, le BDO se démène et ses interventions sont relayées par un puissant appareil de propagande.

Le NKFD (appelé aussi « Comité Seydlitz » ou « Armée Seydlitz ») se ramifie dans l’Europe occupée, aux États-Unis et dans de nombreux pays d’Amérique latine. Staline a créé un leurre (à savoir que si Hitler est éliminé, l’Union soviétique pourrait conclure la paix avec un gouvernement national allemand issu du NKFD) et tous s’y sont laissés prendre. Les Américains et les Britanniques craignant d’être doublés se mettent à encourager la création d’organisations d’opposants allemands en exil sur le modèle du NKFD. Ainsi le KFDW (Komitee Freies Deutschland für den Westen) voit-il le jour à Londres, fin 1943. Les autorités britanniques ne sont guère convaincues de l’utilité d’une collaboration avec des officiers de la Wehrmacht ; néanmoins, ils envisagent la création d’une Ligue d’officiers allemands sur le modèle du BDO de Walther von Seydlitz-Kurzbach afin de ne pas se faire couper l’herbe sous le pied, pourrait-on dire. Quoi qu’il en soit, cette initiative rencontre peu de succès.

 

Des membres du NKFD, en 1943. On reconnaît le général Walther von Seydlitz-Kurzbach au centre. Le deuxième en partant de la gauche est le lieutenant Heinrich Graf von Einsiedel (1921-2007), arrière-petit-fils d’Otto von Bismarck.

 

Les nazis s’inquiètent de cette propagande soutenue par les Soviétiques, propagande dont le NKFD/BDO est le vecteur. Le 26 avril 1944, ils condamnent Walther von Seydlitz-Kurzbach à mort par contumace. Suite à l’attentat du 20 juillet 1944, ils amalgament à plaisir le NKFD et le groupe Stauffenberg/Beck. On sait que Claus von Stauffenberg était pourtant hostile au BDO. Walther von Seydlitz-Kurzbach restera une cible privilégiée des dirigeants nazis, et plus encore que Paulus après son ralliement aux Soviétiques en août 1944.

Début 1945, les Soviétiques ne cessent d’enfoncer les lignes allemandes. Staline n’a plus besoin du BDO et de Walther von Seydlitz-Kurzbach. Il garde toutefois en main les communistes du NKFD, une réserve de cadres pour l’Allemagne de l’après-guerre. On retrouvera certains de ses responsables aux plus hauts postes de la RDA ; parmi eux, Wilhelm Pieck et Walter Ulbricht.

Le 30 octobre 1945, la dissolution du NKFD est approuvée. Le 2 novembre 1945, dernière session plénière du NKFD/BDO. Walther von Seydlitz-Kurzbach est accablé. Il comprend qu’il a été roulé dans la farine par les Soviétiques, sans avoir probablement aidé en rien son pays dans sa lutte contre le nazisme.

Les Soviétiques montent un dossier contre lui. Dans un contexte de guerre froide, on assiste entre 1949 et 1950 à une recrudescence de procès et de condamnations qui, certes, touchent d’authentiques criminels mais aussi des « voleurs de bottes fourrées ». Ainsi, le 17 mars 1950, cent trente-six officiers de la Wehrmacht sont mis en accusation. Cinquante-et-un d’entre eux sont inculpés pour crimes de guerre, les autres, dont Walther von Seydlitz-Kurzbach, sont accusés d’être « réactionnaires et revanchards ». Le 20 mai 1950, la 12. Infanterie-Division est accusée de vols et de rapines (dont des bottes fourrées) et d’avoir employé de la main-d’œuvre forcée. Le 23 mai 1950, Walther von Seydlitz-Kurzbach est incarcéré et doit assurer lui-même sa défense. Le 8 juillet 1950, il est condamné à mort par le tribunal militaire, une sentence commuée en vingt-cinq années de travaux forcés. Il a soixante-deux ans. Le 19 août 1950, il est transféré dans un wagon à bestiaux au goulag où il est détenu avec des droits communs.

 

 

Walther von Seydlitz-Kurzbach considère très tôt, et bien avant que la situation militaire ne tourne en défaveur de l’Allemagne – j’insiste –, que le Führer n’a pas respecté les engagements pris envers le pays, le peuple et l’armée et, en conséquence, il s’estime dégagé du serment exigé par ce dernier tout en restant fidèle au serment fait à la nation allemande : « Cette guerre était la guerre d’un criminel et c’est pourquoi elle était devenue le crime de notre nation tout entière ». En 1955, lorsqu’il revient en Allemagne, en RFA, Walther von Seydlitz-Kurzbach n’est pas le bienvenu. On n’est pas sorti de la guerre froide et il est volontiers perçu comme un agent du communisme. A sa propre demande, la justice annule la condamnation à mort prononcée par les nazis, mais la Bundeswehr refuse de lui restituer son grade et ses droits à la retraite. Il décède le 28 avril 1976, seul et oublié. Le 23 avril 1996, Walther von Seydlitz-Kurzbach est réhabilité en tant que « victime politique du régime totalitaire stalinien » par le procureur général de la Fédération de Russie. Mais, dans la mémoire collective internationale, et plus particulièrement allemande, la résistance du général Walther von Seydlitz-Kurzbach est quasi inexistante, contrairement à celle du colonel Claus von Stauffenberg.

L’article nécrologique annonçant son décès dans The New York Times (May 6, 1976) est sobre, laconiqu. Son ton d’une légèrement embarrassante laisse entendre qu’il n’aurait été qu’un opportuniste de haute volée :

Gen. Walther von Seydlitz-Kurzbach, a controversial German Army officer who, as second in command at the Battle of Stalingrad in World War II, urged retreat in defiance of Hitler’s orders, died in Bremen on April 28, it was disclosed yesterday. He was 87 years old.

General von Seydlitz-Kurzbach could probably be labelled an opportunistic changeling by most standards.

He joined the Nazi Party as an early supporter of Hitler, using his secret membership to give the future dictator vital strategic information as early as 1931.

After his capture at Stalingrad, he became president of the Free Germany Committee in Moscow, formed by the Russians to conduct antiNazi propaganda.

And after the war, he refused to cooperate with the Communists in the Soviet occupation zone in Germany.

General von Seydlitz-Kurzbach finally wound up spending five years of a 25year prison term following his war crimes conviction in 1955, then went to West Germany. There, he was formally accused of high treason, but the charges were later dropped. He died in obscurity.

 

Pourquoi me suis-je intéressé à cet homme ? D’abord parce qu’il est oublié et que j’ai plaisir à m’intéresser aux oubliés. Mais aussi parce qu’il entre dans ma perception de l’homme tragique, écrasé par l’Histoire ; dans ce cas, pris entre nazisme et communisme, entre totalitarisme et démocratie (IIIe Reich contre Occidentaux et Staline, Staline s’étant alors rangé, par opportunisme, du côté des démocraties qu’il haïssait), entre Est et Ouest. Je place ce général allemand à côté d’autres hommes tragiques, d’autres hommes des marges, parmi lesquels Stolypine (auquel j’ai consacré un article sur ce blog), mais aussi Miguel Primo de Rivera (auquel je consacrerai un article sur ce même blog). Comprenne qui voudra.

Olivier Ypsilantis

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