HILLEL ET JÉSUS

Cet article prend appui sur le chapitre IV du livre de Mireille Hadas-Lebel : « Hillel. Un sage au temps de Jésus » (Éditions Albin Michel S.A., 1999 – Collection « Présences du judaïsme »).

Une représentation fantaisiste et charmante de Hillel

Mireille Hadas-Lebel se propose de suivre les rapprochements entre Hillel et Jésus faits tantôt par des Juifs tantôt par des Chrétiens car, dit-elle, ils sont révélateurs des rapports entre le judaïsme et le christianisme et de leur évolution.

Moses Mendelssohn (1729-1786), fondateur de la Haskala, homme d’un magnifique optimisme et d’une belle logique, lui-même lecteur du Nouveau Testament (une lecture qui le persuada que Jésus n’avait jamais voulu créer une nouvelle religion ni abroger la loi de Moïse), conclut que les Juifs devaient s’efforcer de connaître les Chrétiens pour que ces derniers s’efforcent en retour.

Joseph Salvador (1796-1873), de père juif et de mère catholique, dit dans « Jésus et sa doctrine » (1838) qu’il y avait continuité entre judaïsme (mosaïsme) et christianisme, même si Jésus avait dénoncé certains excès du pharisianisme.

Le rabbin Abraham Geiger (1810-1874) m’intéresse tout particulièrement car avant même de découvrir ce réformateur du judaïsme, je me posais des questions quant à l’attitude franchement négative des catholiques envers les pharisiens. Je sentais qu’il y avait dans cette attitude quelque chose de central et d’obscur. Abraham Geiger opposa les sadducéens aux pharisiens : « grand courant populaire dirigé par une aristocratie de l’esprit alliant le savoir à une authentique piété. » J’en étais venu à me dire que si l’Église épargnait ainsi les sadducéens, c’était parce qu’ils lui ressemblaient…

Heinrich Graetz rapprocha lui aussi Hillel et Jésus qui représentaient « la religiosité supérieure ». Lire « Sinaï et Golgotha ou les origines du judaïsme et du christianisme ».

Ernest Renan envisagea Jésus comme un homme et rien que comme un homme, un rabbi parmi d’autres, certes le plus agréable de tous. Jésus dont Hillel fut le maître répétait « des maximes, pour la plupart déjà répandues mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde ». Mais la pensée d’Ernest Renan était ondoyante ; aussi a-t-il écrit à la fin de « Vie de Jésus » : « Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la rupture avec l’esprit juif. » Et dans un ouvrage postérieur, « Les Origines du christianisme », on peut lire que « Jésus n’a fait au fond que dire, en un langage populaire et charmant, ce que l’on avait dit sept cent cinquante ans avant lui en hébreu classique ».

Il écrivit par ailleurs : « Ses disciples ont fait de lui ce qu’il y a de plus antijuif, un homme-Dieu. » Les « fantaisies » d’Ernest Renan offusquèrent le théologien Franz Delitzsch, un grand connaisseur de l’hébreu biblique comme l’était Ernest Renan et, contrairement à ce dernier, un grand connaisseur de l’hébreu talmudique. Ce pasteur qui œuvrait à la conversion des Juifs considérait Hillel avec sympathie tout en insistant sur ses limites : Hillel restait prisonnier de la « casuistique pharisienne » et d’un « esprit étroitement national ».

Ferdinand Weber, disciple de ce dernier, réduisit le judaïsme à un système théologique et sa quintessence au légalisme. L’éloignement de la force divine condamnait le judaïsme à n’être qu’un « monothéisme abstrait ». Les considérations de ce missionnaire exposées dans « System der altsynagogalen palästinischen Theologie » eurent une grande influence sur nombre d’écrivains chrétiens qui s’intéressaient au judaïsme antique ex professo avec la ferme intention de démontrer la beauté du christianisme paré d’une séduisante fraîcheur en regard de la sécheresse du légalisme du judaïsme. Bref, à la fin du XIXème, l’idée s’était installée que judaïsme supposait légalisme, rien que légalisme. Et une vision négative du judaïsme s’infiltra partout, y compris chez nombre de Juifs, essentiellement des élites assimilées d’Europe.

Le parallèle entre Hillel et Jésus s’est fait tant du côté juif avec « The Jewish reclamation of Jesus » que du côté chrétien. Le précurseur de ce mouvement, Joseph Klausner, auteur de « Jésus de Nazareth » (Payot, 1933) dans lequel il conclut que Jésus était essentiellement un prédicateur moral, comme Hillel qui, contrairement à Jésus, considérait que la sphère du religieux englobait tous les aspects de la vie. C’est l’opposition judaïsme orthodoxe et courant réformé. A la fin du XXème siècle, nombre de publications insistaient sur la judéité de Jésus. Mais à quel courant du judaïsme rattacher Jésus, le courant sadducéen étant radicalement exclu ? Jésus zélote ? Jésus baptiste ? Jésus essénien ? Un grand nombre de publications font de cette dernière hypothèse une certitude.

L’image d’un Jésus pharisien a été véhiculée par certains auteurs juifs ; elle trouve quelque écho du côté chrétien, fort des textes de Flavius Josèphe qui caractérisent la doctrine pharisienne par la croyance en la résurrection des morts et la conciliation entre providence divine et libre-arbitre de l’homme. N’oublions pas l’action bénéfique de Vatican II qui eut entre autres effets celui d’alléger les pharisiens de la charge négative qui leur avait été infligée. A lire, le compte-rendu des actes du colloque international publiés en 1997 : « Hillel and Jesus. Comparisons of Two Major Religious Leaders » (Fortress Press Minneapolis, 1997).

Parmi les paroles de Hillel et Jésus le plus souvent mises en parallèle : Hillel : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » (Shabbat, 31a) ; Jésus : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fît » (Matthieu 7,12 ; Luc 6, 31).

La polémique au sujet de la formulation négative (Hillel) et de la formulation positive (Jésus) sont autant de prises de position qui ne se préoccupent guère des questions posées par la critique textuelle. Rudolf Bultmann considère comme une « illusion de croire que la formulation positive serait caractéristique de Jésus, à la différence de la formulation négative attestée chez les rabbins. C’est là un pur accident, car, qu’elle soit positivement ou négativement formulée, cette parole considérée en elle-même exprime la morale d’un naïf égoïsme ». Cette règle d’or semble procéder d’un fonds de sagesse commune bien antérieur à Hillel et Jésus.

Remarque de Mireille Hadas-Lebel : « Seule la phrase que Hillel ajoute en s’adressant au futur prosélyte : «  Maintenant va étudier ! », souligne une différence essentielle : Jésus apparaît, selon la formule de Franz Delitzsch, comme un maître sans maître (Lehrer ohne Lehrer), il parle comme « faisant autorité ». Hillel se situe déjà dans une longue chaîne de sages ; il ne demande pas qu’on l’écoute personnellement mais que la transmission du savoir ancestral se perpétue. » Jésus serait-il un Juif marginal ?

Sur les deux mille paraboles rabbiniques, on a relevé une trentaine de parallèles avec celles des Évangiles et une quarantaine qui y ressemblent fort. Malgré le peu de matériau permettant de rapprocher Hillel et Jésus, on retire néanmoins « l’impression générale d’une parenté entre deux maîtres si proches chronologiquement, prônant une sagesse universelle, à la manière cynique ou stoïcienne correspondant à l’esprit du temps. » comme l’a remarqué Charles Perrot.

Après avoir souligné ce qui rapproche Hillel et Jésus, Mireille Hadas-Lebel conclut le chapitre IV de son ouvrage « Hillel. Un sage au temps de Jésus » sur ces mots : « Les différences ne sont pas moins évidentes. Le Babylonien Hillel est venu à Jérusalem acquérir toute la science herméneutique des maîtres judéens. Jésus apparaît comme un produit spontané d’une Galilée plus simple et plus paysanne. L’un acquiert le respect par son savoir et ses arbitrages juridiques, l’autre gagne les foules par sa prédication et ses miracles. L’un meurt de sa belle mort après une longue carrière et laisse une descendance, l’autre passe comme un météore et périt crucifié à la fleur de l’âge. Et surtout, dans la mémoire des hommes, l’un reste un homme, simplement homme, l’autre devient le Christ. »

Pour accompagner cet article, je vous invite sur Akadem à une passionnante conférence de Mireille Hadas-Lebel intitulée “Le conflit entre Pharisiens et Sadducéens” et qui s’inscrit dans “Le contexte historique des débuts du Talmud”. La clarté de cet exposé d’une heure est telle qu’un non-spécialiste s’y retrouvera sans peine :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/4/3/module_2449.p

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2 Responses to HILLEL ET JÉSUS

  1. jean-pierre castel says:

    Bonjour,
    pourriez-vous m’indiquer un ouvrage qui compare les enseignements éthiques de Hillel et de Jésus ? voire qui mette en relation l’éthique du christianisme et celle du judaïsme rabbinique ? En particulier sur les questions de l’intériorité, de la responsabilité individuelle, du primat de l’individuel sur le collectif ?
    Merci d’avance

    • Olivier YPSILANTIS says:

      Bonsoir,
      Je ne suis pas un spécialiste de la pensée rabbinique et je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il existe beaucoup d’approximations et de sympathiques divagations au sujet d’Hillel et de ses rapports avec Jésus. Le livre de Mireille Hadas-Lebel que je cite est, à mon avis, la plus sérieuse introduction à Hillel ; je puis toutefois vous conseiller un autre ouvrage : “Le judaïsme à l’aube du christianisme” de Jacob Neusner (éditions du Cerf, Paris 1986).

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