« Le temps détruit », un film.

« Non. Il y aurait été beaucoup plus facile, moralement, de faire face au danger. Mais c’est une autre forme de courage qui nous est demandée : assez proche du renoncement. Il faudrait évidemment, pour retirer tous ses fruits de l’épreuve, s’efforcer à la totalité du don : accepter de tout perdre. Mais la faiblesse de l’homme – son adorable faiblesse – gît dans sa mémoire et son imagination », Maurice Jaubert.

 

Pendant les longs mois d’attente de la “drôle de guerre”, trois soldats ont écrit presque chaque jour à celles qu’ils aimaient : Maurice Jaubert le musicien, Paul Nizan l’écrivain et Roger Beuchot (le père du réalisateur de ce film, Pierre Beuchot né en 1938) l’artisan peintre en lettres. Nombre de compositions de Maurice Jaubert sont très connues même si le nom de leur auteur l’est moins : Maurice Jaubert a beaucoup œuvré pour le cinéma, notamment pour « Quai des Brumes », « L’Atalante », « Zéro de conduite » et autres grands classiques.

« Le Temps détruit » est l’histoire de cette vie quotidienne de la “drôle de guerre” racontée à travers les lettres d’amour que ces trois hommes envoient inlassablement à leurs femmes avant d’être tués. Le titre du film, « Le Temps détruit », est inspiré de cette déclaration de Paul Nizan : « Le temps que je vis sans toi est du temps détruit », probablement adressée à sa femme, Henriette Alphen. Des compositions de Maurice Jaubert, notamment pour les trois films ci-dessus cités, accompagnent ce film.

« Le temps détruit » est un film en noir et blanc et en couleur de 35 mm, durée 73 mn, sorti sur les écrans en 1985. Tout d’abord, il y a ces trois petits textes qui annoncent la mort de trois soldats : Paul Nizan, Maurice Jaubert et Roger Beuchot. J’ai vu ce film le 15 décembre 1985, par un jour gris et froid, dans une salle obscure de la rue Champollion, cette petite rue parisienne qui va de la rue des Écoles à la place de la Sorbonne et où les cinémas (d’art de d’essai) étaient si nombreux que j’avais pris l’habitude de l’appeler rue des Cinémas, tout simplement. Je connaissais Paul Nizan pour avoir lu « Antoine Bloyé », un jour d’été, en Bretagne. L’ambiance de ce livre m’avait étreint comme m’avait étreint celle des romans d’Emmanuel Bove. Et les deux essais (de fait, ses premiers livres) de Paul Nizan, puissamment pamphlétaires, « Aden, Arabie » et « Les Chiens de garde », m’avaient subjugué. Je me revois en rapporter certains passages sur un petit carnet à couverture rigide.

 

Le père et la mère de l’auteur, Roger Beuchot (1912-1940) et Charlotte Ochérowitch. Mariés en 1934, parents de trois enfants, Monique, Pierre (l’auteur de ce film) et Michèle, née cinq mois après la mort de son père.

 

Pierre Beuchot écrit : «  Mon père est mort à vingt-huit ans dans le désastre qui suivit la “drôle de guerre”. J’avais deux ans. Des milliers d’hommes, plus de cent mille dit-on, sont morts comme lui dans ces combats oubliés. Parmi eux, le musicien Maurice Jaubert et Paul Nizan, l’écrivain. Sans doute les ai-je aimés autant pour les écrits et les musiques qu’ils ont laissés, que pour avoir partagé le même destin que mon père. »

Ce film à la construction rigoureuse est tout en retenue, ce qui contribue grandement à sa valeur. Il n’est pas question de titiller les glandes lacrymales, comme n’hésitent pas à le faire tant de réalisateurs. Il y a les lettres de ces trois hommes à leurs épouses et à leurs enfants, et ces Actualités de septembre 1939 à juin 1940, côté allemand et côté français. Côté allemand (Archiv fur den Wissenschaftlichen film, Postdam R.D.A.) : mécanique impeccable et triomphante de l’avant. Côté français (Archives filmées : ECPA, Gaumont, Pathé, INA) : l’arrière tient le rôle principal : chansonnettes sentimentalistes du music-hall, processions religieuses avec cierges et dentelles, éloge de la charrue et de la brouette, rien que du moche, rien que du pitoyable.

Mort de Roger Beuchot du 166e Régiment d’Infanterie de Forteresse. Le témoignage suivant a été rapporté par un soldat de son groupe : « Beuchot a été affecté à mon groupe dès son arrivée au régiment et a combattu à mes côtés à la bataille du Canal de la Marne-au-Rhin. Il a été tué par deux éclats d’obus à la nuque le 18 juin 1940 vers huit heures du matin, est tombé sous mes yeux à la première pièce du fusil-mitrailleur de mon groupe. Nous étions en position à cent cinquante mètres de la route de Sarrebourg et étions placés à quelques mètres de la bordure sud du canal. Je n’ai pas pu prendre ses papiers vu que nous étions sous un violent bombardement et que nous nous sommes repliés aussitôt. Étant prisonnier, je suis repassé par cette même route et, à quelques mètres sur la gauche, avant d’arriver au pont, j’ai remarqué un monticule de terre où je suppose qu’il aurait été enseveli par les troupes allemandes. »

Ce témoignage m’a particulièrement marqué car il me confirmait dans une impression. En effet, au cours de la projection de ce film, une séquence m’a intrigué : on y voyait un canal bordé d’arbres, mais rien ne ressemblant plus à un canal bordé d’arbres qu’un autre canal bordé d’arbres, je ne me suis guère arrêté sur cette impression de déjà vu. Ce n’est que quelques semaines après, en consultant la plaquette des Éditions Connaissance du Cinéma, que mon impression s’est vérifiée. J’avais longé ce canal et j’avais emprunté au cours de manœuvres la route qui passe sous le pont en question. Je me suis tout d’abord souvenu d’une marche en hiver, dans la neige, au clair de lune, le long de ce canal. Les casques luisaient faiblement et on n’entendait que les semelles crisser. Ce fut l’un de mes rares moments de bonheur, loin de l’ennui de la caserne (à Sarrebourg) et de ces scènes dignes de Georges Courteline et de Léon Werth. J’étais donc passé à l’un de ces endroits où s’étaient déroulés les durs combats de juin 1940, sur le Canal de la Marne-au-Rhin, j’étais passé devant la sépulture (probablement provisoire) où avait été inhumé (semble-t-il) le père de Pierre Beuchot, Roger Beuchot.

 

Enregistrement de la Fête Fantastique : Georges Truc, Pierre Vellones, Henri Médus et Maurice Jaubert au piano (au premier plan, fumant la cigarette), 1937

 

Mercredi 19 juin 1940, à quelques heures du cessez-le-feu, Maurice Jaubert, capitaine du génie de réserve, est à la tête de sa compagnie quelque part dans les bois d’Azérailles (Meurthe-et-Moselle). Vers midi, il est blessé par une rafale de mitrailleuse ennemie. Transporté à l’hôpital de Baccarat, il décède sur la table d’opération.

 

Paul Nizan (1917-1940)

 

Paul Nizan est mort le 23 mai 1940. Extrait d’une lettre écrite par la comtesse de Coëtlogon, propriétaire du château de Cocove (Pas-de-Calais), et adressée à la mère de Paul Nizan, interprète et agent de liaison : « Votre fils n’a pas eu le temps de souffrir. Il a été tué chez moi, au premier étage, par une balle entrée par la fenêtre et qui l’a atteint à la tête. Une heure environ avant cette tragédie, j’avais conversé avec lui qui me sollicitait d’aller me mettre à l’abri avec ma nombreuse famille, mon personnel, mes ouvriers et leurs familles. Il me disait ses inquiétudes et me promettait de venir dans mon abri aussi souvent que possible pour me tenir au courant, car nous étions directement sous les tirs de tanks allemands. Au bout d’une heure, comme tout était calme, je suis sortie avec deux de mes fils. Les troupes avaient déserté la maison, mais un bruit anormal nous intrigua et je montai pour trouver votre malheureux fils qui venait d’être touché, avait perdu connaissance et rendait le dernier soupir. »

 

Olivier Ypsilantis

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