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Moïse Hayyim Luzzatto

L’expulsion des Juifs d’Espagne ‒ une communauté prestigieuse entre toutes ‒ appauvrit le pays tout en enrichissant les nombreux pays d’accueil. Elle favorisa notamment la fondation d’un centre cabalistique à Safed sous l’impulsion de maîtres, parmi lesquels Moïse Cordovero et Isaac Louria, penseurs majeurs du mysticisme juif.

 

La tombe de Moïse Hayyim Luzzatto, à Tibériade.

 

Parmi les héritiers de l’école de Safed, Moïse Luzzatto né en 1707. Il entra très jeune en contact avec la Cabale avant de fonder un cercle d’étude. Vers l’âge de vingt ans, il devint l’interlocuteur privilégié d’un maguid et fut dénoncé. Soupçonné d’être un disciple de Sabbataï Tsevi, il dut prêter serment en 1730, ce qui eut pour effet d’entraver son activité de cabaliste. Il décida donc de partir pour Frankfurt puis Amsterdam où la communauté juive l’accueillit à bras ouverts. C’est à Amsterdam qu’il rédigea et publia un traité d’éthique, “La Voie des Justes”, son œuvre majeure qui devint le traité fondamental de la morale juive. Vers 1743, il partit pour la Terre Sainte. Il y mourra de la peste en 1746. Il n’avait pas quarante ans.

 

J’ai découvert l’existence de ce cabaliste par une conférence de Joëlle Hansel, au cours d’un colloque organisé par le Centre d’études juives de l’Université de Paris-Sorbonne, avec le soutien du Fonds Social Juif Unifié, les 11, 12 et 13 mai 1992, dans l’amphithéâtre Louis Liard de la Sorbonne. 1492-1992, soit précisément cinq siècles après l’expulsion des Juifs d’Espagne.

 

Je ne suis en rien un spécialiste de la Cabale, rien qu’un amateur, un curieux. Alors, pourquoi écrire un article sur Moïse Luzzatto ? D’autres le feraient autrement mieux. C’est probablement la mise en rapport constante de deux mots, exil et rédemption ‒ mots-clés d’une pensée ‒, qui a provoqué en moi le désir d’en savoir plus.

 

Le but des travaux menés par Moïse Luzzatto (et ses compagnons) est exposé dans les règlements de leur cercle d’étude : la rédemption d’Israël, un processus visant à dégager la voie par laquelle la présence divine puisse s’affirmer dans le monde. Pour ce faire, il va choisir le Zohar qu’il juge particulièrement apte à préparer la Rédemption. Ce faisant, il l’envisage dans sa fonction initiale : “C’est par ce livre du Zohar qu’ils (Israël) sortiront de l’exil” (Zohar III, 124b). Entre 1727 et 1730, Moïse Luzzatto compose des ouvrages conçus suivant le modèle du Zohar et destinés, eux aussi, à hâter la Rédemption. L’étude du Zohar (et, plus généralement, de la Cabale) se propose d’en finir avec les maux engendrés par l’Exil. Parmi ces maux, l’un des plus graves, la “dissimulation de la Face divine” (Hester Panim), une expression par laquelle Moïse Luzzatto dénonce la méconnaissance qu’ont les hommes de l’action du divin dans le monde et du sens de cette action, une méconnaissance qui favorise la propagation du Mal.

 

Dans un dialogue entre l’âme et l’intellect (rédigé en 1732), l’âme commence par avouer à l’intellect son impuissance à saisir le sens de quatre des treize principes fondateurs du judaïsme, soit : la providence / la rétribution et la punition / la venue du Messie / la résurrection des morts. Le spectacle ordinaire du monde, affreusement et résolument contradictoire, décourage l’âme qui ne parvient pas à en déchiffrer le dessein divin. L’intellect s’efforce de la réconforter en affirmant que l’unicité divine (dont le mode d’action est le Bien) ne se fait connaître qu’indirectement, par négation de ce qui lui est contraire. Reste le Jugement que Jacob Gordin appelle la “ménagère du monde”. En effet, le Jugement nettoie notre monde du Mal et, ainsi, prépare la restauration du Bien. L’histoire se déploie donc sur un double plan : celui de l’unicité divine qui tend vers la “réparation générale”, soit l’éradication du Mal ; et celui du Jugement ‒ la volonté divine laisse une certaine place au Mal afin que l’homme puisse exercer sa liberté qui est libre-choix entre le Bien et le Mal. La liberté divine et le Jugement sont emboîtés l’un dans l’autre tant et si bien que la direction de l’unicité divine se cache à l’intérieur de la direction du Jugement, direction a priori visible des hommes mais que ces derniers ne voient pas nécessairement. En effet, le regard peu préparé ne pressent pas cette présence divine qui est en contact avec le Jugement et qui rétribue chacun selon la valeur éthique de ses actes.

 

Moïse Luzzatto divise l’histoire du monde en cinq périodes : 1. Les deux mille premières années qui incluent l’exil en Égypte. 2. L’exil de Babylone et notre exil. 3. Le temps du premier et du second Temple. 4. Les temps messianiques. Ces quatre premiers temps totalisent six mille ans et s’inscrivent dans l’histoire proprement dite au cours de laquelle s’élabore le processus de réparation. 5. Le “temps des Élévations” ou le “monde de la Rétribution”. On notera que ces cinq temps ne se soucient pas de chronologie. Moïse Luzzatto souligne la spécificité de chaque exil et les agence dans le processus de connaissance du divin.

 

L’exil, espace central dans la pensée de ce cabaliste, se déploie selon trois phases : La première couvre les périodes 1 et 2. La deuxième couvre les périodes 3 et 4. La troisième couvre la période 5.

▪ La première période. Soit deux mille ans, les années de chaos : l’exil en Égypte est antérieur au don de la Tora. C’est la période obscure entre toutes au cours de laquelle l’unicité divine se dissimule parfaitement et l’attribut du Jugement ne peut opérer, ne peut “faire le ménage”, pour reprendre la métaphore de Jacob Gordin. Israël ‒ l’humanité ‒ est immergé dans l’esclavage, et ainsi le Mal peut-il se répandre sans rencontrer d’obstacle. C’est le tohu-bohu. Malgré l’atonie du Jugement, le divin reste agissant et prépare les voies qui permettront la sortie d’exil. Le Mal ‒ le désordre ‒ est partout mais une volonté parfaitement indépendante du monde ‒ et qui, redisons-le, ne relève en rien de l’attribut du Jugement ‒ l’oriente vers la “réparation parfaite”. L’ignorance du projet divin explique pour l’essentiel la souffrance éprouvée par les hommes au temps de l’exil en Égypte.

▪ La deuxième période. L’exil à Babylone et l’exil actuel présentent une nette amélioration par rapport à l’exil en Égypte. En effet, la présence divine et le Jugement qui permet de la pressentir commencent à donner des signes. En Égypte, Israël n’avait pas la Tora et, de ce fait, n’était pas encore une nation distincte avec ses lois et ses commandements. L’exil se poursuit ; il n’y a encore ni prophétie ni prodige mais… il y a la Tora.

▪ La troisième période. Les signes qui attestent de la volonté divine se multiplient, mais la connaissance que l’homme a de cette volonté se fonde sur des signes qui restent extérieurs et qui donc n’autorisent pas une connaissance réelle de cette volonté.

▪ La quatrième période. Les temps messianiques marquent l’accession de l’humanité à une perception du divin qui est connaissance prophétique, le degré le plus élevé auquel puisse prétendre l’esprit humain. Cette période s’inscrit dans l’histoire ‒ Israël avait accédé à ce degré de connaissance sur le Sinaï où la Tora lui fut donnée.

▪ La cinquième période. Le “temps des élévations” une fois venu est irréversible. L’âme progresse alors sans trêve dans la connaissance de la direction divine du monde. Les six mille années de l’histoire du monde et ses événements (y compris les pires souffrances) apparaissent orientés par la volonté divine vers le Bien.

 

Moïse Luzzatto conçoit la cabale comme une science à même de faire comprendre que la volonté divine œuvre sans répit à l’éradication du Mal et à la réparation des dommages qu’il a causés. Par cette prise de conscience, la cabale nous aide dans l’exil en lui donnant un sens : elle définit l’origine du Mal et son rôle dans le projet divin toujours agissant.

 

En lien, un document émis par l’Institut Ramhal de Jérusalem, avec notice biographique et présentation de l’œuvre de Moïse Hayyim Luzzetto :

http://ramhal.com/Biographie.htm

 

Par ailleurs, je ne puis que conseiller la lecture de “Moïse Hayyim Luzzatto (1707-1746) Kabbale et philosophie” de Joëlle Hansel, aux Éditions du Cerf, collection “Patrimoines – Judaïsme”, probablement la meilleure étude en langue française sur ce grand cabaliste.

 

 

 

 

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