Fey von Hassell, « prisonnière de sang » – 3/3

 

Les « prisonniers de sang » entrent en contact avec un autre groupe de prisonniers, les « Scandinaves ». Presque tous font partie du gouvernement formé à la hâte sous les ordres du général Géza Lakatos, juste avant l’arrestation de Miklós Horthy. « Leurs manières impeccables portaient l’empreinte caractéristique de la noblesse austro-hongroise ». La pression soviétique ne cesse de s’accentuer et à la peur d’être liquidé par les S.S. s’ajoute celle de tomber entre les mains des Russes. Fey confesse que si elle est antinazie, elle n’en est pas moins anti-communiste.

8 février 1945, départ. Camions puis trains. Dans un wagon à bestiaux délabré. A Dantzig, transfert dans un wagon à bestiaux plus spacieux « qui devait être notre demeure pendant trois semaines ». Trois jours à attendre dans l’immense gare de triage de Dantzig, avec constamment le sifflement des bombes. Peu après le départ de leur train, la gare est entièrement détruite. Dans le wagon juste derrière le leur, enfermés, des parachutistes allemands : « Dégoûtés de la guerre, ils avaient accepté d’être parachutés de nouveau derrière les lignes allemandes, et d’espionner pour le compte des Soviétiques. Ils avaient été repris, et j’imaginais sans peine le sort qui les attendait entre les mains des S.S. »

Lauenburg. Sont logés dans un bâtiment scolaire au centre de la ville. 22 février, départ dans un convoi extraordinairement long transportant prisonniers, troupes, réfugiés et bétail. 27 février, le convoi arrive à Eberswalde, à moins de quarante kilomètres de Berlin, où il fait halte quelques jours avant de se diriger vers Buchenwald. Arrivés dans ce camp, les Sippenhäftlinge sont logés dans un baraquement à part qui avait été détruit (puis reconstruit, peu avant leur arrivée) dans un bombardement dont avait été victime la princesse Mafalda, fille du roi d’Italie, Victor-Emmanuel III. Le groupe retrouve d’autres « prisonniers de sang », parmi lesquels Maria von Hammerstein-Equord dont le mari, Kurt, avait démissionné de son poste de chef d’état-major de la Wehrmacht lorsque Hitler était arrivé au pouvoir et chez lequel on se réunissait pour discuter des moyens d’en finir avec le régime nazi. L’un de ses fils avait participé à l’attentat du 20 juillet.

 

Sigismund Payne Best (1885-1978), photographie de Charmes Doran.

 

Le nombre des « prisonniers de sang » s’élève à présent à trente-quatre. Parmi eux, le frère du général Erich Hoepner, exécuté en août 1944, et Fritz Thyssen. 16 mars, un Fieseler Fi 156 Storch tourne au-dessus du camp et atterrit dans un champ voisin. Aux commandes, Lita, la femme d’Alex, qui s’efforce de suivre le groupe dont elle avait perdu la trace après son départ du Stutthof. 27 mars, Lita est de retour avec, à bord, Elizabeth et Clemens von Stauffenberg. Ce dernier avait été évacué sur hôpital du camp de Sachsenhausen. 3 avril 1945, encore un ordre de départ. On fait monter le groupe dans trois autobus de l’armée. Les « prisonniers de sang » se trouvent à présent sous les ordres de deux S.S. : l’Obersturmführer Ernst Bader et l’Untersturmführer Edgar Stiller. Chemin faisant, « deux autres véhicules apparurent au détour du virage derrière nos autobus en stationnement ». Dans le premier, Monsieur et Madame Blum ; dans le deuxième, trois hommes qui sont emmenés par la Gestapo. Ces trois hommes : Josef Müller (un membre de la Résistance allemande) et deux militaires : le commandant Franz Liedig (de l’état-major de la Marine) et le capitaine Ludwig Gehre (un proche collaborateur de l’amiral Wilhelm Canaris). Ludwig Gehre est conduit au camp de Flössenburg où il est pendu avec l’amiral Wilhelm Canaris, le général Hans Oster et d’autres. Pour d’étranges raisons, Josef Müller et Franz Liedig sont épargnés et rejoindront le groupe. Dans le chaos général, les S.S. ne savent plus où conduire les Sippenhäftlinge. Arrêt à Regensburg (Ratisbonne), à la prison d’État où Fey retrouve d’autres Sippenhäftlinge parmi lesquels le colonel Horst von Petersdorff, un antinazi de la première heure et un vieil ami de ses parents, et Vassili Kokorin, le neveu de Molotov. Sympathise avec le capitaine Sigismund Payne Best. Départ vers le sud. Arrêt à Schönberg où ils sont logés dans une école désaffectée. Fey partage une salle avec les Stauffenberg, les Hofacker et les Thyssen. L’appartement qui avait été celui du directeur de l’école est attribué à Monsieur et Madame Blum. Le pasteur Dietrich Bonhoeffer est emmené par la Gestapo ; il sera pendu le 9 avril 1945 au camp de Flossenbürg. Fey apprend que l’avion de Lita von Stauffenberg a été abattu pas la chasse américaine. Alexander von Stauffenberg a tout perdu : après ses deux frères exécutés, Berthold et Claus, sa femme est tuée aux commandes de son avion ; de plus, sa maison et sa précieuse bibliothèque ont été détruites dans un bombardement. Fey admire sa contenance.

16 avril, départ dans des autobus crasseux. Traversée de Landshut détruit la veille par un bombardement américain. Arrivée à Munich. « En approchant de la ville, on avait l’impression que de nombreux immeubles étaient encore debout. Mais en gagnant le centre je vis qu’il n’y avait rien derrière les murs. Les maisons étaient en trompe l’œil, comme un décor de théâtre ». 17 avril, arrivée à Dachau. « Une fois de plus, nous ne comprenions pas bien pourquoi nos geôliers nous traitaient subitement mieux. Les uns prétendaient que les S.S. nous ménageaient à l’approche de la reddition devenue inévitable, les autres soutenaient que nous allions servir de monnaie d’échange avec d’importants prisonniers détenus par les Britanniques et les Américains ». Les bombardements s’intensifient et la peur de périr dans un bombardement se fait certains jours plus forte que celle d’être liquidé par les S.S.

 

Pasteur Dietrich Bonhoeffer (1906-1945)

 

25 avril, départ. Les Sippenhäftlinge montent à bord de camions et d’autobus. Dans le camion où Fey a pris place, Kurt von Schuschnigg et sa femme Vera, ainsi que le pasteur Martin Niemöller. En route vers le sud. Au cours d’une halte, elle se présente à Monsieur et Madame Blum. « Quoique juif, Monsieur Blum ne semblait nourrir aucune animosité à l’égard du peuple allemand. A ses yeux, le nazisme était une aberration historique qui avait séduit bien d’autres nations européennes en dehors de l’Allemagne ». 26 avril, arrivée au camp de Reichenau, tout près d’Innsbruck, où elle retrouve les Sippenhäftlinge au complet, soit environ cent vingt personnes de quinze à seize nationalités, les Allemands représentant environ le tiers. Dans une soutane violette défraîchie, l’évêque de Clermont-Ferrand, Monseigneur Gabriel Piguet (deviendra Juste parmi les Nations), le prince François-Xavier de Bourbon-Parme (en tenue rayée des KZ et décharné), le prince Philip de Hesse (qui cherche des nouvelles de sa femme, la princesse Mafalda, tuée à Buchenwald), le fils du maréchal Badoglio et le fils de l’amiral Horthy, deux hommes que Hitler considère comme des traîtres. Autres figures de ce « gratin international », dont Fey von Hassel fait un portrait plus ou moins poussé : le Dr. Hjalmar Schacht, le général Alexander von Falkenhausen, le colonel Bogislaw von Bonin. Fey tente d’obtenir des informations sur ses deux petits garçons, mais « personne ne se souciait de problèmes qui n’appartenaient pas à l’avenir immédiat ».

Départ du groupe à bord de quatre gros autocars. Col du Brenner. 27 avril, alors que le jour se lève, les autocars arrivent dans la petite ville de Villabassa (Niederndorf), non loin de Dobbiaco (Doblach), dans le Tyrol italien. L’Obersturmführer Ernst Bader et l’Untersturmführer Edgar Stiller laissent les Sippenhäftlinge sous la garde de jeunes S.S. Aussitôt deux prisonniers, dont le colonel Bogislaw von Bonin, exigent qu’on les laisse descendre de l’autocar. Les S.S. de plus en plus hésitants, considérant l’évolution de la situation, les laissent partir. Ces deux prisonniers ont saisi une bribe de conversation de gradés S.S. : il serait question de placer des explosifs sous l’autocar et de liquider les prisonniers. Bogislaw von Bonin sait que le quartier-général de la Wehrmacht pour la région se trouve non loin. Par ailleurs, son chef, le général Heinrich von Vietinghoff, est un ami. Il le trouve sans peine. L’Untersturmführer Edgar Stiller, l’Obersturmführer Ernst Bader et d’autres gardiens ne tardent pas à être désarmés par le major Werner von Alvensleben alors qu’ils sont attablés devant de la bière et des saucisses dans une auberge de Villabassa. Werner von Alvensleben, un ami des parents de Fey, le frère de l’homme de la S.D. d’Udine. « Lorsque je lui demandais des nouvelles de ce frère, le major dit sèchement : “Il vaut mieux n’en point en parler. Comme vous pouvez l’imaginer, c’est la brebis galeuse de la famille ! Il a toujours été nazi, et je souhaite par égard pour sa mémoire qu’il ne voie pas la fin de la guerre” ».

 

Des Sippenhäftlinge libérés, avec, au centre, en uniforme, le colonel Wladislaw von Bonin.

 

Lago di Braies, dans les montagnes au-dessus de Villabassa. Les « prisonniers de sang » sont logés dans un hôtel qui offre une bonne position défensive aux hommes de Werner von Alvensleben en cas d’attaque des S.S. 4 mai, au retour d’une excursion, Fey et Alex (von Stauffenberg) voient les Américains pour la première fois. Werner von Alvensleben et ses hommes sont placés sous bonne garde. Sigismund Payne Best prend la parole pour exprimer son respect envers ces soldats qui s’apprêtent à partir en captivité. Les soldats et les officiers américains ignorent tout de ces personnalités ; même les noms de Léon Blum et de Kurt Schuschnigg ne leur évoquent rien.

Un portrait intellectuel (relativement peu flatteur) du pasteur Martin Niemöller, devenu symbole de la résistance chrétienne au nazisme, et avec lequel Fey converse à Lago di Braies : « En réalité, Niemöller était un homme simple et courageux, mais certainement pas le grand penseur ou philosophe que l’on croyait. »

La joie de Fey d’en avoir fini avec ce cache-cache avec la mort, mais aussi la tristesse d’avoir à se séparer d’un groupe avec lequel elle a partagé tant d’épreuves, en particulier Alexander von Stauffenberg pour lequel elle éprouve une grande tendresse.

Départ le 10 mai 1945 pour Vérone, à bord d’un convoi américain ; puis avion pour Naples où les Sippenhäftlinge se séparent : « Dans la confusion du moment, personne ne songeait à dire au revoir ou bonne chance. Je suppose que nous croyions alors nous revoir bientôt. Mais j’avoue tristement que je ne devais revoir aucun de mes compagnons de captivité non allemands ». Les Allemands du groupe sont envoyés à Capri, dans le village d’Anacapri, à l’hôtel Paradiso Eden pour interrogatoires d’identité. Les militaires (parmi lesquels Bogislaw von Bonin) sont dirigés vers une prison militaire, en Allemagne. Alex est toujours là. Arrivée de Detalmo. Retour à Naples puis Rome. Lui reviennent ces vers de Goethe : « La tristesse n’est pas toujours compagne de la souffrance / La fortune n’apporte pas toujours la joie. »

 

Le pasteur Martin Niemöller (1892-1984)

 

Le dernier chapitre rend compte de la recherche (fort compliquée) des deux enfants, Corrado (Corradino) et Roberto (Robertino), entreprise par Ilse, la mère de Fey, restée en Allemagne. 11 septembre 1945, date du premier anniversaire de son arrestation à Brazzà, Fey reçoit un télégramme qui commence ainsi : « Enfants retrouvés sont avec ta mère stop… » Grâce à une jeep de l’armée américaine et à un ordre de mission spécial, Fey et Detalmo franchissent le col du Brenner et foncent vers l’Allemagne, vers Ebenhausen, chez Ilse von Hassell. Ils y retrouvent leurs deux enfants qui sont là depuis la fin juillet 1945, alors que nous sommes fin octobre 1945 ! Ilse von Hassell, la vaillante grand-mère, n’avait pu les avertir considérant l’état de l’Allemagne. Ses recherches avaient fini par la conduire à Wiesenhof bei Hall pour y retrouver Corrado et Roberto, rebaptisés Vorhof, Conrad et Robert Vorhof. La responsable du centre elle-même ignorait la véritable identité des enfants, mais « connaissant les habitudes des S.S., elle soupçonnait que cette fausse identité offrait une certaine ressemblance avec la vraie (…), car VorHoff était manifestement inspiré de Von Hassell ». Dix jours après ces retrouvailles, tous les SS Kinderheim devaient être fermés : « Passé ce délai, les enfants non réclamés seraient adoptés par des paysans de la région, et sans doute perdus à jamais. »

Il existe probablement d’autres témoignages sur cette histoire très particulière inscrite dans la Seconde Guerre mondiale. Hormis celui de Fey von Hassell, je ne connais que celui de Léon Blum, des souvenirs narrés dans un petit livre dont je recommande la lecture, « Le dernier mois ». Le 3 avril 1945, Léon Blum et sa femme sont extraits de Buchenwald et, après un mois de pérégrinations, ils se retrouvent dans le Tyrol italien, où, le 4 mai 1945, ils aperçoivent les premiers Américains. Ce journal retrace ce dernier mois de captivité, d’où le titre. Léon Blum est un excellent écrivain – le lit-on encore ? J’ai abordé son œuvre sur les conseils d’un ami, avec « A l’échelle humaine » écrit à Buchenwald (juste avant « Le dernier mois » donc) où il fut interné de la fin mars 1943 au début avril 1945.

Ci-joint, le trailer d’un film qui s’efforce de rendre compte de cette histoire très particulière, « Hostages of the SS » :

https://zdf-enterprises.de/en/catalogue/international/zdfefactual/history-biographies/hostages-of-the-ss

Et une visite à Brazzà qui tient une place centrale dans ces pages de Fey von Hassell :

https://www.youtube.com/watch?v=inh3Fp92feI

 

Olivier  Ypsilantis

 

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