Fey von Hassell, « prisonnière de sang » – 2/3

 

Fin 1943, la guerre se rapproche. Fin novembre, les Alliés lancent une vaste offensive dans la région de Naples. Fey craint d’être coupée de Detalmo, aussi décide-t-elle de partir pour Rome, un dangereux voyage (son train sera mitraillé par l’aviation) dans des trains bondés, lents, sales et malodorants. Elle le retrouve à Rome alors qu’il est recherché par la Gestapo. Son logement est un véritable nid de Résistants. Dans le garage, des cartes imprimées en secret destinées à guider les prisonniers évadés qui cherchent à rejoindre les troupes alliées.

Fey est de retour à Brazzà pour Noël qu’elle célèbre avec ses deux enfants, Corradino et Robertino, des gens de la maison et les officiers allemands qui occupent la villa. « Je les avais invités car je connaissais la nostalgie des gens du Nord au moment de Noël ». Elle reçoit la visite de son frère, un antinazi, blessé sur le front Est. Fey l’Allemande doit jouer en finesse. Par exemple, elle veille à vendre les produits agricoles de son domaine sans jamais céder à la tentation du marché noir. La Résistance ne tarde pas à la retirer de sa liste noire.

 

Claus Schenk Graf von Stauffenberg (1907-1944)

 

Alors que Brazzà est occupé par les Allemands depuis une dizaine de mois, une bombe explose le 20 juillet 1944 au quartier-général de Hitler, à Rastenburg, en Prusse-Orientale. 9 septembre, on lui annonce l’exécution de son père. Elle n’ose y croire, elle n’y croit pas vraiment. Elle est écrouée à la prison d’Udine durant dix jours avant d’être reconduite chez elle où elle est consignée. Mais le mécanisme est enclenché et elle doit se préparer à un « voyage ». Première étape, Innsbruck, au quartier-général de la Gestapo puis dans un hôtel où elle est séparée de ses enfants avant d’être conduite à la prison centrale – pour beaucoup, une étape vers les camps. Fey nous donne alors à voir une galerie de portraits (j’ai pensé à ceux que nous donne à voir Françoise Frenkel, à la maison d’arrêt d’Annecy), la prison laissant beaucoup de temps à l’observation.

22 octobre, jour de ses vingt-six ans, Fey est « libérée ». Un SS lui annonce : « Nous partons faire un petit voyage ». Où ? En Silésie (alors province allemande). En train vers Innsbruck. Des ruines partout et des villes désertées. Des foules immenses en mouvement vers l’ouest, mal vêtues, aux visages fatigués et anxieux ; et des armées en mouvement vers l’est. Trois jours et trois nuits de voyage. Arrivée à Reinerz (aujourd’hui Rynàrec en Tchécoslovaquie) où une voiture les conduit à travers la forêt jusqu’à un charmant hôtel isolé, le Hindenburg Baude. Elle y retrouve des Stauffenberg et elle commence à comprendre la raison de son arrestation et de tout ce trimbalage : « Nous avions en commun d’être apparentés à ceux qui avaient projeté d’assassiner Hitler ». Parmi les hôtes-détenus de l’hôtel, outre les six Stauffenberg, six Goerdeler et trois Hofacker. Tout en discutant avec eux, le schéma de l’attentat et de son échec commence à lui apparaître. L’Opération Walküre aurait pu réussir même si Hitler avait survécu à l’attentat. Mais pour ce faire, il aurait fallu couper les lignes téléphoniques du quartier-général de Hitler. Moment crucial : le soir même de l’attentat, alors que des éléments de la Wehrmacht commandés par Otto Ernst Remer investissent le ministère de la Propagande, celui-ci apprend que Hitler est en vie, et il se hâte d’écraser la conspiration à Berlin…

 

Melitta (Lita) Schenk Gräfin von Stauffenberg, née Schiller (1903-1945).

http://home.earthlink.net/~earthmath17/melitta.htm

 

La répression s’étend à celles et à ceux qui sont unis aux conspirateurs par les liens du sang, soit les ascendants ou les descendants directs ou collatéraux. Mais ce système implacable offre des bizarreries. Ainsi, Fey apprend que sa mère et sa sœur ont été arrêtées puis libérées sur l’insistance de son frère Wolf Ulli qui s’est offert à la Gestapo pour prendre leur place. Chose extraordinaire, les femmes ont été libérées et, plus extraordinaire encore, Wolf Ulli a été laissé en liberté.

Parmi les hôtes-internés du Hindenburg Baude, les Stauffenberg dont Fey se sent très proche, à commencer par Alexander (Alex), le frère aîné de Claus, professeur d’histoire ancienne à l’université de Munich. Fey nous donne une fois encore à voir une galerie de portraits hauts en couleur, les portraits des Sippenhäftlinge au Hindenburg Baude. Alexander a un frère jumeau, Berthold, exécuté par pendaison. Son frère Claus a été fusillé. Alex parle volontiers de ses deux frères à Fey. Il lui parle aussi de sa femme, Melitta (Lita), pilote d’essai et ingénieur aéronautique parmi les meilleurs. Elle a poursuivi son métier dans l’espoir d’aider sa famille, ce qu’elle fera avec son avion. Fey rend compte sans détour de la séduction particulière qu’exerce sur elle l’aîné des frères Stauffenberg. Cette Allemande devenue italienne a connu son pays d’origine et ses compatriotes dans ce qu’ils ont de pire ; et « Alex fut la première personne à me restituer tous les aspects positifs, tous les bons côtés de la nation allemande : sa culture humaniste, sa sérénité intellectuelle, son intégrité morale. »

30 novembre 1944. Retour à la gare de Reinerz. Voyage dans un wagon de troisième classe, entassés. Arrêt à Breslau. Nuit dans un hangar glacé et vide. Dorment à même le sol. Après moins de vingt-quatre heures, tous offrent un aspect lamentable, à commencer par les Goerdeler qui ont l’air de sortir d’une poubelle et qui se plaignent à tout propos, tandis que les Stauffenberg gardent leur dignité et leur maintien « qui s’apprennent dès le plus jeune âge ». En train. Arrivée par une nuit glaciale au camp du Stutthof. Le groupe est placé dans un baraquement à part, entouré d’une cour vide, en périphérie de ce vaste camp. Fey apprend qu’ils ont séjourné au Hindenburg Baude parce que la construction de ce baraquement avait pris du retard. Bien qu’ils ne soient soumis à aucun travail et aucun sévices, les détenus s’affaiblissent et le commandant du camp s’inquiète : il a reçu l’ordre express de Himmler : que les Ehrenhäftlinge soient maintenus en vie afin de pouvoir éventuellement servir de monnaie d’échange. L’inquiétude du commandant augmente après qu’une épidémie de typhus se soit déclarée dans son camp. Le groupe des Sippenhäftlinge compte à présent trois malades du typhus, deux de scarlatine et deux dysentériques Fey est parmi ceux qui ont le typhus. Et pour la première fois elle pense qu’elle ne survivra pas. Quatre semaines à délirer avec une fièvre qui dépasse les 40°, avec quotidiennement le hurlement des sirènes et le vacarme des bombes autour du camp, sans oublier les aboiements des chiens et les hurlements de terreur des évadés rattrapés par les molosses.

Dans le groupe, la solidarité est sans faille et Fey en rapporte les gestes. Deux prisonnières russes dépêchées par le commandant du camp pour les aider, considérant l’état d’affaiblissement extrême de tous et de toutes, leur révèlent ce qu’est la vie des détenus du camp, « et en comparaison notre sort nous fit l’effet d’un paradis ». Ils apprennent aussi qu’il y a d’autres Sippenhäftlinge au Stutthof, parmi lesquels des membres de la famille du général Walther von Seydlitz-Kurzbach qui, au cours de l’hivers 1942-1943, encerclé dans Stalingrad, s’était rendu aux Soviétiques puis avait appelé les Allemands à déposer les armes.

 

Walther von Seydlitz-Kurzbach (1888-1976)

 

27 janvier 1945. Départ en camion puis en train. Wagon de troisième classe. Le groupe est dans un état de faiblesse extrême, en particulier Clemens von Stauffenberg qui sera bientôt évacué et hospitalisé. Des congères bloquent le train. Dans ce convoi, des wagons à bestiaux où la mortalité est élevée. On jette les corps en contrebas. A l’arrêt, le long du train, se traînent d’interminables colonnes qui fuient l’avance russe en Prusse-Orientale. Les soldats ressemblent à des clochards. Parmi ces réfugiés, nombre d’enfants sans famille. Le convoi arrive à Dantzig après avoir fait trente kilomètres en trente-sept heures. Un camion les conduit au camp de Martzkan, dans un baraquement crasseux. Mais la nourriture est meilleure : il ne faut pas que meurent les « protégés » de Himmler. Fey note que ce régime leur sauva probablement la vie. Décès du premier « prisonnier de sang » du groupe : Anni von Lerchenfeld.

L’opinion générale parmi ces Sippenhäftlinge qui constatent leur amélioration est que Hitler ignore probablement qu’ils sont encore en vie tandis que Himmler les préserve discrètement dans le but de ménager ses intérêts. (Lorsque la défaite parut inévitable, Himmler encouragea les négociations avec les Anglo-Saxons et, pour ce faire, tenta de se servir des Juifs afin d’entrer en contact avec les Alliés et de monnayer des avantages. Parmi les plus connues de ces tractations, le marché proposé par Adolf Eichmann, subalterne de Heinrich Himmler, en mai 1944, qui offrait d’épargner les Juifs hongrois, dont la déportation battait son plein, en échange de dix mille camions (destinés au front de l’Est), de thé, de café, de cacao et de savon.) La plus grande discrétion était ordonnée aux Sippenhäftlinge qui ne devaient sous aucun prétexte révéler leur identité à des tiers, en s’appelant par exemple par leur vrai nom devant eux. Quant aux enfants « prisonniers de sang », leurs noms étaient gommés et remplacés par d’autres noms élaborés par la SS, comme nous le verrons.

Les prisonniers sont dans un tel état de saleté qu’ils implorent une douche, ce qui leur est accordé au troisième jour. « On nous fit alors entrer dans une grande pièce, où nous reçûmes l’ordre de nous déshabiller entièrement. Je m’aperçus soudain que l’endroit ressemblait étrangement aux chambres à gaz dont j’avais entendu parler à Stutthof, et toute envie de prendre une douche me quitta aussitôt. Un instant mon cœur cessa de battre, mais les S.S. laissèrent la porte ouverte, ce qui était bon signe, et quand le gardien tourna les robinets, c’est de l’eau chaude qui se mit à couler en abondance. »

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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2 Responses to Fey von Hassell, « prisonnière de sang » – 2/3

  1. Hanna says:

    Remarquable comme toujours cher Olivier,
    La vrai résistance allemande est une sujet peu connu du grand public.
    “Je m’aperçus soudain que l’endroit ressemblait étrangement aux chambres à gaz dont j’avais entendu parler à Stutthof, et toute envie de prendre une douche me quitta aussitôt”
    Quand je pense aux nombreuses fois où j’ai entendu que les Allemands eux-mêmes ne savaient pas ce qui se passait!

    • Olivier YPSILANTIS says:

      Merci pour votre mot, Hannah. Bien des Allemands n’étaient pas nazis et bien des nazis n’étaient pas allemands. Il m’a toujours semblé important d’évoquer la Résistance allemande, et dans toutes ses composantes. J’éprouve un intérêt particulier pour la Résistance de la vieille Allemagne aristocratique (ce qui ne saurait cacher le fait que des aristocrates ont été des nazis) et militaire. Elle montre combien le nazisme était plébéien et populacier.

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