Edith Bruck dans la Revue d’histoire de la Shoah

 

La Revue d’histoire de la Shoah (revue du Centre de documentation Juive Contemporaine, C.D.J.C.), dont le rédacteur en chef est Georges Bensoussan, vient de publier dans son numéro 207 (octobre 2017), intitulé « Des philosophes face à la Shoah », le compte-rendu d’un livre d’Edith Bruck, « Qui t’aime ainsi », traduit de l’italien par Patricia Amardeil et publié aux Éditions Kimé, en 2017. Je précise que le compte-rendu publié dans ladite revue et qui porte ma signature a été élaboré par Patricia Amardeil (qu’elle en soit remerciée) à partir d’un article en deux parties que j’avais publié sur mon blog sous le titre « En lisant “Qui t’aime ainsi” (Chi ti ama così) d’Edith Bruck » :
http://zakhor-online.com/?p=11984
http://zakhor-online.com/?p=11997

Patricia Amardeil a également traduit un autre livre d’Edith Bruck, « Signora Auschwitz » (publié aux Éditions Kimé, en 2015) que j’ai également présenté sur mon blog, en deux parties, sous le titre « Signora Auschwitz – n°11152 (En lisant Edith Bruck) » :
http://zakhor-online.com/?p=10239
http://zakhor-online.com/?p=10202
Il me semble que Patricia Amardeil prépare une autre traduction d’un livre de cette grande dame des lettres italiennes. A suivre donc.

Le compte-rendu en question publié dans la Revue d’histoire de la Shoah figure à la partie Notes de lecture, aux pages 469, 470 et 471. J’ai choisi de le placer dans le présent article à partir de photographies des pages concernées. Il me semble qu’ainsi il ne pourra que gagner en authenticité.

La Revue d’histoire de la Shoah se présente ainsi : « Seul périodique européen consacré à l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe, et première revue d’histoire sur le sujet, cette publication est essentielle pour tout étudiant ou chercheur travaillant sur cette césure de l’histoire. Elle entend donner un aperçu des chantiers actuels de l’historiographie du judéocide. La Revue d’histoire de la Shoah ouvre également son champ d’étude aux autres tragédies du siècle : le génocide des Tutsi au Rwanda, celui des Arméniens de l’Empire ottoman et le massacre des Tsiganes. »

La Revue d’histoire de la Shoah est la revue du Centre de documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.), créé par Isaac Schneersohn, en 1943. Je me permets donc de mettre en lien une présentation de cette exceptionnelle institution : « Créé en France dans la clandestinité pour documenter la persécution des Juifs en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Centre de documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C.) est une des composantes essentielles du Mémorial de la Shoah » :
http://www.memorialdelashoah.org/archives-et-documentation/le-centre-de-documentation/histoire-du-cdjc.html

La Revue d’histoire de la Shoah publie deux numéros par an, des dossiers indépendants les uns des autres, des dossiers de quelque cinq cents pages, chacun s’attachant à un sujet précis. Quelques titres choisis au hasard afin de donner un aperçu de l’immensité de ses sujets d’étude qui (à l’adresse de ceux, si nombreux, qui ont vite fait d’accuser les Juifs de communautarisme) ne se limitent pas à la Shoah et aux seules souffrances juives : Négationnisme, le génocide continué ; Les Tsiganes dans l’Europe allemande Aryanisation : le vol légalisé ; Des voix sous la cendre : manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau ; Une passion sans fin. Entre Dreyfus et Vichy : aspects de l’antisémitisme français ; Ailleurs, hier, autrement : le génocide des Arméniens ; Antisémitisme et négationnisme dans le monde arabe-musulman : la dérive ; Les Conseils juifs dans l’Europe allemande ; La Wehrmacht dans la Shoah ; Violences de guerre, violences coloniales, violences extrêmes avant la Shoah ; Rwanda, quinze ans après. Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi ; L’horreur oubliée : la Shoah roumaine De l’action T4 à l’action 14f13 ; Se souvenir des Arméniens, 1915-2015 ; L’Italie et la Shoah. Le fascisme et les Juifs ; Les Juifs d’Orient face au nazisme et à la Shoah, 1930-1945, etc.

 

La librairie du Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy l’Asnier, 75004, Paris.

 

Ci-joint, l’article de présentation de « Qui t’aime ainsi » (Chi ti ama così) d’Edith Bruck, dans le numéro 207 de la Revue de l’histoire de la Shoah. La première page est photographiée, sa suite est dactylographiée :

15 avril. Bergen-Belsen est libéré et cette date correspond précisément au premier anniversaire de son arrestation. Transfert à Celle, à peu de distance de Bergen-Belsen. Cinq mois après leur libération, les deux sœurs reviennent en Hongrie, dans leur village où elles espèrent revoir des rescapés de leur famille. Elles font halte à Budapest qu’Edith ne connaît pas et où elles retrouvent Margo, une de leurs sœurs, et son petit garçon, puis leur frère, Peter, survivant des camps lui aussi et qui a vu son père mourir, et une autre sœur, Leila, élégante et froide, et qu’Edith ne reverra pas. L’écriture est alerte, trépidante même, moqueuse volontiers. La mémoire d’Edith Bruck est si précise qu’en la lisant, on se voit placé devant un écran, au cinéma. On est immergé dans l’espace et le temps dont elle rend compte. Ce témoignage est celui d’une femme qui ne cache pas ses sentiments et ses comportements et, de ce point de vue, on peut parler d’une « femme libre ». Edit Bruck n’est pas une militante : elle est son propre porte-parole. Elle s’efforce même d’être sioniste, mais sans y parvenir vraiment. Elle se dit qu’elle l’aurait vraiment été si elle était née et restée en Israël, si elle avait été une sabra. Et c’est peut-être même pourquoi, avant tout, ce témoignage est si précieux.

L’écriture, vigoureuse et rigoureuse, suit son rythme. Et le lecteur en vient à remercier Edith Bruck, mais aussi sa traductrice, Patricia Amardeil. La famille décide d’envoyer « la brebis galeuse » en Palestine. Elle finit par s’entendre avec un garçon, Milan. Ils pensent partir ensemble. Elle a à peine seize ans. Cérémonie (juive) de mariage. Départ pour la Palestine. Le groupe quitte la Tchécoslovaquie pour l’Allemagne où il transite par différents camps. Marseille. Embarquement clandestin. Nous sommes fin août 1948. Elle débarque à Haïfa le 3 septembre 1948.

Arrivée en Israël, Edith Bruck veut s’engager dans l’armée, mais elle n’a pas dix-huit ans. Elle ne supporte plus la vie en communauté. Elle veut divorcer, fait des ménages et finit par divorcer. Elle se débrouille et ne se débrouille pas. Elle devient amoureuse et se marie le couple s’installe dans un entresol crasseux. Ils s’aiment à la folie. Elle travaille dans un restaurant, quatorze heures par jour, sans oublier les tâches ménagères. La promiscuité encore et toujours. Disputes. On se sépare. On se rabiboche. Le mari finit par la frapper. Divorce. Elle quitte Haïfa pour Tel Aviv, ne trouve pas de travail, tombe malade, revient à Haïfa.

Edith envie la force des sabras, de ceux et celles qui ne connaissent que le pays où ils sont nés, Israël. Mais elle porte en elle les camps et elle se sent vieille alors qu’elle a tout juste vingt ans. La fin de ce livre mérite une attention particulière tant elle y décrit sur un mode pudique (et qui pourtant ne cache rien) ce qu’elle, mais aussi tant de rescapés des camps nazis, éprouvent. Son passé (ses épreuves et ses erreurs) l’encombre et lui pèse. Elle veut quitter Israël mais étant divorcée, elle peut être retenue pour faire son service militaire. Elle contracte un troisième mariage, une pure formalité, puis s’empresse de divorcer avant de quitter le pays.

Edith Bruck avait commencé à écrire ce livre à la fin de l’année 1945, en Hongrie et en hongrois, sa langue maternelle. Elle a perdu en Tchécoslovaquie le cahier dans lequel était consigné le début de ce récit. « J’ai essayé de le réécrire ensuite, à plusieurs reprises, dans les différents pays où j’ai été. Ce n’est qu’à Rome, entre 1958 et 1959, que j’ai réussi à l’écrire intégralement dans une langue qui n’est pas la mienne ». Ainsi ce livre a-t-il été précédé d’une tentative partielle d’écriture de la mémoire.

De cette façon, malgré elle, Edith Bruck se fait porte-parole silencieuse des rescapé(e)s des camps. Et c’est aussi ce qui contribue à la très grande valeur de ce témoignage, valeur littéraire (elle est une écrivaine majeure de la littérature italienne et européenne) et valeur historique, un document pour l’histoire, celle des Juifs hongrois mais aussi celle de l’État d’Israël en 1948.

 

Olivier Ypsilantis

 

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