En lisant « Rien où poser sa tête » de Françoise Frenkel – 3/3

 

Il devient de plus en plus difficile de circuler. Les étrangers ne peuvent quitter les limites de leur résidence sans sauf-conduit, refusé « aux étrangers de race juive ». Françoise Frenkel pense néanmoins passer en Suisse. Elle reste dans l’attente d’un visa et se terre à Nice. Elle loge à Cimiez (un quartier au nord-est du centre-ville de Nice), chez une mère et sa fille chez lesquelles elle ne se sent vraiment pas à l’aise.

Pour l’Histoire, suivent de précieuses informations sur l’arrivée des Italiens qui détricotent les mesures prisent par Vichy. Parmi ces mesures, la synagogue de Nice est remise en état et rendue au culte. L’étreinte se desserre mais pour combien de temps ? S’installe au fond du jardin à l’abandon d’une villa, chez une Parisienne septuagénaire et se prépare à l’aventure, vers la Suisse. Le 15 décembre 1942, le consulat de Suisse lui remet son visa mais elle sait qu’elle ne peut quitter la France que clandestinement. Sa logeuse l’aide à confectionner des cartes d’identité et de ravitaillement à partir des siennes. Les deux femmes s’affairent donc sans l’aide d’aucun spécialiste. Conclusion : « Les documents se présentèrent sous un aspect fort honnête, à condition qu’on ne les examinât pas de trop près… »

 
En couverture, une vue de Passauerstrasse, Berlin, 1938, photographie de Willem van de Poll.
 

Vers la Suisse, en compagnie d’un ami des Marius, via Marseille puis Grenoble. Annemasse. Le passeur, un certain Monsieur Jules, surnommé « Julot », sent fortement l’alcool et ne lui inspire guère confiance ; mais, enfin, il est trop tard pour reculer. Cinq kilomètres dans la neige puis un tunnel. Françoise Frenkel qui a plus de cinquante ans a du mal à suivre le groupe de jeunes qui la précède. Les lumières de Genève ! Puis brume opaque. Perd la trace du groupe. S’endort sur le chemin. Se réveille. Est cueillie par un douanier alors qu’elle n’est qu’à quelques mètres de la frontière.

Chapitre X, « A la frontière ». Françoise Frenkel offre au lecteur une autre galerie de portraits qui permettent d’appréhender des psychologies particulières inscrites dans une époque particulière et révélatrices de cette époque – de la psychologie individuelle à la psychologie sociale. Une fois encore, le regard aigu de Françoise Frenkel s’efforce de lire l’individu sous le masque de la fonction et c’est aussi ce qui rend cet écrit si précieux.

Fouille corporelle faite par une certaine Marie. On retrouve cet appétit nécrophage qui associe le Juif et l’or : « Allons, avouez ! Vous avez des bijoux, de l’or, des pierres fines et des devises ! » En même temps elle me souffle complaisamment à l’oreille : « La mère Marie n’est pas méchante. Elle vous rendra tout ça à votre retour ». Et Françoise Frenkel se pose la question : « Retour d’où ? »

Elle prend note de tout ce qui pourrait être qualifié de zone grise (et nous ne sommes pas dans un Lager – voir la zona gris telle que la définit Primo Levi), de ces fonctionnaires qui accomplissent leur devoir sans rien avoir contre les Juifs : « C’est des gens comme les autres ». Et puis il y a ces poncifs, bien enfoncés dans des têtes. Ainsi, un gendarme admet qu’il se passe des choses lamentables au camp de Gurs qu’il a vu ; mais il se reprend aussitôt : « C’est terrible, mais ils ont dû commettre des crimes ou des fraudes en Allemagne. Il paraît qu’ils ont mis le pays sans dessus dessous avant la guerre de 14 et qu’après 18, ils ont ruiné l’Allemagne en transportant toutes les richesses, tout l’or, toutes les devises dans leur Palestine, dans les deux Amériques et pas mal en Suisse. Alors, vous comprenez ! Ils payent maintenant ». Un autre gendarme console une jeune fugitive arrêtée sur un ton enjoué et nullement ironique : « Enfin, mademoiselle, ce n’est pas une catastrophe d’aller en Allemagne pour y travailler ! Ils payent bien et l’on y mange mieux que chez nous », etc. etc.

Gendarmerie de Saint-Julien (il doit s’agir de Saint-Julien-en-Genevois), un gendarme attentionné. Transfert à la maison d’arrêt d’Annecy. Une galerie de portraits encore, dont la geôlière. Nationalités diverses, femmes dignes d’un roman de Francis Carco et fugitives. « Jeunes ou âgées, belles ou laides, fraîches ou fanées, jeunes filles ou mères de famille, toutes avaient fui la déportation. »

Je le redis, Françoise Frenkel est une excellente portraitiste. Ses portraits sont précis et exécutés avec une grande économie de moyens, en quelques coups de crayon. L’art avec lequel elle restitue également l’ambiance d’un lieu, qu’il s’agisse de la Promenade des Anglais, à Nice, ou des locaux de la maison d’arrêt d’Annecy.

Palais de Justice de Saint-Julien. Des moments cocasses, tragicomiques (et ce livre n’en manque pas). L’avocat de Françoise Frenkel lui laisse bon espoir. « Il me dit que mon dossier contenait des pièces capables de m’innocenter de crimes autrement graves qu’une tentative d’escapade en Suisse ». De fait, elle est acquittée et la lettre de recommandation de 1939 que l’administration avait dédaignée, et à plusieurs reprises, avait fait grand effet, surtout au passage… nous souhaitons qu’elle jouisse dans notre pays de tous les droits et de toutes les libertés. Retour à la maison d’arrêt d’Annecy pour formalités, avant d’être libérée. Elle frappe à la porte de Monsieur l’abbé F., un homme que lui avaient recommandé nombre de réfugiés. Il la dirige vers un « couvent tout blanc sur le fond des montagnes », puis il passe la voir. Elle dit de lui : « Il n’avait aucune prudence, aucune mesure dans l’exercice de son œuvre de charité et se jetait hardiment, le front haut, dans un danger qu’il ne pouvait ignorer ». Mais qui était cet homme de courage, Monsieur l’abbé F.? Françoise Frenkel tombe malade. Sœur Ange la soigne et Madame Marius vient lui rendre visite avec le visa renouvelé délivré par le consulat suisse de Nice. Elle l’informe par ailleurs de la déportation de la plupart de leurs connaissances communes et de l’éviction des Italiens par les Allemands, partout dans les Alpes-Maritimes.

 

 

Deuxième tentative de fuite vers la Suisse. Un soldat italien l’arrête alors qu’elle tente de franchir la frontière. Tandis que des gardes-mobiles approchent, il a prend par le bras et se met à célébrer dans un mélange d’italien et de français la beauté de sa terre, la terra napolitana. Il ne la livre pas, il la reconduit chez elle, à Annecy, dans son hôtel. Elle se promène dans la ville, ce qui enrichit le livre d’un autre tableau peint avec maestria.

Mis au courant de l’échec de sa deuxième tentative de fuite, Monsieur Marius se rend au consulat suisse de Nice où il apprend que le laisser-passer (délivré pour la troisième fois) peut être retiré au consulat d’Annemasse. Par ailleurs, les amis de Suisse de Françoise Frenkel l’informent qu’ils ne pourront plus lui obtenir une prolongation ou faire une nouvelle demande. L’étau se resserre et elle décide de tenter une fois encore de franchir la frontière suisse.

Françoise Frenkel écrit (et elle pense probablement à toutes celles et à tous ceux qui l’ont aidée, les Marius en particulier : « Dans l’histoire de la France pendant les années de l’Occupation, les pages consacrées à la Savoie compteront parmi les plus altières et les plus glorieuses. »

Dans l’attente du visa annoncé, elle recommence à se cacher. Puis après quelques jours, visa prolongé en poche, elle se prépare. « Disposant de papiers d’identité encore sans indication de race, je pouvais circuler sans danger imminent ». Contact avec un douanier passeur. Elle prend note de la tonalité dépréciative avec laquelle le mot « Milice » est prononcé par cet homme et elle se souvient de ces gendarmes qui disaient à ceux dont ils avaient la garde qu’il ne fallait pas les confondre avec la Milice. « Je n’avais pas alors compris toute la profondeur de cette distinction. »

Le long de la frontière, elle repère les emplacements des portillons dans la clôture. Les sentinelles postées tous les deux ou trois cents mètres sont des… Italiens. Un paysan occupé à couper de l’herbe au bord de la route l’encourage à faire vite après lui avoir signalé que le portillon coince. Un soldat italien accourt et tire. Elle enjambe l’obstacle et tombe. Un soldat arrive et la relève, un … soldat suisse, ce qu’affolée elle ne comprend pas immédiatement. Il lui signale qu’elle n’est pas blessée et que l’Italien a tiré en l’air. Elle fond en larmes, se relève et marche tout en mettant de l’ordre dans ses vêtements déchirés et en étanchant le sang de ses blessures dues à la chute. « Discrètement, le soldat suisse marchait devant moi, portant le lamentable baluchon, compagnon de mes fuites successives… »

 

Quelques mots encore.

Dans la partie « Remerciements », j’ai relevé quelques noms qui m’ont permis d’en savoir un peu plus. Parmi ces noms : Valérie Scigala « qui, sur son blog, fit réapparaître le nom de Françoise Frenkel sur la toile » ; Corine Defrance « qui consacra, en 2005, la seule étude sur la Maison du Livre et participa aux recherches » ; il est enfin question de parents de Françoise Frenkel (Simon Srebrny, Irenka Taurek et Peter Wechsler) « dont les souvenirs et les archives personnelles nous ont été d’une aide précieuse. »

Je n’ai pas trouvé le blog de Valérie Scigala que je désirais mettre en lien. « La Maison du Livre français à Berlin (1923-1933) et la politique française du livre en Allemagne », l’étude de Corine Defrance, s’ouvre sur ces mots : « Si Pierre Bertaux ne l’avait mentionnée dans les lettres adressées à ses parents, peut-être la trace de la « Maison du Livre français », cette petite librairie française de Berlin, aurait-elle été définitivement perdue. »

Merci pour votre livre, Madame Frenkel.

 

Olivier Ypsilantis

 

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