En lisant « Rien où poser sa tête » de Françoise Frenkel – 1/3

 

J’ai lu plusieurs fois que « Rien où poser sa tête » se lisait d’une traite. Je me suis dit qu’il pouvait s’agir d’une formule consacrée destinée à attirer le lecteur et stimuler les ventes. J’ai acheté le livre et je l’ai lu… d’une traite, un soir.

Ce livre est précieux et pour bien des raisons. D’abord parce que ce document magnifiquement écrit (directement en français par quelqu’un dont le français n’est pas la langue maternelle) est le seul écrit d’une femme dont on ne sait presque rien, hormis ce qu’elle rapporte dans ce petit livre. Entre la rédaction de ces pages, en 1943-44, en Suisse, sur les bords du lac des Quatre-Cantons, et sa mort à Nice, en 1975, il y a comme un vide. Dans la « Chronologie » que propose l’édition que j’ai entre les mains (Éditions France Loisirs, 2016), on rapporte simplement, entre 1945 (parution du livre en septembre, chez J.-H. Jeheber S.A.) et 1975 : Fin 1945. Probable retour de Françoise Frenkel à Nice. 1958. Françoise Frenkel fait une demande d’indemnisation pour la saisie de sa malle par la Gestapo. 18 janvier 1975. Décès de Françoise Frenkel à Nice. C’est peu pour trente ans de vie. Dans la partie « Dossier », en annexe, l’essentiel se rapporte à cette saisie par la Gestapo et à la demande d’indemnisation. Dans cette même partie, une photographie montre la dernière adresse de Françoise Frenkel : Villa Tanit, 5 rue Alexandre Dumas à Nice. Je m’y suis promené grâce à Google Earth.

En refermant ce livre je n’ai pu que remercier Françoise Frenkel ; et il n’est pas si fréquent d’avoir envie de remercier un auteur.

 

 

Ce livre simple en dit plus que de volumineuses et savantes études – dont il ne s’agit pas de nier la valeur. Ce petit livre fait taire les commentaires, les bavardages. On lit, on remercie. Et d’un coup, je me trouve bien bavard. Je devrais me taire après avoir signalé ce livre. Mais je poursuis car j’en ai trop dit.

Françoise Frenkel dédie ce livre aux hommes de bonne volonté (voir son avant-propos), aux hommes et aux femmes bien sûr. Je ne sais si elle était d’un tempérament heureux mais il est certain qu’elle s’efforce de mettre en évidence le meilleur de chacun, sans jamais donner dans le tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-gentil, un luxe alors impossible pour un Juif dans ces années. Elle restitue des présences en quelques traits, ce qui est la marque d’un grand écrivain. Françoise Frenkel la presqu’inconnue, la si-discrète – la trop discrète même – est une grande écrivain dont l’œuvre se réduit à quelques pages.

Je suis sorti de cette lecture effrayé et rasséréné. Effrayé par la puissance mortifère d’États et d’administrations accaparés par une idéologie mortifère, rasséréné par cette liberté que s’efforcent d’exercer des individus, notamment auprès les Juifs, les plus menacés alors. Je vais y revenir.

Françoise Frenkel est une passionnée de livres et depuis l’enfance. Non seulement de lecture mais aussi de livre au sens bien physique du mot. Il faut voir le plaisir avec lequel elle décrit leur reliure.

Elle quitte sa Pologne natale pour suivre des études de lettres à la Sorbonne. Elle ne donne à ce sujet aucun détail. Elle semble vivre entre les bouquinistes du Quartier Latin et les bibliothèques, à commencer par la Bibliothèque nationale et la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Elle effectue un stage chez un libraire de la rue Gay-Lussac, en 1919, stage qui décide d’une vocation qu’elle semble avoir depuis sa naissance. Elle pense ouvrir une librairie française dans une ville de Pologne, mais le livre français y est déjà si bien représenté qu’elle écarte son projet sans tarder. Et elle choisit Berlin (où elle a également étudié) car le livre français y est presque absent. Elle se lance dans ce qui est bien une aventure, malgré les mises en garde de Français et d’Allemands. Les débuts sont difficiles mais sa librairie ne tarde pas à attirer de plus en plus de clients, tant et si bien qu’elle déménage – Kleiststrasse, 13 puis Passauerstrasse, au 27 et enfin au 39a). 1921, avec la reprise des relations internationales, sa librairie est de plus en plus fréquentée. Françoise Frenkel ne se contente pas de vendre des livres, elle organise des conférences suivies d’auditions de disques français, des rencontres avec des écrivains de passage et même des représentations théâtrales et des sketches.

A partir de 1935 « les graves complications commencèrent », avec la question des devises, les visites de plus en plus fréquentes de la police et les saisies de livres « sous prétexte qu’un auteur figurait sur l’index ». La presse française finit par être interdite. La librairie de Françoise Frenkel vendait également journaux et revues. La Maison du Livre (dénomination officielle de sa librairie) a donc également été une Maison de la Presse.

Septembre 1935, promulgation des lois raciales de Nuremberg. Les tracasseries et les tentatives d’intimidation se multiplient. Françoise Frenkel est juive mais elle est encore relativement protégée par son statut d’étrangère. Elle a comme un nœud coulant passé au cou, nœud qui se resserre progressivement jour après jour. En lisant ces pages, j’ai pensé aux lettres de Gertrud Kolmar écrites de Berlin et envoyées à sa sœur réfugiée en Suisse, des documents humains, historiques (les histoires dans l’Histoire) et littéraires de la plus haute valeur.

 

 

Nuit du 9 au 10 novembre 1938, Kristallnacht. Sa libraire est épargnée par les S.A. : elle ne figure pas sur la liste, tandis que d’autres vitrines de la rue sont défoncées à la barre de fer et que la synagogue est en feu. « La ville entière prit un aspect indescriptible. Des meubles, des pianos, des lustres, des machines à écrire, des monceaux de marchandises gisaient sur les trottoirs ; des débris de vitres et de glaces recouvraient littéralement la chaussée. On pillait les bijouteries aussi bien que les humbles boutiques des pauvres. En dehors de quelques entreprises commerciales appartenant à des Juifs étrangers, tout fut liquidé de cette façon sinistrement organisée ». Le lendemain elle est invitée à rouvrir sa librairie : « La fermeture des entreprises étrangères (…) pourrait avoir des répercussions sur les établissements allemands hors du pays. »

Fin août 1939. Françoise Frenkel passe une dernière nuit dans sa librairie, ma raison d’être ainsi qu’elle l’écrit. Puis elle part en train pour Paris, pour la France. On s’y arrache les journaux, on colle son oreille aux postes de radio, mais on ne croit toujours pas à la guerre. Invasion de la Pologne. « Paris était devenu, du jour au lendemain, étrangement silencieux ». Puis c’est « la drôle de guerre », la campagne contre « la cinquième colonne » et le contrôle des étrangers qui la touche. Dans sa bienveillance naturelle, elle écrit : « Ces longues formalités, opérées un peu sans suite, étaient imposées à tous les étrangers, sans différence de nationalité ni de race. Elles n’avaient rien de vexatoire. On ne pouvait les attribuer qu’au désarroi général ». Il est vrai que les Juifs n’étaient pas encore spécifiquement visés. Françoise Frenkel prend note des marques de solidarité. Je dédie ce livre aux HOMMES DE BONNE VOLONTÉ… ceux qu’elle nomme volontiers les bons Français, ceux qui résistent d’une manière ou d’une autre à la propagande nazie et vichyste, à l’antisémitisme.

Quelques jours avant l’arrivée des Allemands, elle quitte Paris pour Avignon non sans avoir confié sa grande malle à un garde-meuble parisien, cette malle qu’évoque Patrick Modiano dans sa préface. On peut y lire : « Une dernière trace de Françoise Frenkel, quinze ans plus tard : un dossier d’indemnisation à son nom daté de 1958. Il s’agit d’une malle qu’elle avait déposée en mai 1940 au garde-meuble « Colisée », 45 rue du Colisée à Paris, et qui a été saisie le 14 novembre 1942 comme « bien juif ». Elle obtient, en 1960, une indemnité de 3500 marks pour la spoliation de sa malle ». L’importance de cette malle a une autre raison, pour nous lecteurs, et j’insiste : on ne sait rien d’elle entre 1945 et sa mort, en 1975, hormis ses démarches relatives à cette malle. Autre étrangeté (mais en est-ce vraiment une ?) : son mari, Simon Raichenstein, n’apparaît pas une seule fois dans ces pages. C’est par un document placé dans la partie « Dossier » que j’apprends qu’il a travaillé avec elle dans cette librairie, que « comme elle, il a fait ses études à Paris avant la Première Guerre mondiale, d’abord à l’École supérieure d’aéronautique en 1913, puis à l’École spéciale de mécanique et d’électricité ». Dans ce même document, j’apprends que le 10 mai 1933, Simon Raichenstein obtient un passeport Nansen et qu’il quitte définitivement Berlin pour Paris le 9 novembre de la même année. En note à passeport Nansen, on peut lire : « Du nom de son initiateur Fridtjof Nansen, Haut commissaire pour les réfugiés à la S.D.N. Créé en juillet 1922, le passeport Nansen est un document d’identité et de voyage destiné aux réfugiés et apatrides ». Détenu par la police française en juillet 1942, Simon Raichenstein est envoyé à Drancy puis à Auschwitz où il est assassiné en août 1942.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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