Des branches manquantes sur un arbre généalogique

En header, l’intérieur de la Grande Synagogue de Stockholm (Stockholms Stora synagogan Wahrendorffsgatan 3), construite entre 1867 et 1870 sur les plans de l’architecte Fredrik Wilhelm Scholander (1816-1881).

A celles et à ceux que j’aime.

 

Donc, ces ancêtres coupés de l’arbre généalogique étaient juifs. Idem avec d’autres sur une autre branche manquante – coupée. Je fais usage de l’image « branche » tout naturellement, parce que « arbre généalogique ». Lorsque j’écris « branches », je pense plutôt « racines », les racines de l’arbre généalogique. Je pourrais faire usage de l’image « trou », parce que « tissu généalogique » (avec fil de trame et fil de chaîne). Un « trou » pour effacer une « tache » dans le « tissu généalogique »…

Ces branches manquantes (ces trous) m’intriguèrent d’autant plus qu’elles n’étaient pas si lointaines (XVIIIème – XIXème siècle), ce qui me parut surprenant dans une famille à la généalogie multiséculaire. J’ai donc pensé comme malgré moi que ces branches avaient été sciées sciemment  afin de cacher une différence qui allait au-delà du rang social, une différence plus radicale. L’hypothèse « Monsieur de Machin-Chose a eu un enfant avec une servante » ne me convainquait pas ; et j’ai pensé comme guidé que cette différence pouvait avoir un nom : Juif/Juive. Efforçons-nous de nous placer dans des époques bien différentes de la nôtre.

 

Isaac Aaron (1730-1817). Grâce à son savoir-faire comme graveur de sceaux, il put s’établir dans la Suède de Gustav III et y travailler. Il fut le premier Juif à recevoir cette autorisation (en 1774) sans avoir à se convertir. Il est l’auteur de mémoires dont il existe une édition scientifique que je me suis promis de faire traduire et de lire afin d’en rendre compte. Ci-joint, une très intéressante note :

http://www.kestenbaum.net/content.php?&item=23494&pos=207&wide=false

 

Mes recherches répondaient à diverses motivations. Tout d’abord la curiosité, la curiosité qui ne cesse de m’entraîner comme un chien entraîne son maître, mais aussi la volonté de confirmer une intuition et, ainsi et surtout, de redonner vie à des oubliés, plus exactement à des effacés, car j’étais certain qu’il y avait eu volonté d’effacement.

Mes deux enquêtes n’ont pas été longues et tortueuses comme celle qui m’avait conduit vers Marianne Cohn, une enquête dont j’ai rendu compte sur plus d’une centaine de pages de courriers et d’éléments d’un journal.

Internet me permit d’avancer très vite puisque j’avais en ma possession certaines clés à entrer sur des moteurs de recherche, Google pour l’essentiel. Et puis le nom de la famille nous était connu. Ce que nous ne savions pas, c’est que cet homme dont le nom était volontiers prononcé entre nous, Émile Hoskier (1830, Oslo – 1915, Paris), banquier et consul de Danemark en France, était de mère juive, Esther Heckscher, fille de Samuel Heckscher, courtier à la bourse de Copenhague. J’ai également appris par Internet que son établissement (la banque E. Hoskier & Cie) avait été classé « banque juive » par les nazis et leurs collaborateurs vichystes chargés de l’ « aryanisation » économique. Je l’ai appris par l’article suivant mis en lien, un article du 16 janvier 1998, publié dans Libération, signé Natalie Castetz et intitulé « Des archives sur la spoliation des Juifs réapparaissent. Étrange découverte dans les décombres de l’incendie du Havre », un énorme incendie volontaire déclenché le 19 août 1997 dans des hangars du port autonome du Havre :

http://www.liberation.fr/evenement/1998/01/16/des-archives-sur-la-spoliation-des-juifs-reapparaissent-etrange-decouverte-dans-les-decombres-de-l-i_225121

Donc, j’ai assez vite retracé cette branche, recousu cet accroc, et je suis arrivé à Isaac Aaron (1730-1817), graveur sur sceaux, fondateur de la communauté juive de Stockholm, marié à Hanna Levin (1731-1817), l’un et l’autre parents d’une fille unique, Ester. Le portrait de cet ancêtre est conservé à la synagogue de Stockholm. Wikipedia (utile à l’occasion malgré le grand nombre d’inexactitudes et d’à peu près qui y traînent) propose une biographie de cet homme (à ne pas confondre avec d’autres Isaac Aaron également présentés par cette online encyclopedia) :

https://en.wikipedia.org/wiki/Aaron_Isaac

Un lien Internet, The Jewish Community of Stockholm, apporte les precisions suivantes : « Capital of Sweden. The first Jew to settle in Stockholm was the gem-carver and seal-engraver, Aaron Isaac, who arrived in 1774. A year later the Jewish community was founded when the right of residence in the Swedish capital was granted to him, his brother, his business partner, and their families. By 1778-79 there was already a community of 40 families. »

En complément à la légende placée sous le portrait d’Isaac Aaron ci-dessus. Le texte d’Isaac Aaron à faire traduire a été écrit en yiddish et, à ma connaissance, il n’a été traduit qu’en suédois et en allemand : « Aaron Isaacs Minnen: En judisk kulturbild från Gustaviansk tid », avec présentation d’Abraham Brody et Hugo Valentin, chez Hugo Gebers Förlag, Stockholm, 1932. Les pages 61 à 221, soit le texte en allemand ; les pages 222 à 370, soit la traduction suédoise suivie de notes. L’intégralité de ce document a été digitalisée par Goethe Universität, Frankfurt am Main (cliquer sur Download: Aaron Isaacs Minnen) :

http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de/freimann/content/titleinfo/123207

Retracer l’autre branche ne m’a guère été plus difficile. Nous avons fait appel au Cercle de Généalogie Juive (qu’il en soit remercié), la première association française de généalogie juive dont le logotype est éloquent puisqu’il montre l’union pour moitié-moitié d’une menorah et d’un olivier. L’information nous est parvenue sans tarder, avec le vrai nom recherché, le prénom et ses ancêtres sur plusieurs générations. Ainsi allait-on méthodiquement effacer l’effacement…

 

La synagogue de Delme (Moselle), aujourd’hui convertie en Centre d’Art contemporain. Delme n’est qu’à une dizaine de kilomètres de Chambrey dont est originaire Salomon Caën. Ci-joint, une histoire de cette synagogue :

http://judaisme.sdv.fr/synagog/moselle/delme.htm

 

Tout a commencé par une histoire de tombe retrouvée au cimetière du Père Lachaise, une tombe de marbre noir sur laquelle était gravé un nom à consonance juive : soit un nom qui aurait pu être ou ne pas être juif, comme tant d’autres noms. Prenons Abraham, notre père à presque tous. « Abraham » patronyme peut être juif ou ne pas l’être. Ainsi trouve-t-on de nombreux « Abraham » chrétiens en Bretagne. Parmi eux, Jean-Pierre Abraham, écrivain et gardien de phare, le phare d’Ar-Men, l’Enfer des Enfers… Mais le patronyme « Abraham » en Alsace ou en Lorraine est à coup sûr juif. Il existe à ce sujet nombre d’études passionnantes menées par des érudits. Ainsi, le nom gravé sur cette tombe du cimetière du Père Lachaise, « Caen », pouvait être juif (un nom à classer dans la catégorie « Cohen », « Cahen ») ou ne pas l’être. Il y a des « Caen » chrétiens dans la Manche ou le Calvados, il n’y en a pas en Moselle ou dans le Haut-Rhin.

Le nom Caen, gravé dans le marbre, correspondait au nom des enfants d’un homme dont nous ignorions encore le prénom et le vrai nom. Le Cercle de Généalogie Juive nous apporta une aide décisive. Ainsi nous apprîmes que le tréma avait été omis sur le e de Caen, soit Caën. L’avait-il été volontairement ? Car si Caen peut ne pas être juif, Caën l’est sans aucun doute. Nous apprîmes dans un même temps que le père des enfants inhumés sous ce marbre noir se prénommait Salomon, Salomon Caën. Où repose-t-il ? Nous l’ignorons encore. Le Cercle de Généalogie Juive nous communiqua par ailleurs la liste de ses ancêtres sur plusieurs générations, tous des Juifs mosellans à en croire leurs patronymes. Parmi ses ancêtres, un certain Salomon Créhange (Créhange est aussi le nom d’une commune de Moselle), ce qui nous porta vers le milieu du XVIIIème siècle. Parmi ses ancêtres, des Cahen, Bernard (francisation de Bernhardt), Israël, Aron. Nous apprîmes également que Salomon Caën était originaire de Chambrey, en Moselle, un village qui avait été presque entièrement détruit au cours de la Première Guerre mondiale et qui relevé de ses ruines sera très durement touché au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Ayant un peu étudié l’histoire des Juifs de Moselle et leur sociologie, et tenant compte du fait que Salomon Caën était originaire d’un village (qui comptait tout de même environ deux fois plus d’habitants à sa naissance qu’il n’en compte aujourd’hui), j’ai pensé qu’il devait être marchand de bestiaux, colporteur, boucher, usurier, comme la plupart des Juifs des petites communautés rurales d’Alsace et de Lorraine d’alors. Ayant appris qu’on le retrouvait à Lyon et à Paris, j’ai penché pour « colporteur », ce que confirmera la consultation de microfilms aux Archives de Paris où son activité est désignée par « Voyageur ». A la mort de sa femme, Flore (probablement une non-Juive), à Paris, en 1855, il était père de trois enfants : une fille de dix ans, une autre de six ans et un fils de quatre ans. Le document établissant la succession montre une famille bien modeste. Que vendait Salomon ? Du tissu ? Des boutons ? Des miroirs ? Des peignes ? De la passementerie ? Emportait-il tout son commerce avec lui ? Il mourut à Paris en 1867. Il s’était remarié à Lyon, un an après la mort de sa femme, en 1856 donc, avec Allegra Laudi, une Juive de Turin. Ont-ils eu une descendance ?

Les trois enfants de Salomon et de Flore se prénommaient Julie, Berthe et… Abel. Que penser de ce prénom biblique (issu du quatrième chapitre de la Genèse) donné à quelqu’un dont le patronyme est Caen ? L’a-t-on prénommé ainsi par attachement à une tradition, pour atténuer l’assassin (Caïn) par l’assassiné (Abel) ? Doit-on y voir un simple clin d’œil ? Quoi qu’il en soit, je plains ce pauvre garçon : trimbaler une telle charge symbolique ! Mais j’y pense, le tréma ne figurait probablement pas sur son nom, ce qui devait donner à la prononciation non pas [ka.ɛ̃] (Caïn/Caën) mais [‘kã] (Caen), comme la ville du Calvados. Abel Caen n’a donc peut-être pas souffert comme aurait souffert Abel Caën (Caïn). Et j’y pense ! Le jeune Abel est mort étouffé par la tuberculose alors que Abel signifie souffle en hébreu ! הֶבֶל

Contrairement à Isaac Aaron, un Juif qui évolua dans l’entourage d’un souverain, un Juif dont le nom est connu de la communauté juive de Suède, un nom consultable en ligne, Salomon Caën est inconnu de tous. Il n’a laissé aucune trace hormis sa descendance, bien sûr, ce qui est essentiel. Mais pour le reste ? Ainsi, avons-nous tenu à placer sa signature en fin d’article (une signature extraire du gigantesque continent des archives, les Archives de Paris en l’occurrence) et la donner à voir à ceux et celles qui liront ces lignes. C’est une signature à la graphie soignée, qui semble procéder et s’élever d’un ample tourbillon dans lequel est accroché comme un hameçon. Salomon Caën savait écrire, ce qui n’était pas courant à l’époque, en 1855 – ce document date de l’année de la mort de sa femme, Flore. Il est vrai que les Juifs, y compris les plus modestes, mettaient l’accent sur l’éducation, à commencer par la lecture et l’écriture.

La signature de Salomon Caën (on notera qu’il n’a pas inscrit le tréma) trouvée au bas d’un document notarial aux Archives de Paris.

Olivier Ypsilantis

 

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One Response to Des branches manquantes sur un arbre généalogique

  1. Hanna says:

    Bienvenue au club!
    Redonner vie a des oublies, quelle belle quête!
    Monsieur Salomon Caen était un Cohen, quant à sa femme Flore, peut-être n’était-elle pas juive (vérifier les prénoms de ses parents) ou peut-être si, car Flore était l’un des prénoms donnés dans les familles juives qui voulaient oublier les prénoms purement bibliques et ne se résolvaient pas à donner à leurs enfants des prénoms de saints catholiques. Quand, il le faisaient, un prénom juif suivait toujours: par exemple Theodore Herzl ou WladimirZeev. Quand parfois, le prénom juif n’était pas inscrit officiellement, on savait dans la famille quel était le “Vrai” prénom!

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