Belchite

Belchite ! J’ai pris l’habitude de m’arrêter à Belchite, en Aragon, lorsque je reviens en France. C’est un haut-lieu du souvenir comme l’est Oradour-sur-Glane. L’histoire de ces deux localités diffère l’une de l’autre, et grandement, mais leurs ruines sont là et témoignent. Sur mon bureau, un presse-papier, une brique ramassée à Belchite ; peut-être est-ce-t-elle qui m’incite à vous écrire ces quelques lignes.

« Belchite » pour les Français qui n’ont pas oublié les combats de la Libération de Paris est un nom aussi symbolique que « Guadalajara », « Brunete » « Guernica » ou « Teruel », des noms de la Guerre Civile d’Espagne mais aussi les noms dont avaient été baptisés les premiers blindés ‒ des half-tracks ‒ qui entrèrent dans Paris, le 24 août 1944 au soir avec, à leur bord, des Espagnols de La Nueve du capitaine Raymond Dronne.

La bataille de Belchite (24 août – 7 septembre 1937) s’inscrit dans un ensemble d’opérations. Si Belchite fut une victoire tactique pour les Républicains ‒ ils prirent Belchite et ses environs ‒, elle fut une victoire stratégique pour les Nationalistes ‒ les Républicains ne parvinrent ni à s’emparer de Zaragoza, un nœud de communication, ni à ralentir la progression de leurs ennemis en Cantabria et Asturias. En effet, le gouvernement de la République, présidé par Juan Negrín (avec Manuel Azaña comme président de la République) avait décidé de lancer en Aragon une offensive de diversion dans le but de ralentir l’avance des Nationalistes dans le Nord du pays. Indalecio Prieto était alors ministre de la Défense de la République. Sous-jacente à cette stratégie se cachait une raison politique : le front d’Aragon était contrôlé par le P.O.U.M. et les anarchistes de la C.N.T. / F.A.I. Le Consejo Regional de Defensa de Aragón en était venu à former une sorte d’État dans l’État républicain, un Estado anarquista, phénomène unique à l’exception de l’Ukraine de Makhno, au début des années 1920. Pourtant reconnu le 6 octobre 1936, le Consejo de Aragón (sous la présidence de Joaquín Ascaso) irritait le gouvernement de la République. La bataille de Belchite doit donc être comprise dans un contexte autant militaire que politique. Des forces communistes furent intégrées à l’Armée de l’Est (Ejército del Este), récemment créée sous le commandement du général Sebastián Pozas Perea, afin de circonscrire l’influence anarchiste et imposer plus de discipline.

 

Le 24 août 1937, le général Sebastián Pozas Perea lance une attaque simultanée sur trois axes principaux et cinq axes secondaires en direction de Zaragoza, soit 80 000 hommes appuyés par près d’une centaine d’avions « Moscas » et « Chatos » et plus de cent chars soviétiques T-26. Belchite résistera deux semaines avant de tomber le 7 septembre aux mains des Républicains. Les Nationalistes ne reprendront Belchite que le 10 mars 1938.

 

Ci-joint, un article du publié dans « The New York Times », du 14
septembre 1937 et signé Ernest Hemingway :

http://www.nytimes.com/books/99/07/04/specials/hemingway-veteran.html?scp=1&sq=hemingway%20belchite&st=cse

 

Je me suis arrêté plusieurs occasions à Belchite. La dernière fois, j’ai déambulé dans les ruines sous la pleine lune. Il faisait froid. J’avais emporté un sac de couchage et une couverture car j’avais dans l’idée de me blottir dans un coin pour me laisser envahir par une certaine ambiance. Vers deux heures du matin, alors que j’étais adossé à un mur, l’inquiétude d’abord légère se mit à m’envahir. Je m’efforçai de lutter, de faire appel à l’émerveillement ‒ je ne savais pas que des ruines pouvaient être aussi belles ‒, en vain. Je finis par me diriger d’un pas rapide vers la voiture et partir en direction de « Belchite la Nueva » qui jouxte les ruines du « Pueblo Viejo ». Quel plaisir de retrouver les vivants, de boire un café chaud, de regarder n’importe quoi à la télévision dans le brouhaha des consommateurs. « Belchite la Nueva » fut construite sur ordre de Franco ; les ruines elles-mêmes furent laissées en l’état également sur son ordre. Quelque deux mille prisonniers républicains travaillèrent à sa construction. C’est une ville typique du franquisme qui, avec le recul, paraît plutôt harmonieuse, aérée et fonctionnelle. On peut déplorer que les ruines ne soient pas entretenues ‒ rien ne demande plus d’entretien que des ruines ! ‒ et qu’elles ne ressemblent presque plus à ce qu’elles étaient après la fin des combats. Belchite n’est pas entretenu comme l’est Oradour-sur-Glane où même la voiture du médecin bénéficie des plus grands soins qui puissent être apportés à une carcasse. Mais j’en reviens à la peur qui me prit dans Belchite, une peur dont j’eus longtemps honte, jusqu’au jour où, sur Internet, j’appris que des parapsychologues s’intéressaient particulièrement à Belchite…

 

Belchite, une tuerie dans un village, six mille morts, tant Républicains que Nationalistes. Des centaines furent même empilés dans une fosse qui servait à presser les olives. Un petit monument le rappelle.

 

Combien de nationalités se sont battues à Belchite ? Peut-être autant qu’à Monte Cassino. Les pertes furent sévères chez les Britanniques et les Slaves mais aussi chez les Américains de la Brigade Abraham Lincoln. Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1937, ces derniers se glissèrent dans les ruines qu’ils nettoyèrent à la grenade défensive, à la baïonnette et au couteau de tranchée, un poignard dont la poignée est un coup de poing garni de pointes. Pour célébrer la victoire des Républicains, Ernest Hemingway avait écourté ses vacances sur la côte californienne. Comme tous, il dut parcourir le champ de bataille de Belchite muni d’un masque à gaz, tant l’odeur de la mort y était insupportable. C’est ce que rapporte le grand reporter Léo Palacio dans « 1936 : la maldonne espagnole ».

 

Ci-dessous quelques vues de Belchite, des ruines qui, à l’occasion, sont utilisées par des cinéastes.

 

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