Carnet irlandais – août 2017 – 2/5

 

7 août. Marche dans Courtown Harbour. Je prends note de ces nombreux panneaux qui demandent aux maîtres (en adoptant un ton volontiers humoristique) de ramasser les crottes de leurs chiens : We poop it ! You scoop it ! (Rythme parfait qui pourrait constituer le refrain d’un poème, d’une chanson). Dear Dog, Please make certain your owner is always attached with a leash and is properly trained to pick up after you. Thank you (S’adresser au chien, bonne idée, d’autant plus que le chien a une importance particulière dans la vie sociale britannique). There is no poop fairy. Please clean up after your dog (Imaginer un petit dessin animé sur ce thème). No dog pooping. Violators will have their noses rubbed in it (On devient franchement menaçant). Danger. Electrified grass activated by dog poop (On délire).

 

Difficulté à reprendre ma lecture de Sir A.J. Ayer. Marche. Retour. La lecture me semble plus facile. Les jambes aident vraiment la tête ! Intéressante et même vertigineuse remarque de Hume : « Why we attribute a continu’d existence to objects even when they are not present to the senses ; and why we suppose them to leave an existence distinct from the mind and perception ? » Dans « The Problems of Philosophy », Bertrand Russell affirme que « the objects which are immediately present to the senses are distinct from the mind and yet have only a momentary existence, because of their causal dependence on the bodily state of the percipient. »

Courtown Harbour, le kiosque octogonal surmonté d’un lanternon carré que termine une girouette en tôle découpée représentant un navire d’antan toutes voiles dehors.

Portrait de Hume par un contemporain : « The Corpulence of his whole Person was far better fitted to communicate the Idea of a Turtle-eating Alderman than of a refined Philosopher. »

Marche dans les jardins de Wells House (Gorey, Co. Wexford), une demeure victorienne années 1830, un ensemble conçu par Daniel Robertson. La magnificence des chênes, trapus comme ceux que j’ai pu admirer à Richmond Park, lors d’un séjour londonien. L’envie de dessiner, de célébrer ces arbres comme le firent les maîtres anglais et hollandais, sans oublier ceux de l’école de Barbizon. Mon respect et ma tendresse pour ces artistes célébrants, aimants ; ils me guérissent de ces manieurs de concepts, autant de choses à jeter. Je les ai beaucoup étudiés, beaucoup, c’était au programme ; ils m’ont amusé ; ils m’ont distrait. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Presque rien. Ils ne m’amusent que dans la mesure où ils drainent d’autres souvenirs, souvenirs d’années d’études heureuses, malgré tout, de professeurs, d’amis. Me recueillir devant un ciel de David Cox, des arbres de Meindert Hobbema ou de Theodore Rousseau. Je détaille la façade de Wells House, ses proportions, son répertoire décoratif, ses matériaux. Les demeures de l’aristocratie britannique ne se distinguent des demeures bourgeoises que par leurs dimensions, il n’en va pas de même en France.

 

8 août. Ciel voilé. Poursuivi la lecture de Sir A.J. Ayer mais avec difficulté. Cette lecture est il est vrai particulièrement ardue, avec cette analyse critique conduite par un professeur d’université spécialisé dans l’étude de la logique. L’état du ciel doit aussi être pour quelque chose dans ma difficulté à me concentrer, avec ces gris lumineux et mouvants, les estafilades de l’averse contre les vitres. La compagnie d’une Miss Excentric avec laquelle prendre le thé me conviendrait pour l’heure mieux que celle de cet austère intellectuel.

Sir A.J. Ayer signale un livre publié en 1940, « Hume’s Theory of the External World » de H.H. Price, « the first philosopher to make a serious attempt to legitimate the vulgar belief in physical objects, by the development of Hume’s notions of constancy and coherence ». A voir.

 

Un Charity Shop, comme il y en a tant au Royaume-Uni et en Irlande.

 

9 août. Chiné dans des Charity shops de Gorey à la recherche de livres. Le Charity shop est une institution dans les îles Britanniques. Il faut s’y rendre non seulement dans l’espoir d’y faire des affaires, tout en bénéficiant à une œuvre charitable, mais aussi parce qu’on y respire un je-ne-sais-quoi de typically british. Dégoté une édition (Collins, 1954) de « Ivanhoe » de Sir Walter Scott pour la somme de un euro et d’une qualité comparable aux volumes de la collection de La Bibliothèque de la Pléiade de Gallimard. Les pages sont agréables au toucher et une odeur de vieux papier s’en exhale. Un livre ne s’apprécie pas seulement par l’œil et l’esprit mais aussi tactilement et olfactivement.

Le nombre d’obèses est considérable, femmes et hommes de tout âge. La junk food probablement, un phénomène qui gagne jusqu’à l’Inde après les pays de la Méditerranée. La diète méditerranéenne ne sera bientôt plus pratiquée que par quelques délicats effrayés par l’état du monde.

Beaucoup de roux et de rousses, une couleur de cheveux particulièrement rare à l’échelle mondiale. La peinture de Courbet, « Jo, La Belle Irlandaise » et cette cascade rousse qu’elle coiffe devant un miroir. Jo, soit Joanna Hiffernan, maîtresse de Whistler puis de Courbet.

Une odeur de pomme de terre frite partout, vraiment partout. Certes, elle n’est pas aussi déprimante que celle de chou bouilli dans la Roumanie de Ceaușescu, mais on aimerait s’en débarrasser, d’autant plus qu’elle a tôt fait d’imprégner cheveux et vêtements.

Le soir à l’Ambrose Moloney’s Loundge. L’orchestre joue du Bob Dylan. J’observe la pluie qui strie les vitres et je goûte une fois encore l’épaisseur douillette du mot cosiness. Et toujours cette hésitation prolongée entre le Sud et le Nord, entre rêveries méridionales et rêveries septentrionales, entre le ciel bleu sans reprise et les nuages. Le si précieux dépaysement. Pensé à ce qu’en dit Jean Grenier dans « les Iles », l’un des plus beaux textes de toutes les littératures.

Fuite dans le plafond. L’eau goutte dans le salon de cette confortable maison. Peut-il en être autrement en Irlande, au pays du Poor Mouth ? Je note par ailleurs des bizarreries dans le système d’approvisionnement en eau chaude, dans les chasses d’eau, dans la manière de fermer les portes extérieures aussi. Bref, dans cette maison bourgeoise d’inspiration anglaise, il y a des bizarreries, des bizarreries probablement locales, irlandaises.

 

Flann O’Brien (1911-1966), l’un des pseudonymes de Brian O’Nolan, auteur de « The Poor Mouth » (An Béal Bocht), un roman de 1941.

 

En compagnie de David Hume. Dans « Of the Passions », on peut lire : « ‘Tis evident that the idea or rather impression of ourselves is always intimately with us, and that our consciousness gives us so lively a conception of our own person, that ‘tis not possible to imagine, that anything can in this particular go beyond it ». Et dans « Treatise » : « For my part, when I enter most intimately into what I call myself, I always stumble on some particular perception or other, of heat or cold, light or shade, love or hatred, pain or pleasure. I never can catch myself at any time without a perception, and never can observe anything but the perception ». David Hume a-t-il laissé des pages sur les rêves ? Me renseigner. Dans un appendice à « Treatise », David Hume reconnaît son échec à déterminer l’identité personnelle. Il se contente d’avancer que « We have no idea of external substance, distinct from the ideas of particular qualities » ; autrement dit, nous n’avons pas de notion de ce qu’est l’esprit « distinct from the particular perceptions », une conclusion qu’appuie ce constat : « When I turn my reflexion on myself, I never can perceive this self without one or more perceptions ; nor can I perceive anything but the perceptions » ; soit, ce sont les perceptions et leur composition « which form the self » et ainsi de suite. Lorsqu’on se lève après avoir lu certains de ses propos, on voit le monde différemment ; on commence par se tâter : les limites du self (myself) se diluent. Lire « The Principles of Psychology » (publié en 1890) de William James, son œuvre principale, que Sir A.J. Ayer tient en haute estime. Axe principal défendu dans cet écrit : Si par « real connexion » nous entendons « logical connexion », « then there is no reason in logic why perceptions should not be distinct existences, in the sense that we can consistently conceive of their separation, and yet stand, as a matter of fact, in such empirical relations to one another as are sufficient to constitute a self ». Étudier sa Human theory of the self. Objection à ce type de théorie : nous ne sommes pas continuellement conscients – voir l’état de dreamless sleep. Étudier la causalité (causality) chez David Hume, l’élément de sa pensée qui a probablement eu (et qui a probablement encore) la plus grande influence.

14 heures. Le ciel se couvre et les fleurs du jardin semblent de détacher des masses de verdure (semblent ne plus coller au tableau) et vouloir venir jusqu’à moi. Le rouge des rideaux s’intensifie. Dans ce rouge, des compositions végétales efflorescentes dans lesquelles se tiennent des oiseaux pareillement efflorescents, ce qui les rend difficile à distinguer.

Alors que je marche sur un chemin qui longe la plage, une Irlandaise parvenue à ma hauteur se met à me parler, à me parler de sa vie. Je l’écoute, et d’abord parce que j’aime cet accent irlandais, dublinois plus précisément – car il y a des accents irlandais.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

This entry was posted in VOYAGES and tagged , , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*