Otto Weininger, une bien étrange figure de la littérature.

 

En Header, la façade de l’immeuble (Schwarzspanierstrasse, 15, à Vienne) où Otto Weininger s’est suicidé le 4 octobre 1903. Ludwig van Beethoven avait vécu à cette adresse.

 

So also in the case of the woman; it is easier for her defenders to point to the infrequency of her commission of serious crimes to prove her intrinsic morality. There is no female devil, and no female angel; only love, with its blind aversion from actuality, sees in woman a heavenly nature, and only hate sees in her a prodigy of wickedness. Greatness is absent from the nature of the woman and the Jew, the greatness of morality, or the greatness of evil. In the Aryan man, the good and bad principles of Kant’s religious philosophy are ever present, ever in strife. In the Jew and the woman, good and evil are not distinct from one another. Otto Weininger (Sex & Character, chapitre XIII : “Judaism”)

 

Otto Weininger (1880-1903)

 

La considération ci-dessus n’engage que l’auteur. Je l’ai choisie parmi les centaines d’autres contenues dans ce livre parce que le lien qu’Otto Weininger établit entre la Femme et le Juif, l’une des caractéristiques de l’univers mental de ce Viennois, y est bien visible.

Otto Weininger (1880-1903), un Viennois en colère face à la décadence de son pays, l’Autriche-Hongrie. Son livre le plus célèbre, « Sexe et Caractère » (Geschlecht und Charakter). Ce livre est curieusement déchargeable à partir d’Internet et dans son intégralité. Curieux, les écrits à caractère antisémite sont d’un accès particulièrement facile. J’en ai fait un tirage papier (PDF) pour l’étudier, soit plus de deux cents pages. Il s’agit de l’édition anglaise : « Sex & Character », Authorised Translation from the sixth German edition. (London: William Heinemann. New York: G.P. Putnam’s Sons 1906).

La somme des écrits sur cet homme qui s’est suicidé à vingt-trois ans est considérable. Nombre d’entre eux (pour ne pas dire presque tous) suscitent du sensationnalisme et d’abord parce qu’un Juif antisémite ne peut qu’attirer les foules, des poissardes aux penseurs les plus distingués, autant de mouches qui bourdonnent autour du phénomène, parmi lesquelles, il fallait s’y attendre, Alain Soral auquel je reviendrai en fin d’article, Alain Soral qui lorsqu’il évoque Otto Weininger est au bord de l’orgasme ; et nous sommes invités à rejoindre cet émoi. Avec un peu de recul cette agitation se réduit à pas grand-chose.

L’un des écrits les plus sérieux (celui qui sait prendre une certaine distance, adopter une certaine froideur, plutôt que de commencer à brailler au génie sur tous les toits) concernant la question Otto Weininger est dans l’état actuel de mes connaissances l’essai de Jacques Le Rider, « Le cas Otto Weininger » sous-titré « Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme » (publié chez P.U.F. Perspectives Critiques). Et comment ne pas citer ce grand classique écrit par Theodor Lessing : « La Haine de soi : le refus d’être juif » (Der jüdische Selbsthaß) » où sont alignés six Juifs, grands représentants de cette haine ; parmi eux, Otto Weininger. Ci-joint, un article publié sur ce blog sous le titre « Theodor Lessing et la Haine de soi (Jüdisher Selbsthaß) » :

http://zakhor-online.com/?p=6640

Une inquiétude face à une certaine décadence taraude Otto Weininger et va structurer une pensée de type nationaliste, très courante alors, notamment chez les « nationalités » représentées dans l’Autriche-Hongrie. D’une manière générale, ne prêtons pas à ce mot le sens négatif que nous lui prêtons aujourd’hui, un mot qui résonne comme une condamnation. Dans l’Empire d’Autriche et à Vienne, on se définissait et, plus encore, on était défini par sa « nationalité ». Même les Juifs étaient regardés comme un groupe national. (A ce propos, évitons la fausse dénomination « Empire austro-hongrois » : il y avait l’Empire d’Autriche d’un côté, le Royaume de Hongrie de l’autre.). Mais Otto Weininger ne s’arrête pas à mi-chemin ; il va en quelque sorte se radicaliser en commençant par repousser l’esthétisme viennois dans toutes ses composantes. Theodor Herzl choisira lui aussi la voie nationale ; mais effrayé par l’antisémitisme grandissant, il choisira le sionisme.

 

« Geschlecht und Charakter, chez Wilhelm Braumüller, Wien/Leipzig, 1920

 

Otto Weininger aurait pu être utilisé par les doctrinaires du fascisme et du nazisme mais… il était juif. Dès 1936-37 son œuvre est retirée des lieux de lecture publique, puis elle finit par être totalement interdite par les nazis qui s’emploient à faire disparaître une bonne partie des archives en rapport avec ce Juif viennois dont les parents étaient originaires de Hongrie et de Moravie. Il est vrai que les nazis le citeront à l’occasion, histoire de lancer un Juif contre les Juifs, mais ils le feront à contrecœur : il ne fallait pas laisser croire qu’une « noble » pensée (une pensée antisémite) puisse se former dans un cerveau juif. Pour un nazi c’était à-n’y-plus-s’y-retrouver…

Otto Weininger est un impatient. Il veut franchir au triple galop les étapes qui conduisent à l’assimilation et renverser – voire fracasser – toutes les singularités qui pourraient l’empêcher d’être un Allemand à part entière, l’Allemagne étant supposée être l’antidote à la décadence austro-hongroise. La « viennitude » lui pèse. Il se convertit au luthérianisme qui vient appuyer son nationalisme allemand (bismarckien a-t-on dit) dans sa cavalcade vers l’assimilation.

Otto Weininger enfourche donc le destrier de l’assimilation et l’éperonne. Afin de mieux sauter les obstacles, de mieux brûler les étapes, il se saisit de… l’antisémitisme. Ainsi espère-t-il acquérir des quartiers de noblesse. D’autres Juifs se sont lancés dans cette cavalcade, mais probablement avec une conviction moindre, encore que… Pensons à certains écrits de Simone Weil et à « Sur la question juive » (Die Judenfrage) de Karl Marx. Il y en a d’autres. Lisez l’ouvrage de Theodor Lessing !

Dans un interview, Jacques Le Rider déclare : « Weininger développe une pensée proche de celle des nationalistes allemands : en finir avec cette chose bizarre, sénile, pourrie, qui s’appelle l’Autriche-Hongrie, pour créer une Allemagne régénérée où les germanophones se retrouveraient autour de grandes valeurs, celles du wagnérisme et de la philosophie idéaliste. C’est là le paradoxe d’Otto Weininger d’être profondément viennois dans ses inquiétudes et ses thèmes, et anti-viennois dans ses conclusions et son programme, puisque c’est une sorte de révolution réactionnaire qu’il propose. Il est un peu le bismarckien de la pensée. Il manifeste une indignation vertueuse face à l’esthétisme viennois ».

« Sexe et Caractère » est une synthèse des passions d’une génération, et c’est pourquoi ce livre est un document passionnant. Je l’ai lu avec détachement et j’y ai retrouvé nombre de traits de caractère d’une époque, notamment quant à la perception de la femme (par l’homme). J’ai souvent pensé à August Strindberg que j’ai beaucoup lu adolescent et dont « Le Père » (Fadren), vu au théâtre puis lu, m’avait marqué comme m’avait marqué « De Profundis » de Stanisław Przybyszewski, son chef-d’œuvre, comme me marquera « Sang réservé » (Wälsungenblut), une nouvelle de Thomas Mann écrite en 1921 sur le thème de l’inceste frère-sœur – Siegmund-Sieglind –, comme me marquera cette autre nouvelle, de Roger Martin du Gard, « Confidence africaine » (1931), sur le même thème mais au scénario et à l’ambiance bien différents.

 

Dagny Juel-Przybyszewska (1867-1901)

 

Il me semble qu’Otto Weininger peut être principalement lu de deux manières : avec un détachement, disons clinique, ou en entrant dans la danse si je puis dire, l’antiféminisme et plus encore l’antisémitisme étant de puissants activateurs. On a crié au génie – pourquoi pas ? Je comprends décidément de moins en moins ce que ce mot recouvre dans la tête de la plupart des gens. Je vais donc éviter ce superlatif en commençant par énoncer ce qui suit : Otto Weininger n’est pas un génie mais une curiosité, attirante pour certains, repoussante pour d’autres. On me rétorquera que le génie est d’abord une curiosité, une singularité (oddity). Certes. Mais je vais me répéter : Otto Weininger est un condensé des obsessions d’une génération en Europe, plutôt en Europe centrale et septentrionale. Les pays méridionaux semblent alors se préoccuper d’autres questions. Je vois d’abord son livre comme un compendium de ces obsessions, des obsessions qu’il concentre, densifie et exprime, qu’il classe aussi (entreprise taxinomique) et répertorie. Et le très beau verbe anglais me revient : to epitomize, plus suggestif que ses équivalents français. Otto Weininger est celui qui epitomize, et c’est peut-être d’abord en cela qu’il peut être considéré comme génial, froidement, sans approuver ce qu’il dit. Je ne suis pas Alain Soral, l’un de mes nombreux ennemis.

« Sexe et Caractère » est un condensé de la littérature antiféministe du XIXème siècle et du tout début du XXème siècle. C’est un document – un carrefour – à partir duquel suivre des axes de recherche. Otto Weininger a lu un nombre considérable d’écrits qui se retrouvent d’une manière ou d’une autre dans ce livre. Il s’est saoulé de lectures, d’idées. Il est mort jeune (vingt-trois ans) ; comment aurait-il évolué ? « Sexe et Caractère » condense tous les avatars de l’image de la femme (vue par les hommes) dans des cultures européennes et sur une période donnée. Cette image de la femme, il l’a traquée dans la littérature mais aussi dans la peinture et le cinéma. Ce livre a un mérite : dans son énergie, il pousse de côté, voire écrase, certaines images convenues sur lesquelles les bonnes sociétés d’alors prenaient leurs aises. Jacques Le Rider évoque « une sorte de fiction théorique, plus proche du théâtre ou du roman que de l’essai philosophique, à l’intérieur de laquelle surgissent des personnages de femmes ». De fait, il est particulièrement difficile de classer cet écrit dans un genre, et c’est aussi pourquoi il attire, séduit, enthousiasme, effraye, agace, etc., par le fond mais aussi par la forme, le contenu mais aussi le contenant. Ce livre n’a pas été élaboré par un chercheur mais par un esprit curieux, avide, poussé par certaines préoccupations dominantes nourries par l’esprit du temps, par une ambiance donnée. L’aire que parcourt Otto Weininger est vaste puisqu’il fait également sa cueillette du côté des sciences, de la psychologie en particulier. Otto Weininger connaissait Sigmund Freud qu’il avait lu mais aussi rencontré, Sigmund Freud qui se montrera embarrassé par cet individu. Mais je n’entrerai pas dans l’histoire de cette relation qui a fait couler tant d’encre et dans laquelle je me perds, à dire vrai.

 

Edvard Munch (1863-1944), « The Brooch – Eva Mudocci » (1903), lithographie.

 

Jacques Le Rider pose une question simple et essentielle que se pose tout lecteur de « Sexe et Caractère » : l’affrontement femme/homme est-il une composante anthropologique de l’espèce humaine ou bien est-il un phénomène de génération, un moment de l’histoire d’une société (des sociétés), circonscrit donc dans l’espace et dans le temps ? Il semblerait, toujours selon Jacques Le Rider, qu’Otto Weininger ait penché pour la seconde hypothèse. Selon lui, l’emblème de la décadence générale est intrinsèquement lié à celle du mâle, à la désagrégation du principe masculin. Il envisage la modernité comme crise de ce principe et de ses caractéristiques, une crise qui entraîne celle du principe féminin, de la féminité, soit un dérapage des vertus maternelles vers une androgynie de l’humanité. Que l’on déplore ou non cet état de choses n’entre pas dans le cadre du présent article ; on peut simplement constater la justesse de cette appréciation – et plus d’un siècle après sa formulation.

Une certaine angoisse est alors partagée par un nombre important d’écrivains, et pas des moindres, parmi lesquels D.H. Lawrence. Vous vous souvenez de « Lady Chatterley’s Lover » ? Ce qu’écrit Otto Weininger ne se limite pas à lui-même ; il est une sorte de réceptacle, c’est aussi pourquoi il doit être lu froidement, dans un premier temps. A chacun de faire ensuite part de ses réactions s’il le veut. Otto Weininger lance des coups de projecteurs extrêmement puissants sur tout un siècle, le XIXème, et sur le début du XXème siècle, des coups obliques, rétrospectifs mais aussi prospectifs, car certaines de ses interrogations au sujet des rapports femme-homme (principe féminin et principe masculin) restent d’actualité, sont même de plus en plus actuels.

Otto Weininger nous dit que le grand enjeu de la modernité, c’est l’enjeu féminin/masculin. Et j’y pense, cette grande confrontation entre l’Occident (désignation imprécise, j’en conviens) et l’Islam ne prendrait-elle pas appui précisément sur cet enjeu, avec l’Islam s’efforçant de replacer le mâle dans une situation explicitement dominante, ce qui suppose une attaque générale et multiforme contre la modernité ? L’une des principales préoccupations de l’islam est la femme. Il redoute que sa libération, au sens où nous l’entendons chez nous, ne vienne attaquer ses fondations et provoquer son effondrement. L’Islam peut-il vivre sans la soumission de la femme et sans dhimmis ? Mais je m’égare.

Otto Weininger, antiféminisme et… antisémitisme, l’un et l’autre fonctionnant en parallèle et s’activant. Juif assimilé et femme émancipée. Pour le Juif, vers 1900, le choix est l’assimilation ou le sionisme. Pour la femme, vers la même époque, le choix est le féminisme ou rester « femme » telle que la veut l’homme. Les femmes donc, toujours selon Otto Weininger, ont le choix – n’ont que le choix – entre l’assimilation à la « femme » (avec garantie de stabilité dans la complémentarité, deux moitiés réunies, platonisme retrouvé, etc.) et engagement dans une voie spécifiquement féminine (avec rupture, incertitude, recherche de la femme, etc.). Parvenu à ce point, Otto Weininger ne dit plus rien, il ne dit rien sur ce qu’est l’identité féminine, la femme. Après l’avoir en quelque sorte accompagnée, il la lâche. Jacques Le Rider déclare : « Et la grande cruauté d’Otto Weininger, c’est d’avoir dit aux femmes qu’elles avaient le choix entre devenir hommes ou se soumettre à la loi patriarcale ».

 

L’édition dans laquelle, adolescent, j’ai lu ce livre inquiétant.

 

Pour ceux qui veulent lire « Sex & Character », ci-joint une édition intégrale en ligne, mentionnée en début d’article, Authorised Translation from the sixth German edition :

http://brittlebooks.library.illinois.edu/brittlebooks_open/Books2009-06/weinot0001sexcha/weinot0001sexcha.pdf

De nombreux articles à caractère fortement polémique – voir sulfureux – sont consultables en ligne. Je ne les mettrai pas en lien afin de ne pas leur faire de publicité, à chacun de se débrouiller. Alain Soral qui allie le bavardage au manque de rigueur (l’un et l’autre vont ensemble) ne tarit pas d’éloge sur ce livre d’Otto Weininger et sur Otto Weininger qui « comme tous les Juifs géniaux est antisémite » (?!?!?!). Kontre Kulture, une maison fondée par lui, a réédité ce livre avec, en couverture, une sorte de tache de Rorschach me semble-t-il. Égalité et Réconciliation a consacré à cette parution un article dithyrambique dans le style soralien. L’Action Française quant à elle a publié un article au style autrement plus concis à partir duquel on peut espérer construire un dialogue (la référence à Kant) dans le calme : « Lire (ou relire) Otto Weininger » de Francis Venant :

http://www.actionfrancaise.net/craf/?LIRE-OU-RELIRE-OTTO-WEININGER-par

Ci-joint, un lien intitulé « Precious Pieces about Weininger » (Mostly gleaned from « Otto Weininger. Sex, Science and Self in Imperial Vienna », a Doctoral dissertation by Chandak Sengoopta, John Hopkins University, 1996 :

http://www.theabsolute.net/ottow/ottoinfo.html

Et les références du livre issu de cette thèse avec table des matières :

http://press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/O/bo3632338.html

Otto Weininger fait décidemment couler de l’encre, beaucoup d’encre. J’en prends note. Je me dis parfois que s’il avait vécu aujourd’hui, il n’éprouverait pas ce qu’il a éprouvé. Il a nous a posé des questions, il nous a soumis des inquiétudes. Je ne suis pas ici pour le traiter d’antiféministe, d’antisémite, car ce n’est pas ainsi que je ferai avancer le débat. Qu’il repose en paix et qu’il sache que le dilemme qu’il a posé a peut-être été résolu, en grande partie tout au moins, par l’État d’Israël – l’État juif –, par ces femmes qui tout en étant des épouses et des mères – et des mères juives ! – sont aussi des « hommes », portent les armes et sont à la pointe de tous les combats pour leur pays. On jugera que c’est là une manière un peu légère de quitter cet article, je ne le crois pas.

 

Edvard Munch (1863-1944), « The Sin » (1902), deux versions d’une lithographie.

 

Olivier Ypsilantis

 

This entry was posted in Otto Weininger and tagged , , , , , , , . Bookmark the permalink.

3 Responses to Otto Weininger, une bien étrange figure de la littérature.

  1. Je ne le crois pas non plus. Ton article ouvre de multiples perspective de discussions, de vive voix car trop longues à écrire. La plus féconde est, me semble-t-il, la question de l’identité féminine.
    J’ose suggérer au lecteur polyphage que tu es l’Identité féminine de Jacqueline Schaeffer. Grand livre, qui approfondit les identités de la femme, de l’amante, de la mère.
    Que pourraient compléter les ouvrages d’Aldo Naouri.

  2. Thierry says:

    N’oublions pas qu’à l’époque à Vienne, le Juif et la femme s’expriment dans l’argot viennois par le même terme.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*