Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 1/5

 

15 juin (15-J) 1977, premières élections libres en Espagne (depuis la IIème République, soit février 1936) ainsi que le rappelle la télévision dans le café où j’écris. Les vainqueurs : l’U.C.D. (Unión de Centro Democrático). Nous célébrons donc le 40ème anniversaire de ces élections.

La rue espagnole avec ces qui femmes dépoussièrent les rejas de leurs fenêtres à l’aide de lanières de tissu placées à l’extrémité d’un manche en bois. A les regarder, il m’arrive de penser : « Elles punissent leurs grilles ! »

 

L’un des innombrables motifs du pavé de Lisbonne, Avenida da Liberdade.

 

Pour une autre exposition de dessins et surtout de gravures (linogravures plus spécifiquement) avec thématique essentiellement inspirée des civilisations antiques : fresque mais aussi peinture sur vase, sans oublier la numismatique (tortue marines ou terrestres d’Egine, dauphins qui bondissent autour du profil d’Aréthuse sur les pièces de Syracuse, etc.). Ne pas oublier le répertoire portugais qui ne cesse de m’accompagner, en commençant par les azulejos (voir le Museu Nacional do Azulejo) mais aussi les figures décoratives que dessinent les petits pavés portugais, des figures noires sur fond blanc d’une élégance particulière sur les larges trottoirs ombragés de la Avenida da Liberdade.

Je lis toujours avec amusement les articles sur Emmanuel Macron, qu’ils soient en sa faveur ou en sa défaveur. J’éprouve des difficultés à me passionner pour la politique intérieure de la France : j’ai quitté le pays depuis trop longtemps et je n’y reviens que trop peu. Le « phénomène Macron » est toutefois intéressant et, surtout, il débarrasse la France de Flanby, un individu qui poissait même lorsqu’on vivait hors du pays. Pour l’heure, ma principale préoccupation est : Emmanuel Macron saurait-il franchement libéraliser la société française et faire perdre un poids conséquent à l’appareil d’État qui déprime le pays (à part ceux, trop nombreux, qui vivent de cet appareil) et suffoque les énergies ? J’en doute mais attendons.

L’énergie des garçons de café (camareros) en Espagne et d’une manière générale l’énergie des Espagnols, dans les villes comme dans les villages. J’ai plaisir à travailler dans les lieux publics d’Espagne, à prendre des notes ou à relire. Ces lieux sont généralement énergétiques. Je n’ai jamais eu ce plaisir en France où l’on a trop tendance à faire part de sentiments négatifs et à suspecter l’autre, où il faut sans cesse montrer patte blanche et rassurer. Dans les bars d’Espagne, on entre comme dans un saloon ; on salue sans multiplier les marques de politesse ; un petit signe suffit ; c’est reposant. ¡Gracias España!

Sous mes fenêtres, tôt le matin, dans la ruelle encore fraîche, deux voisines échangent des recettes de cuisine, comme à leur habitude. C’est une façon sage de commencer la journée. J’aimerais à l’occasion participer à leurs échanges mais elles risquent de trouver mes « recettes » bien frustres. Et pourrai-je m’empêcher de leur dire que la friture est un désastre pour la santé ? L’un des fils, la quarantaine, vient de faire un infarctus et la charcuterie les envahit. Il faut spontanément éliminer le porc de son alimentation, et pas besoin de se convertir à l’islam pour cela.

Un Espagnol dans un bar : « Moi, je prends soin de toujours chier de cul tourner vers La Mecque ». Et j’ai pensé qu’il m’arrivait de respecter des règles de vie pythagorique, à commencer par celle qui prescrit de ne pas uriner face au soleil.

Des sculptures d’une grande élégance – élégance est bien le qualificatif qui me vient devant les œuvres de Martín Chirino, un artiste originaire des îles Canaries, comme Manolo Millares et Óscar Domínguez. Martín Chirino, son goût prononcé pour les enroulements, les spirales. Il est cofondateur du groupe El Paso, en 1957. L’élégance de ses sculptures évoque celle des meilleures sculptures de Equipo 57, fondé la même année. Je le préfère, et de loin, à Eduardo Chillida, beaucoup plus médiatisé.

 

 Martín Chirino (né en 1925, à Las Palmas de Gran Canarias)

 

Dans une revue espagnole, un fotoensayo intitulé « El color del Oeste » de Bernard Plossu, un photographe avec lequel je me sens chez moi. Bernard Plossu aime les déserts et il a séjourné durablement dans le seul désert d’Europe, le désert d’Almería. L’homme n’est guère présent dans ses compositions, ce qui est reposant. Bernard Plossu et son recueil « Western Colours » (chez Thames & Hudson), des photographies des années 1970 et 1980.

J’apprends avec plusieurs mois de retard la mort du sociologue Zygmunt Bauman. Né en 1925, décédé le 9 janvier 2017. J’ai toujours lu cet homme au style limpide et fluide avec plaisir. Son concept central de Liquid Modernity est par ailleurs très fécond. Son essai posthume, « Retretopia », a déjà été publié.

Santiago Ramón y Cajal (1852-1934) et ses merveilleux dessins scientifiques qui sont aussi des dessins artistiques, à l’égal de ceux de Leonardo da Vinci. Santiago Ramón y Cajal voulait entreprendre des études d’art mais l’opposition catégorique de son père l’en détourna. Santiago Ramón y Cajal, père de la neuroscience moderne (cette désignation n’est pas usurpée), n’en produira pas moins près de trois mille dessins au cours de cinquante années de recherches. Les dessins du prix Nobel de Médecine 1906 ne sont en rien des reproductions fidèles – serviles pourrait-on dire – de ce qu’il voyait au microscope ; jamais il ne fit usage de la cámera lúcida par exemple. Il observait et mentalisait l’image puis dessinait le modèle mental avant de revenir au microscope pour vérification. Ainsi ses dessins peuvent-ils être considérés comme autant d’hypothèses sur le fonctionnement du cerveau. Notre cerveau est constitué d’environ cent mille millions de neurones. Un chercheur ne pouvait espérer les décrire un à un. Plutôt que de se perdre dans un inventaire infini, Santiago Ramón y Cajal proposa donc de « construir un inventario mental de reglas » puis de continuer à observer afin de vérifier si les observations entraient dans le cadre de cet inventaire mental.

 

L’un des nombreux dessins scientifiques (et artistiques) de Santiago Ramón y Cajal.

 

Aux funérailles d’un vieil ami basque. Cette parole dans l’oraison : « Cada día es un don » (« Chaque jour est un don »), ce que j’éprouve toujours plus à mesure que j’avance en âge.

Retrouvé un petit carnet acheté à Dublin et dans lequel je notais des passages de lectures lorsque j’étais étudiant. Il s’ouvre sur des extraits de « Du côté de chez Swann », lu en Irlande, à Dublin, dans ma chambre qui donnait sur Kilmainham Goal. Également des extraits de « Le théâtre et son double » d’Antonin Artaud, lu dans cette même chambre et avec d’autant plus d’enthousiasme que je fréquentais les théâtres de la ville où j’assistais volontiers aux représentations de pièces de Sean O’Casey. Je me souviens tout particulièrement de la Dublin Trilogy : « The Shadow of a Gunman », « Juno and the Paycock » et « The Plough and the Stars ». D’autres extraits ont été notés peu après mon retour à Paris, lorsque j’ai découvert deux livres autobiographiques émouvants entre tous : « Je… Ils… » et « L’Homme et l’Enfant » d’Arthur Adamov. Arthur Adamov écrit quelque part dans l’un de ces livres : « Une époque qui ne se sert du sacré que pour l’avilir par là même est jugée. Qu’il soit possible de faire du pentacle de Salomon une marque infamante donne la mesure de l’ignominie de ce temps ». J’ai souvent pensé que tout homme avait deux frères, au moins deux frères, Franz Kafka et Arthur Adamov. Je retrouve aussi dans ce carnet à couverture rigide et brune des extraits de « Mallarmé – La lucidité et sa part d’ombre », un livre lu au cours d’un hiver athénien, dans le froid de l’appartement qui donnait sur l’Agora enneigée. Ce livre m’a inquiété : certains passages s’ouvraient sur un gouffre de lucidité, tandis que d’autres, beaucoup plus nombreux, relevaient du ragot, de racontars à peine dignes d’une concierge acariâtre. Jean-Paul Sartre a certes écrit des pages magnifiques d’intelligence mais il reste avant tout un écrivain bavard, affreusement bavard.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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3 Responses to Griffonné entre le 15 et le 25 juin 2017 – 1/5

  1. AYIN BEOTHY says:

    Bonsoir,
    je suis tombée sur vos notes, j’ai vu la photo de Martin Chirino avec une de ses sculptures, et j’ai pensé : vous n’avez jamais entendu le nom de mon père, Etienne Beothy, ni vu une de ses sculptures, ni ressenti la puissance des ondes de forme de leurs lignes harmonieuses. Je vous enverrai des photos si vous le désirez.
    Bien à vous.
    Ayin Beothy

    • Olivier YPSILANTIS says:

      J’ai la chance de connaître l’œuvre de votre père, Étienne, István Beöthy, un très grand artiste qui, me semble-t-il, n’est malheureusement pas assez connu. J’ai d’emblée placé votre père parmi les plus grands, à commencer par ceux avec lesquels je crois lire un « air de famille » : Moholy-Nagy, Serge Polikiov, Otto Freundlich ou Archipenko pour ne citer qu’eux. J’ai rencontré l’œuvre de votre père au cours de mes études à l’École des Beaux-Arts, je l’ai rencontré en consultant une étude sur Moholy-Nagy. L’œuvre de votre père me fait d’emblée venir ce mot, « élégance », un mot que je place très haut, élégante comme les sculptures d’Archipenko, les compositions de Kandinsky (celles de la période Bauhaus en particulier) et de Moholy-Nagy. Mais j’arrête avec ces « airs de famille » car je risque de vous lasser.

      • AYIN BEOTHY says:

        Votre réponse me fait plaisir. Je vous réitère mon offre de photos – je suis en train d’en faire de nombreuses des œuvres en ma possession – il faut juste me communiquer une adresse-mail.

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