Notations variées – 1/2

 

La somme d’Abel Rey relative à la Science dans l’Antiquité (5 volumes). Le second volume, « La jeunesse de la science grecque », traite des Présocratiques, un sujet qui me passionne depuis l’enfance, ou presque, et sans que je sache vraiment pourquoi. Les Présocratiques comme précurseurs de la pensée scientifique et (en conséquence) de la recherche scientifique. Abel Rey écrivait au début des années 1930 : «  Elle (la pensée grecque) restera toujours et toute entière la jeunesse, l’admirable jeunesse de notre science actuelle ». C’est probablement pour cette raison, et d’abord pour cette raison, guidé par l’intuition de cette jeunesse que je me suis intéressé précocement aux Présocratiques et que mon intérêt à leur égard n’a jamais faibli, bien au contraire.

Les rêveries auxquelles invitent les Présocratiques, rêveries au sens qu’à ce mot dans « Les rêveries du promeneur solitaire » de Jean-Jacques Rousseau. École de Milet avec Thalès pour la géométrie et Anaximandre pour le système du monde. Thalès est connu (souvenirs d’écolier), Anaximandre l’est moins, Anaximandre qui distingue la météorologie de l’astronomie afin de proposer une théorie de l’Univers. Le mystère Pythagore, mystère autour duquel s’agite beaucoup Simone Weil ; ses pages exaltées à son sujet. Pythagore, un réformateur religieux à caractère scientifique : la catharsis par la connaissance scientifique. Le rôle de l’intuition (ou de la méthode semi-intuitive) dans cette jeunesse de la science. Aujourd’hui, l’intuition conserve son éminente valeur dans la recherche scientifique même si elle semble en avoir été expulsée pour cause de spécialisation (de fragmentation) accélérée de la recherche et du savoir. Cette fragmentation n’est en rien irrémédiable, il se pourrait même qu’elle soit illusoire. Voir notamment les travaux d’Albert Einstein ou de Stephen Hawkins, travaux qui me demeurent difficilement accessibles par le langage strictement scientifique mais que je puis appréhender au moins philosophiquement ou, plus exactement, littérairement. L’astrophysique travaille à une Théorie de Grande Unification (Grand Unified Theory) qui pourrait conduire à une Théorie du Tout (Theory for Everything).

 

Deuxième volume d’une série de cinq.

 

Œuvrer à un nouvel humanisme, c’est d’abord réconcilier (sans jamais réduire leurs spécificités) la science, la littérature et la religion – la connaissance religieuse, loin des crédos et des catéchismes. Les rapports théologie et science. La théologie (ce cadre) comme stimulateur de la science mais jusqu’à un certain point – à déterminer suivant le lieu et l’époque. A ce sujet, étudier les rapports (et les apports) du judaïsme, du christianisme et de l’islam à la science (aux sciences). Dans quelle mesure la religion et ses théologies (visions globalisantes de l’Univers) ont-elles aidé la science ?

Victor Basch, un nom que j’ai découvert il y a des années par son assassinat, en janvier 1944 (assassiné avec sa femme Hélène par la Milice). Victor Basch que j’ai retrouvé en lisant « Journal de guerre. 1940-1941 » de Valentin Feldman. Victor Basch et la « science de l’art » (Kunstwissenschaft). Son influence en France et son effort pour distancier l’esthétique aussi bien de l’histoire de l’art que de la philosophe spéculative. Cette tension qui ne cessera de l’habiter entre vision individuelle et vision sociologique de l’art (un débat central dans la France d’alors), ce qui explique que sa vie ait été autant un engagement politique (voir détails) qu’une réflexion sur l’art, avec tension permanente entre la collectivité (besoins sociaux) et le génie individuel (aspiration au Beau). Ses efforts pour s’opposer aux discours globalisants dans la France d’alors, où l’Allemagne est présentée comme un pays barbare (voir son maître Émile Boutroux), le conduisent à distinguer une bonne Allemagne d’une mauvaise Allemagne, une dichotomie qui ne favorise guère l’esprit d’analyse. Cette vision noir-blanc va dans le sens de sa vision de l’art envisagé comme consolation, une appréciation qui à l’occasion va l’empêcher d’affronter les analyses globalisantes, par exemple sociologiques (dépasser l’opposition entre l’individuel et le collectif) ou ethnologiques (envisager des fonctions sociales à l’art autres que l’apaisement). Sa vision de l’art le tiendra éloigné de l’art moderne dont le propos n’est pas d’apaiser, de consoler, bien au contraire.

 

Victor Basch (1863-1944)

 

Valentin Feldman et Dieppe, Victor Basch et Rennes. Étudier l’influence de Victor Basch sur Valentin Feldman à partir d’une lecture méthodique (stylographe en main) du livre écrit par ce dernier, « L’Esthétique française contemporaine ». Valentin Feldman considère que la « Critique du jugement de Kant » (l’une des deux thèses soutenues en 1897 par Victor Basch sur l’esthétique allemande au XVIIIe siècle) est « l’œuvre initiale de l’esthétique française contemporaine ». Me procurer ce document ainsi que sa thèse complémentaire, « Traité sur la poésie naïve et sentimentale de Schiller »

Étudier cette idée : la fin de l’Histoire – idée que manient à présent et assez généreusement nombre de journaleux et de « penseurs ». Point d’appui pour cette étude : commencer par l’envisager à partir de ce qu’en dit Alexandre Kojève, ce qui permettra d’écarter d’un coup ceux qui ânonnent ce concept sans rien en comprendre. Relire ce philosophe français d’origine russe à l’heure où l’idée d’État final (supra-national) ne semble plus séduire. Travailler à un article comparatif Alexandre Kojève / Ernst Jünger (en particulier à partir de « La Paix » et de « L’État universel »). Lire « Introduction à la lecture de Hegel » d’Alexandre Kojève. La fin de l’Histoire en tant que l’on doit lui trouver un équivalent dans le monde contemporain : soit guetter sa réalisation effective, une vision guidée par le destin historique de la philosophie.

Les rapports de toute une génération d’intellectuels français (et même en dehors des milieux universitaires) avec Hegel (voir en particulier Raymond Queneau). Alexandre Kojève fut-il un stalinien de stricte observance ainsi qu’il le déclarait dans les années 1930 ? Il rêvait l’Empire universel et, à défaut de Napoléon, pourquoi pas Staline ? En privé, il ne niait pas la dégradation de toutes choses (à commencer par la langue) sous l’emprise de Staline ; et, à ce propos, je suppose que ses dénonciations devaient avoir la pertinence de celles d’Armand Robin dans « La fausse parole ». Mais, surtout, Alexandre Kojève n’aimait vraiment pas les U.S.A. et il leur opposait l’U.R.S.S., seul pays capable de leur faire front. Il jugeait que les U.S.A. était le pays le plus radicalement non-philosophe du monde étant entendu que pour lui la philosophie c’était les Grecs (les Présocratiques, Platon, Aristote) et les Allemands (Kant, Hegel) avec, entre ces deux blocs, les Cartésiens. Voir ce qu’écrit à ce sujet Raymond Aron dans « Mémoires ».

 

Alexandre Kojève (1902-1968)

 

Dans les années 1930, Alexandre Kojève œuvrait au développement de l’idée de savoir absolu, en commençant par montrer qu’elle n’était envisageable que propulsée par ce vecteur, l’État universel. Il y a un parallèle à établir entre la perception qu’a Hegel de Napoléon (l’âme du monde) et celle qu’a Alexandre Kojève de Staline. Pour ces deux penseurs, ces dirigeants étaient l’Histoire en action, avec son projet d’État universel, l’Histoire comme pensée visant à la totalité, une tendance marquée dans l’ambiance intellectuelle française des années 1930.

Étudier les occupations politiques et économiques (des champs considérables) d’Alexandre Kojève. Tension entre l’écriture-lecture et l’action politique et économique d’où l’aspect « décousu » de ses écrits, avec bribes qui sont des introductions au livre fondamental, des introductions à l’Introduction. Alexandre Kojève, haut fonctionnaire et philosophe. Ses patrons deviennent ses amis et lui demandent conseil.

Alexandre Kojève philosophe et haut fonctionnaire à la direction des relations économiques. Edgar Faure (passionné par ses travaux sur Hegel) faisait remarquer que même si Alexandre Kojève n’était pas exclusivement accaparé par les applications pratiques, ces dernières étaient conduites par une théorie générale qu’il dominait. Au fond, et malgré son emploi du temps, il restait philosophe d’abord et homme d’action politique et économique ensuite. Comprendre les hommes pour ensuite les diriger.

Les conversations entre Alexandre Kojève et Raymond Aron me laissent supposer un enchantement pour l’intelligence. Jamais ils n’évoquaient entre eux des questions philosophiques mais rien que des questions d’économie mondiale. Étudier son rôle clé dans l’administration française des années 1950 à sa mort, début juin 1968. Il est curieux que l’administration française se soit servie pour sa politique européenne (élaborée par des fonctionnaires qui dictaient à leurs ministres ce qu’ils devaient dire) d’un philosophe qui n’était a priori ni un économiste ni un homme politique.

 

 

Dans « Introduction à la lecture de Hegel », Alexandre Kojève écrit : « Or, le temps, c’est l’homme lui-même. Supprimer le temps, c’est donc supprimer aussi l’homme. En effet, l’être vrai de l’homme est son action, son temps l’action qui réussit. C’est dire que l’homme est le résultat objectif de son action. Or, le résultat de l’action du sage, c’est-à-dire de l’homme intégral et parfait, n’est pas l’homme, c’est le livre. Ce n’est pas l’homme, ce n’est pas le sage en chair et en os, c’est le livre qui est l’apparition de la science dans le monde, cette apparition étant le savoir absolu. »

Ci-joint, trois liens passionnants. Respectivement, deux études sur la fin de l’Histoire : « Sur la problématique de la fin de l’Histoire » par Laurent Bibard et « La fin de l’Histoire » par Bernard Bourgeois :

https://www.gcoe.lit.nagoya-u.ac.jp/result/pdf/3-1_BIBARD(F).pdf

https://www.asmp.fr/travaux/communications/2005/bourgeois.htm

Et, enfin, « Kojève. Le temps du sage » par Jean-François Kervéjan :

http://www.academia.edu/5142523/Jean-François_Kervégan_Kojève_Le_temps_du_sage

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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4 Responses to Notations variées – 1/2

  1. AYIN BEOTHY says:

    Une remarque à propos de Pythagore : j’ai entendu un rav affirmer que Pythagore était un Grec qui avait passé des années en Israël et s’y était converti – guer – avant de retourner en Grèce fonder son école.
    Plus près de nous, une phrase du rabbi de Loubavitch :
    la science et la religion sont les deux faces d’une même pièce.
    Phrase qui m’a permis de savoir que chez eux, je suis chez moi.
    Ce n’est pas le cas pour tout ce qui concerne la philosophie allemande, Nietszche mis à part.

  2. Olivier YPSILANTIS says:

    J’apprécie pleinement le sens de ce propos du rabbi de Loubavitch. Concernant Pythagore, pourriez-vous me citer votre source car je suis ignorant de cette question ? Pythagore… Simone Weil l’exaltait et plongeait aux Enfers le judaïsme. Drôle de femme, admirable sous certains aspects, terriblement irritante (et injuste) sous d’autres aspects.

  3. AYIN BEOTHY says:

    Je ne parviens pas à citer ma source pour Pythagore, sinon je l’aurais fait d’emblée.
    Il s’agit d’un rav invité plusieurs fois par l’EDJ (l’Espace du Judaïsme, le centre communautaire toulousain) il y a 10 ou 15 ans, quand l’EDJ avait les moyens d’inviter des conférenciers en les payant – moyens que l’EDJ n’a plus.
    Mais je vais m’adresser à mon amie bibliothécaire de l’EDJ, si elle se souvient d’un nom – peut-être bien – ou si les archives viennent à notre secours.

  4. Olivier YPSILANTIS says:

    Ne vous inquiétez pas, prenez votre temps. Il est vrai que votre histoire m’intrigue. Lorsque j’étais toulousain (de 1990 à 1993), je ne pouvais marcher dans cette ville sans penser à Vladimir Jankélévitch, “Janké”, grand marcheur dans “la ville rose”, et qui avait établi son “quartier général” au bar “Les Américains”. Je ne connais pas les archives de l’EDJ et j’aimerais les connaître.

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