Je me souviens (sur les routes et en train)

 

Je me souviens que sur la route des vacances, vers l’île d’Yeu, nous nous arrêtions dans les environs de Chôlet, dans un bois, de pins me semble-t-il. Là, nous piqueniquions. Je mangeais léger car la suspension hydraulique de la DS Citroën de mon père me mettait le cœur au bord des lèvres. Enfants, nous nous disputions les places aux vitres au cas où…

Vers le Portugal, en Extremadura, le Guadiana que nous longeons puis dont nous nous éloignons avant de le traverser pour le longer plus loin, et ainsi de suite.

Au bord de la route, dans le Territoire de Pondichéry, émergeant d’une épaisse végétation, La Vache qui rit, rouge comme le képi des gendarmes de Pondy.

Nous quittons la route et entrons dans La FutaiePropriété privée, ainsi que le signale un panneau. Longue allée de sable et de gravier, avant la courbe qui conduit à la grille, une haute grille métallique à deux battants très ouvragés, style Art Nouveau. Les phares pivotent avec le volant, ce qui émerveille les enfants que nous sommes. Ne serions-nous pas à bord d’un vaisseau spatial ?

Je me souviens, sur les routes du Québec, des camions au capot saillant dont le magnifique 9900i, avec ses tuyaux d’échappement qui montaient en symétrie (comme des périscopes) le long de la cabine.

 

Un 9900i sur une route du Québec

 

Inde, en train, l’aube, à peine. Des taches blanchâtres en contrebas. Je m’interroge. Le jour commence à se lever ; ces taches : de la pâte dentifrice autour des lèvres d’Indiens à la peau très sombre (je suis dans le Sud, quelque part dans l’État du Karnataka), des Indiens accroupis le long de la voie ferrée et qui se brossent, se brossent et se brossent les dents. En Inde, on n’arrête pas de se brosser les dents et de se racler la gorge, au réveil surtout, une habitude que je n’ai pas perdue. Il s’agit de chasser ces humeurs accumulées au cours du sommeil, du fond de la gorge et des fosses nasales.

Sur les routes de Pologne, un été. A l’orée d’un petit bois, j’entends de l’eau qui coule. Un ruisseau à l’eau transparente ! J’en profite pour me laver intégralement. Cette eau froide me redonne des forces et avec cette propreté retrouvée, je me vois traverser le pays à pied.

Sur une route du Tarn, un été, vers la gentilhommière du frère et de la sœur, de Maurice et Eugénie de Guérin. Je lirai l’œuvre du frère quelques années après cette visite, une œuvre que je rapprocherai de « Hypérion ou l’Ermite en Grèce » (« Hyperion oder Der Eremit in Griechenland ») de Friedrich Hölderlin, des œuvres qui vous enivrent d’énergie. Et si vous ne connaissez pas Le Cayla, je vous propose une brève visite :

https://www.youtube.com/watch?v=xPfMg9oddhk

Extremadura , Alta Vega del Guadiana, entre Cáceres y Badajoz, des rizières en abondance avec la confluence du Río Alcollarín, du Río Ruecas et du Río Gargáliga, pour ne citer qu’eux. L’enfant David se souvient des rizières du Vietnam, alors que nous descendions des montagnes du Laos vers la plaine, vers Ðiện Biên Phủ et Hà Nội. Il pleut sur l’Extremadura et il me parle des rizières du Vietnam, des paysans aux chapeaux coniques en feuilles de latanier fabriqués dans les environs de Huê. Il aimerait revenir au Vietnam. Le Vietnam, je ne cesse d’y revenir, par le rêve et la rêverie, à l’orée du sommeil, souvent, vers Huế le plus souvent, Huế et ses brumes humides, féminines, Huế si douce et qui n’en fut pas moins le lieu de terribles combats, en 1968, combats précédés par le massacre de milliers de notables par les communistes.

 

Vietnamese woman in coolie conical hat riding bicycle ladden with bags, Hanoi, Vietnam

 

La route sous la pluie, les essuies-glaces et leurs différentes vitesses, le confort de l’habitacle, des musiques choisies qui me replacent dans des souvenirs amoureux. Les terres rouges d’Aragon et les amandiers en fleurs, déjà.

La nuit, dans les Pyrénées. Barrage de la Guardia Civil qui me demande de la suivre. Fouille systématique de la voiture. L’un des membres de la patrouille tombe sur un recueil de poèmes de Miguel Hernández, son poète favori ; et il se trouve qu’il est originaire de sa ville, Orihuela, dans la province d’Alicante. Nous voilà à boire café sur café dans la caserne (il s’est mis à pleuvoir) et à parler de poésie pendant que ses collègues passent ma voiture au peigne fin.

Marche dans les collines du Wicklow (sur les pas de J. M. Synge : voir “In Wicklow, West Kerry and Connemara”) où je rencontre un quidam échevelé et quelque peu débraillé qui m’invite à prendre le thé chez lui. Il m’explique (et ses yeux riboulent vers le ciel) que la Sainte Vierge apparaît régulièrement dans un coin de son salon et que j’aurai peut-être la chance de la voir…

Au départ de Phongsaly, dans la province la plus septentrionale du Laos. L’autobus surchargé ne cesse de se surcharger. Dans le couloir central s’empilent des sacs de riz sur lesquels prennent place Laotiens et Laotiennes, avec de la volaille et encore des sacs. Crevaison dans un gué. Arrêt sur une route couverte d’une poussière d’une incomparable douceur où je m’enfonce jusqu’aux chevilles. Malgré l’inconfort, je me sens bien : je suis toujours bien sur la route.

 

Olivier Ypsilantis

 

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2 Responses to Je me souviens (sur les routes et en train)

  1. Je suis abasourdi par le nombre d’ouvrages que tu as pu lire.
    Et envieux, c’est mal.

    • Olivier YPSILANTIS says:

      Cher Mitnadev,
      Tu as probablement autant lu que moi et même plus. Par ailleurs, ta profession aura été terriblement instructive, plus que la lecture d’une vaste bibliothèque. Et moi aussi je suis envieux (et c’est mal) de ta ceinture noire de karaté (je connais ton degré 😉 sans parler du krav maga…

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