En lisant « Journal de guerre. 1940-1941 » de Valentin Feldman (extraits choisis) – 2/2

 

Ci-joint donc, quelques extraits relevés au cours d’une lecture passionnée. Ce journal pourrait être divisé en quatre ensembles : 1 – Le descriptif. En quelques lignes, Valentin Feldman peint (ou dessine, ou grave) une scène avec maestria et suggère une ambiance qui enserre le lecteur, et ce pouvoir est bien l’une des marques de l’authentique écrivain. On est d’autant plus subjugué que le français n’est pas sa langue maternelle (né en 1909, il arrive en France en 1923). Ses portraits de villes et de campagnes sont magnifiques. On pense à des gravures de maîtres. Il faut lire ces lignes où il évoque Rouen ou Dieppe, mais aussi Rethel et des villages traversés, dont ceux du bocage vendéen. Il y a aussi ces passages non moins magnifiques sur les bistrots, des lieux où il aime écrire car il s’y sent plus libre que partout ailleurs. Il nous y attire et nous nous retrouvons en sa compagnie, à sa table, observant avec ses yeux, dans sa peau enfin. 2 – Le philosophique, avec des passages de plusieurs pages parfois, d’une lecture peu aisée. 3 – Des croquis de la vie militaire, avec des portraits généralement sans concession des soldats qu’il côtoie, et des comptes-rendus courtelinesques. 4 – Les actualités discutées, souvent avec une verve aussi coupante que pointue.

Dans cette suite d’extraits, je me suis efforcé de faire figurer ces quatre ensembles (qui pourraient être divisés en sous-ensembles). Le somptueux journal de Léon Werth, « Déposition : Journal 1940-1944 » (un ouvrage de quelque sept cent trente pages), offre une structure et des tonalités proches de « Journal de guerre. 1940-1941 » de Valentin Feldman, avec, il est vrai, une moindre propension à l’analyse philosophique pure. Et je ne puis résister à l’envie de vous proposer un panorama de l’œuvre de Léon Werth, un très grand écrivain que l’éditrice Viviane Hamy a tiré de l’oubli :

http://www.viviane-hamy.fr/les-auteurs/article/leon-werth?lang=fr

 

Mai 1940. Ruines à Rethel après un bombardement anglais.

 

18 janvier 1940. La jalousie les dresse les uns contre les autres. En 89 déjà, les Français ont fait une révolution contre leurs mutuels privilèges. Car tout le monde en possédait, et de contradictoires. Nous sommes dans une situation semblable. Le sens civique manque : il est remplacé par l’envie, et chez le Français moyen ce sens est fort développé. Comme en général chez les hommes dont le sens de l’iniquité se confond avec le sens de leur infortune personnelle. On fait pourtant plus facilement une révolution contre les grands privilèges de certains que contre les petits avantages de chacun. Mais cette envie commune, pour les possédants, est pain béni. Plus exactement, elle sauve leur pain et ils la bénissent. Les imbéciles ont toujours cru faire en laissant faire. Par définition.

25 février 1940. Flâné pendant près de deux heures le long du canal : le pays rethelois est vraiment un pays pouilleux. Tout est d’un jaune grisâtre, d’un jaune sali par on ne sait quelle nuée de poussière. Pourtant, dans l’eau immobile, la dentelle frustre des arbres, encore dénudés par l’hiver, se reflétait avec précision. Et quand la brise est venue rider légèrement la surface du canal, les reflets des branches et du ciel se sont subitement coloriés comme un paysage sur le verre poli d’un appareil photographique.

12 mars 1940. Les gens commencent à avoir le sens du possible politique qui les sort du quotidien – dans la mesure seulement où il s’agit de catastrophes : l’histoire du monde leur apparaît dans l’avenir comme une réalisation superstitieuse de leur appréhension. On n’insistera jamais assez sur la signification magique de la peur. La magie est comme une terreur mise en formules rituelles, dont l’enchaînement fait surgir de l’émotion l’action.

12 avril 1940. Le ciel goudronné de nuages s’est éclairci ce soir. Aucune lueur n’oscille dans la ville, ramassée sur elle-même dans un silence fait d’angoisses. Au-dessus de l’Aisne, s’étale en longue traînée une lumière cendrée.

13 avril 1940. Nous raisonnons tous comme si le vraisemblable existait. En fait, pour la pensée, il n’y a même pas de fait. Il n’y a que des événements.

20 mai 1940. Cette nuit, la garde. Il faisait tiède. Deux lumières. A ma droite, le tunnel avec une lampe-tempête au-dessus des chevaux ; harnachements, charrettes épars. Puis, derrière les arbres, la lune rosée dans un ciel colorié de nuages. Immobilité des branches. La silhouette d’une grille. Images de la campagne provençale : la porte sur la route d’Aix. La campagne champenoise avait bien, cette nuit, une douceur toute provençale.

Un poste d’observation durant la « Drôle de Guerre », 1939/1940.

 

4 juin 1940. Reprendre tout le problème de la superstition : superstition comme angoisse tournée vers le monde (l’opposé de la phénoménologie : plutôt insuffisance de Heidegger). La superstition est la conscience d’être un être dans un monde d’êtres. Rituel de la conjuration : faire tel geste, nécessairement, instantanément ; toucher cette écorce de sa paume, déplacer le caillou du pied gauche, ou cet encrier de l’index droit, à cet endroit plutôt qu’à tel autre (cf. touchons du bois). Se tourner vers le soleil couchant, se coucher, le visage vers le soleil vivant, etc. Expérience concrète de la mentalité primitive par la découverte spontanée d’un rituel, en même temps que de ses significations émotionnelles. Tout rituel est une réglementation technique de l’émotion.

12 août 1940. Je sens sourdre en moi une sombre colère. Contre les salauds du monde qui donnent la souffrance et contre ceux – plus salauds encore – qui viennent la justifier en lui donnant un sens. Il n’y a aucune signification de la souffrance. La souffrance c’est l’absurde en soi. Par là elle est être. Ce soir, je suis avant tout un refus de cet être gênant. Se raidir est la première maxime. Mais ce raidissement contre le mal est encore un mal.

20-21 août 1940. Les gens semblent ignorer la signification historique du mouvement qui nous entraîne. De l’épopée – on n’aperçoit que les désagréments quotidiens ; de la révolte – les désagréments permanents. Tout est pensé en raison de la rupture imposée aux habitudes. Tout – sauf la signification de cette rupture. Sauf l’enjeu du jeu. Sauf le destin. Curieux cet embourgeoisement de l’idée de destin. Les gens me paraissent incapables de distinguer destin et carrière. Au moment où l’esprit petit-bourgeois est en péril, les gens réagissent à la manière du petit-bourgeois éternel. C’en est désarmant.

1er septembre 1940. Ce qui manque à Dostoïevski, c’est le sens de l’angoisse cosmique. Le péché est pour lui une solution, sans doute, la solution à l’angoisse morale, une réponse à l’expérience du mal par laquelle le monde se révèle à lui. Mais le mal, dans son œuvre, n’est que le mal dans l’existence, jamais le mal de l’existence. La philosophie ne commence qu’avec le péché, et non seulement parce que l’intelligence est la grande, pour ne pas dire l’unique, pécheresse. Attitude essentiellement religieuse. En un sens, aucune pensée n’est moins aristotélicienne que la pensée russe.

5 septembre 1940. Être attentif aux rapports, aux rapports seuls, en mouvement. Danger : louper l’objet. Tel cet agent qui, pendant la retraite, réglait consciencieusement la circulation à l’entrecroisement de deux routes dans l’Yonne. Tous obéissaient à ses gestes augustes : réfugiés, combattants, isolés perdus, et fuyards. Et lui, majestueux, tout aux rapports de « régler » le mouvement, digne toujours. Il ne s’était pas aperçu que le flot humain s’était écoulé, remplacé par un autre : sans le savoir, il indiquait le chemin depuis un bon quart d’heure aux unités allemandes motorisées.

 

Le centre-ville de Toucy, le 15 juin 1940.

 

11 octobre 1940. Je ne croyais guère à la destinée du judaïsme. Je me suis toujours foutu, et au fond je me fous encore royalement, du judaïsme et de sa destinée. Je crois d’ailleurs que l’esprit du judaïsme est à l’esprit messianique qui traverse la Bible ce que le rituel catholique est à l’esprit chrétien. Mais un fait demeure : tous les grands juifs ont commencé par se libérer du judaïsme : le Christ, Marx, Spinoza, Bergson – toute proportion gardée entre ces noms. Mais il n’en reste pas moins vrai que c’est comme « juifs » qu’ils ont été « recensés » par l’histoire. Et que chaque fois que le pharaonisme s’installe dans le monde, il fait aux juifs une condition d’esclaves. Que c’est peu drôle, peu drôle, de faire le martyre sans la foi.

22 octobre 1940. Et toujours les mêmes pensées en vrille. On ne saurait leur échapper qu’en s’échappant à soi-même. Je ne demande que cela, du reste. Mon « moi » m’a toujours inspiré de l’ennui. Mais le propre de la situation où les événements m’enferment c’est précisément de me livrer à une méditation sur mon moi et sa destiné, qui ne m’intéresse pas. N’avoir pour perspective immédiate que sa vie « intérieure » quand on ne croit pas à l’existence autonome de la vie intérieure, voilà qui est dur.

3 novembre 1940. Libérer ses souvenirs d’un moi qui les gonfle et les altère. Faire des souvenirs une chose comme doivent être, comme sont les souvenirs des choses. Et surtout se débarrasser de son cas personnel. Car, pour ce qui me concerne, de mon cas personnel je commence à en avoir soupé. Pour être franc, de Feldman Valentin, j’en ai plein le cul.

3 février 1941. Cette vie individuelle – je n’ose même pas dire : cette vie personnelle, ils interdisent jusqu’à la notion de personne – en marge de la vie sociale m’est de plus en plus intolérable. Dans certains cas, l’action politique a la fonction psychologique de l’érotisme. Il s’agit de s’étourdir, de fuir le vide qu’on porte en soi, ou de calmer une immense inquiétude. C’est le cas le Malraux. C’est le cas de tout intellectuel révolutionnaire pour qui la révolution est autre chose qu’une réussite de vanité. Être en tôle, quel admirable procédé pour gâcher ce qui vaut la peine d’être gâché ! L’amour du risque lui-même est transformé : ce « risque » n’est en fait qu’une certitude. On est dispensé de réfléchir sur l’action parce que cette fin des actes est la suppression des actions. La mortification, cette éternelle obsession de l’intellectuel, reçoit une consécration historique. L’inutile passe par un sacrifice ; quelle aubaine ! La conscience se mystifie en réfléchissant sur les conditions objectives de sa mystification. Et la paix « intérieure » est conquise parce que l’obstacle est au dehors : non pas hors des barreaux ; mais hors de vous comme ces barreaux. C’est ce qu’un chrétien ne saurait concevoir. Sans doute parce qu’il doit aimer son péché comme il aime son salut ; le péché n’est-il pas ce par quoi on est sauvé puisque c’est contre son propre péché que l’on se sauve ? (…) Le chrétien cherche la paix en lui parce que l’émeute est en lui. Mais le révolutionnaire n’a pas à s’insurger contre soi. En s’insurgeant contre le monde, il se débarrasse de soi. L’action est une solution au problème parce qu’elle est la suppression du problème. Le moi n’est plus haïssable : l’essentiel est ailleurs. Et la haine elle-même devient chose parce qu’elle est haine des choses.

 

Opération Barbarossa.

 

21 avril 1941. Rêves insensés du sage : être selon la puissance de ses pensées ; ôter les choses pour mieux y voir et ne pas trouver le vide ; établir une équivalence morale entre des individus, alors que la parenté mathématique n’est concevable qu’entre des masses ; faire de sa vie intérieure autre chose qu’un itinéraire de fuite.

6 juillet 1941. Depuis quinze jours – une immense angoisse et un immense espoir soulèvent le monde. La voici la guerre finale tant attendue et que d’aucuns n’osaient plus espérer dans l’intensité folle de leurs souhaits : l’Europe contre l’ « Eurasie », les deux mondes en présence et le choc dramatiquement gigantesque, qui rend l’action même semblable au rêve. Dans la fièvre de cette vertigineuse quinzaine les idées se bousculent, comme les communiqués dans leur incroyable arrogance. Et pourtant, jamais les événements n’avaient revêtu semblable clarté. Nul n’a plus à chercher sa place – mais à la maintenir. La voilà bien concrète et bien palpable, la notion terrible de destin. De ce destin avant tout collectif, avant tout implacablement impersonnel, comment retenir les fugitives, les fragmentaires images ?

(Note. Au matin du 22 juin 1941 avait débuté l’Opération Barbarossa.)

12 août 1941. Il n’y a de rêve que parmi les choses. Ne serait-ce que parce que le poétique c’est le rêve fait chose. Il n’y a d’héroïsme que dans l’acte qui engage la vie, qui la place d’emblée, et simplement, spontanément même, à la limite de l’être et du néant. Au fond, l’héroïsme est un acte physique qui implique une option métaphysique. L’héroïsme est la manière physique de vivre la métaphysique : métaphysique physiquement, charnellement vécue. Tout le reste est littérature

3 décembre 1941. Et comme il est entendu que les Juifs avaient pour principal défaut de vivre tous ensemble, le gouvernement vient d’instaurer une « Union des Israélites de France », à laquelle doivent adhérer obligatoirement tous les petits-fils de Sem et leurs enfants. L’action antisémite réforme et organise la communauté juive. On ne sait jamais par quelle voie se manifeste la volonté du Messie. Comme qui dirait, les voies de Dieu sont mystérieuses et ses desseins impénétrables. A quand l’institution bienfaisante du ghetto ?

 

La cloche où sont gravés les noms des Résistants et des Otages fusillés par les Allemands au Mont-Valérien au cours de l’Occupation. Parmi ces noms, celui de Valentin Feldman.

 

Olivier Ypsilantis

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