Skip to content

Deux promenades espagnoles

 

9 octobre 2016. Moratalla, agglomération de quelque six mille habitants, dans la partie la plus montagneuse de la province de Murcia. Moratalla se trouve au point de rencontre du Benamor et du Alhárabe, des affluents du Segura. C’est une ville fortement escarpée où le promeneur peut exercer ses jambes.

Déjeuner dans le Bar Rubio (calle Mayor, 52). Bu un vin du pays accompagné de noix grillées et légèrement salées. Les noyers sont nombreux dans ce village de moyenne montagne et l’un des meilleurs restaurants de ce village porte précisément le nom de El Nogal (Le Noyer). Le Bar Rubio occupe une partie du rez-de-chaussée d’un palais aux belles proportions et d’une grande sobriété avec armoiries en bas-relief, au-dessus de la porte d’entrée.

Une impression de bout du monde, impression qui se confirme sur la route de El Sabinar, un village situé à une trentaine de kilomètres de Moratalla et toujours dans la municipalité de Moratalla, à la frontière entre Murcia et Castilla-La Mancha (province d’Albacete), un village de bout du monde, vraiment. Sabinar de sabine ou genévrier sabine (Juniparus sabina), cet arbre aux aiguilles si odorantes quand on les frotte, odorantes comme le tomillo (thym) ou le romero (romarin) quand on les frotte. J’ai découvert ces lieux par des photographies de Jerome van Passel, au cours d’une exposition à Murcia. Une impression de bout du monde, la plus délicieuse des impressions.

 

Une vue de la partie haute de Moratalla, avec son Castillo-Fortaleza.

 

Dans un jardin enclos fortement dénivelé, des néfliers. Leurs feuilles aux nervures sobres et soulignées. Du jasmin coule de vieux murs. Les chats ne quittent pas leur pose sur le passage du promeneur. Une tonalité générale ocre clair et une densité urbaine médiévale. Ici et là, les taches colorées du linge qui sèche, doucement agité, seul mouvement dans cette immensité. Des figuiers encastrés dans ce dédale urbain. Calle Palomar Bajo. Dans des ruelles, des passages couverts avec poutres traversantes — des troncs de pins à peine dégrossis. Des rideaux de chaînettes devant des portes. Le bruit qu’elles font suffit à me dire toute l’Espagne du Sud. Par des fenêtres entrouvertes viennent des voix radiophoniques et télévisées. Elles ne sont rien, surtout dans de tels espaces. Les commentaires retombent en eux-mêmes, englués. En contrebas, le cimetière, compact, rien que des niches ; il me faut faire un effort pour le distinguer des lotissements mitoyens.

(17 heures) Les hauteurs ocres. Le vent tiède encore. De petites impasses que les riverains se sont approprié, avec pots de fleurs et fauteuils pliants. De la Plaza de la Iglesia, je découvre un magnifique panorama. Dans un petit jardin ombragé, à l’angle de l’église Sta. María de la Asunción, un discret monument sur lequel on peut lire : A los moratalleros muertos en las guerras de España. Au moins contente-t-on tout le monde. Les guerres d’Espagne ? On peut également inclure dans las guerras de España les guerres carlistes, des guerres civiles très meurtrières et peu étudiées hors d’Espagne. A un balcon flotte un grand drapeau républicain. Un mariage. La mariée encore toute bronzée, dos nu admirable et profil digne des plus belles monnaies grecques, avec cheveux relevés à la mode antique et retombant sur les tempes et la nuque en boucles adorables. Mais elle porte un tatouage à la base du cou, une flétrissure donc. Visite de Sta. María de la Asunción. Ci-joint, une vidéo sur cette architecture surprenante :

https://www.youtube.com/watch?v=-ykocgLpFPo

 

Une vue aérienne de La Almoloya (Pliego, province de Murcia)

 

16 octobre. Pliego. Montée vers La Almoloya dans un paysage que domine le pin. Partout les marques du manque de pluie. Le sparte (esparto) lui-même est brûlé et forme de gros paquets filandreux. De La Almoloya la vue est splendide et sur 360°. Situation hautement stratégique : le regard appréhende non moins de mille kilomètres carrés. La Almoloya a été l’un des centres (et peut-être même le centre) d’une des sociétés les plus prospères de l’âge du bronze en Europe : El Argar. El Argar (entre 2200 et 1550 av. J.-C.), soit un territoire de quelque trente mille kilomètres carrés, situé au sud-ouest de la péninsule ibérique.

La Almoloya, une plate-forme sur une hauteur escarpée, une plate-forme ovale de quatre-vingt-cinq mètres de longueur sur trente-cinq mètres dans sa plus grande largeur. Cette superficie d’un peu plus de trois mille mètres carrés est restée relativement intouchée avant d’être systématiquement fouillée à partir de 2013. Auparavant, le soc de l’araire avait effleuré quelques vestiges et, surtout, la légende d’un trésor enfoui s’était répandue attirant des pilleurs de tombes qui ont laissé ici et là quelques trous (toperas) cartographiés par les archéologues. N’oublions pas également l’intervention très ponctuelle — quelques jours seulement — conduite en 1944 par Emeterio Cuadrado Díaz, l’un des pionniers de l’archéologie espagnole. Donc, de 1550 av. J.-C. à 2013, ce site est resté quasiment intouché. Des sondages récents ont révélé deux autres couches d’occupation.

Je contemple cet immense panorama. Il a la majesté de celui qui se laisse découvrir de la partie haute de Delphes. Il est même plus ample et les hauteurs de la Sierra Espuña ne sont pas moins majestueuses que celles du mont Parnasse.

Suite aux campagnes de fouilles, La Almoloya se découvre à présent quasiment dans son intégralité. C’est un urbanisme dense et complexe de la phase finale de El Agar (vers 1750-1550 av. J.-C.). Cette qualité urbanistique et architecturale sera inégalée dans la péninsule ibérique jusqu’à la colonisation phénicienne, punique et grecque de l’âge du fer. Il reste à étudier le puissant système défensif, comparable à celui de La Bastida (Totana, province de Murcia), un site de El Argar surnommé La Troya de Occidente. Ci-joint, un documentaire sur la muraille de cet autre site exceptionnel :

https://www.youtube.com/watch?v=1O-t_8p4KTs

La Almoloya, soit neuf complexes architecturaux séparés par d’étroites ruelles. Chaque complexe est divisé en lieux d’habitation, ateliers et entrepôts sous lesquels une centaine de sépultures ont été mises à jour. Dans l’un de ces complexes, une citerne pouvant contenir jusqu’à douze mille litres d’eau. Dans un autre complexe, une salle d’audience selon toute vraisemblance, probablement le premier espace politique d’Europe occidentale construit en dur. Ce supposé premier parlement européen a une superficie de cent-vingt-sept mètres carrés. Dans sa partie principale, les trous dans lesquels les poteaux en bois destinés à soutenir la toiture venaient se ficher sont bien visibles. Ils sont au nombre de six et s’inscrivent dans l’axe de la salle. Un banc maçonné court tout le long de ce périmètre ; il est seulement interrompu par un podium devant lequel était aménagé un foyer. Une cinquantaine de personnes pouvaient prendre place sur ce banc. Ce sont essentiellement des preuves négatives qui pour l’heure conduisent les chercheurs vers cette hypothèse d’une salle de réunion désignée comme « el primer parlamento europeo ». Parmi ces preuves : l’absence de tout objet cultuel (des statuettes votives, par exemple), de tout déchet alimentaire, de toute production artisanale, etc.

Au cours du mois d’août 2014, une tombe exceptionnelle (étiquetée AY-38) a été mise à jour dans un angle de cette salle. A l’intérieur de l’urne, les squelettes d’un couple et une trentaine d’objets, la plupart en métaux divers, principalement de l’argent. L’homme avait entre trente-cinq et quarante ans ; taille, 1 mètre 65. La femme avait entre vingt-cinq et vingt-sept ans ; taille, 1 mètre 55. La découverte de cette sépulture et celle de La Almoloya ont été rapportées dans les principales revues de divulgation archéologique d’Europe. L’objet le plus emblématique trouvé à La Almoloya, un diadème d’argent avec un appendice discoïdal qui se plaçait dans l’axe du visage et qui descendait jusqu’au nez. On connaissait ce type de bijou par des découvertes faites dans la province d’Almería sur des sites de El Argar. L’un de ces diadèmes est visible au British Museum.

Les traces d’un incendie ayant entièrement détruit La Almoloya ont été relevées par les chercheurs, un incendie suivi d’un abandon définitif. Ces derniers ont la quasi certitude que cette destruction serait consécutive à une révolution interne.

Le travail des archéologues s’est vu grandement facilité par le fait que cette société enterrait ses morts à l’intérieur des habitations où juste à côté. Ce fait doit être rappelé quand on sait que l’essentiel de nos connaissances relatives aux sociétés qui n’ont pas laissé d’écrits tient à l’étude de leurs sépultures. Sur La Almoloya, leur typologie est variée et la liste des observations particulières s’y rapportant est longue. Simplement — mais pourquoi ? — les femmes étaient généralement couchées sur le côté droit tandis que les hommes étaient généralement couchés sur le côté gauche.

Dans la tombe AY-21, on a retrouvé un squelette de femme et d’un nouveau-né, entrelacés et orientés dans une même direction, une femme probablement morte en couches. Dans la sépulture AY-3, les archéologues ont fait il y a quelques jours une émouvante découverte : celui d’une femme morte suite à un accouchement par le siège (ou par les pieds). La partie inférieure du squelette de l’enfant porte les marques d’une intervention destinée à extraire l’enfant et sauver la mère. J’ai vu les fragiles ossements de l’enfant qui n’a jamais vu le jour dans un espace qui a été celui d’un utérus.

Ci-joint, un très riche lien intitulé « El Argar and the Beginning of Class Society in the western Mediterranean » :

http://www.academia.edu/2425036/El_Argar_and_the_Beginning_of_Class_Society_in_the_western_Mediterranean

Quelques séquences des fouilles et quelques objets exhumés. Où l’on retrouve la couronne ci-dessus décrite et qui semble descendre jusque sur le nez, à en croire le dessin de Luis Siret :

http://m.agenciasinc.es/Noticias/Descubren-un-palacio-y-un-rico-ajuar-funerario-de-la-Edad-del-Bronce-en-un-yacimiento-de-Murcia

Un article intitulé « La Almoloya, era un centro político hace 4.000 años » et publié dans National Geographic España :

http://www.nationalgeographic.com.es/historia/actualidad/la-almoloya-era-un-centro-politico-hace-4000-anos_8603

Ci-joint, enfin, un lien Proyecto « La Bastida » avec nombreuses photographies et vidéos. L’une d’elles montre une reconstitution en 3D de ce site exceptionnel :

http://www.la-bastida.com/LaAlmoloya/

 

Olivier Ypsilantis

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*