Des « Je me souviens » météorologiques

 

En header, la pluie à Hội An, à quelques kilomètres de Đà Nẵng, Vietnam. 

 

Des « Je me souviens » de cette suite reprennent probablement, plus ou moins, des souvenirs dispersés dans ce blog. C’est ainsi, le souvenir est fait d’entrecroisements, de criss-crosses. 

 

Je me souviens des brumes de Huế. Je ne les oublierai pas ces brumes, si fines, si douces, si tièdes. J’aimerais y revenir ; mais j’y reviens, et souvent, par le souvenir. Les brumes de Huế ! J’ai parcouru en tous sens le vaste périmètre de la Cité Impériale, un jour de brumes douces, tièdes et silencieuses en compagnie de la femme et de l’enfant, et je n’arrivais pas à comprendre qu’une telle violence ait pu y sévir. Je n’arrivais pas à mettre en rapport ces dimensions essentielles qui nous portent, l’espace et le temps. J’en suis venu à me persuader que ma mémoire me jouait des tours, que tout n’avait jamais été qu’un rêve et que je rêvais en parcourant ces lieux ; et pourtant… :

https://www.youtube.com/watch?v=Kix6IgGakKk

Je me souviens des orages d’été, en juillet, à Cesson, certains d’une violence qui inquiétait délicieusement l’enfant que j’étais. Ma mère nous appelait alors à quitter nos chambres et à nous réfugier dans le grand escalier qui occupait le centre de la maison. Nous restions assis, serrés sur des marches qui sentaient l’encaustique. Et j’observais la frise de faisans dorés peinte à la fresque que les éclairs bleuissaient dans des flashes.

Je me souviens des averses estivales, en Bretagne, Je les aimais tant ces averses et ces baignades dans les eaux criblées. Je me souviens du sable mouillé sous lequel nos pas découvraient un sable clair, doré et encore tiède.

Je me souviens des chemins de pluie de Hamish Fulton, a Walking Artist.

 

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Hamish Fulton – Southern England, 1977.

 

Je me souviens de marches en Pologne, un été, et de ce bonheur : après tant de kilomètres dans la poussière et la chaleur, les pluies restaurèrent mes forces plus sûrement que les plus puissants stéroïdes anabolisants. Ces pluies me portèrent et la plaine de Mazovie me sembla trop petite pour mes jambes.

Je me souviens de mon bien-être en Angleterre, devant le bow-window, tea time avec les vitres que striait l’averse. Mon hôte vantait la qualité du lawn. J’acquiesçais, les narines dilatées au-dessus d’un thé parfumé à la vanille. J’aurais aimé ne jamais quitter ce jour et ce fauteuil-club, en cuir pleine fleur aux tonalités havane, pour regarder la pluie jouer contre les vitres du salon clair — une ambiance Vilhelm Hammershøi.

Je me souviens de la neige au clair de lune (la promenade en traîneau filmée au ralenti) et de la pluie dans « Ludwig ou le Crépuscule des dieux » de Luchino Visconti. Je me souviens tout particulièrement de cette nuit de pluie, à Neuschwanstein, au cours de laquelle ses ministres étaient venus l’arrêter mais qu’il fit arrêter avant de les relâcher sans tarder.

Je me souviens que D-Day fut repoussé de vingt-quatre heures, pour des raisons météorologiques, sur ordre d’Eisenhower qui s’était laissé convaincre par Sir James Martin Stagg, Group Captain météorologiste à la Royal Air Force.

Je me souviens de ces mots qui suggèrent avec plus de pertinence ce qu’ils désignent que ne le suggèrent leurs équivalents français : drizzle, racha ou arrumazón sont quelques-uns de ces mots.

Je me souviens de marches, jambes nues, dans les chemins de l’île d’Yeu, des herbes mouillées de la Côte Sauvage qui nous caressaient les jambes et des ronces qui parfois faisaient perler une ligne de sang sur nos cuisses brunies. Ces images estivales me sont revenues lorsque j’ai lu les livres autobiographiques d’Arthur Adamov.

 

 le vieux château, île d'Yeu

Une vue de la Côte sauvage, à l’île d’Yeu. Au loin, le Vieux Château (XIVe siècle)

 

Je me souviens d’une tempête en mer d’Irlande, du voiler qui montait lentement, lentement et vertigineusement avant de redescendre dans un cratère d’eau qui délimitait l’horizon. La pluie — de l’eau douce ! — nous lavait du sel et nous la remerciions, chacun à notre manière.

Je me souviens des symboles de la météo marine comme ces barbules qui indiquaient et la force et la direction des vents. Je me souviens de noms de zones (côte, large et grand large) dont : Viking, Rockall, Fastnet, Humber, Dogger et Fisher.

Je me souviens d’averses sur Jérusalem et de bourrasques sur Tel Aviv. A Tel Aviv, je trouvais refuge dans un café où mon regard allait de l’averse derrière la baie vitrée (de fait, je me croyais en Bretagne) aux pages jaunies d’une petite étude sur la pensée de Vladimir Jabotinsky. A Jérusalem, je suis arrivé à l’hôtel comme si je venais de tomber dans une piscine.

Je me souviens du froid mordant des petits-matins sur le Golan et du soleil qui se levait du côté de Damas.

Je me souviens qu’à Cordoue le pavé était parfois si chaud que je reposais mes semelles, à l’ombre, dans la crainte qu’elles ne fondent.  

Je me souviens d’une nuit d’orage, inquiétante certes et pourtant non dénuée de douceur. La voûte céleste se fissurait formidablement, comme un immense bol de faïence. Et si j’écris « non dénuée de douceur », c’est parce qu’en observant ce ciel du roof, je me vis de retour dans le ventre maternel, contemplant sa transparence sans rien en perdre et jusqu’aux vaisseaux capillaires. Il y a peu, j’ai repensé à cette nuit d’orage en mer d’Irlande alors que je détaillais des dessins de Santiago Ramón y Cajal dans lesquels l’auteur s’employa à décrire l’énergie qui relie les entités cellulaires que sont les neurones.

 

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La beauté indicible des orages en mer. 

 

Je me souviens d’avions aux noms évocateurs : (Hawker) Hurricane, (Hawker) Typhoon, (Hawker) Tempest, (Republic P-47) Thunderbolt, (MD-459) Ouragan

Je me souviens que ma mère se souvenait d’avoir traversé la Seine à pied, la Seine gelée en 1956. Quant à moi, je me souviens d’avoir vu la Seine charrier des glaçons, au début des années 1980. Ci-joint, un lien Météo-France sur la vague de froid de février 1956 :

 http://www.meteofrance.fr/actualites/33129618-fevrier-1956-vague-de-froid-en-france

Je me souviens d’un automne allemand, de la fraîcheur venue de l’Elbe et de ses lainages parfumés, d’un été qui s’éloignait sur la pointe des pieds, à contrecoeur, et qui nous susurrait qu’il pourrait bien ne jamais s’en aller. Ses lainages couleurs d’été indien… Je me souviens qu’elle sortit de son sac un recueil de poèmes de Gottfried Benn et qu’elle lut celui qui commence ainsi : Es ist in Sommertagen /  ein Glück in jedem Mund, / man fährt im Buickwagen / am Ufer des Oeresund, / ein Blau den Menschen zu Häupten / und des Mittags leichtes Flirrn…  (Il est par des jours d’été / Un bonheur en chaque bouche / On longe en Buick / La rive de l’Oeresund, / Du bleu par-dessus la tête / Le frisselis clair de midi… »).

Je me souviens du soleil de minuit sur des lacs de Suède, en Délécarlie. Le canoë glissait dans un monde qui me fit pressentir l’éternité. J’eus alors la certitude — une certitude peut-être païenne — que nous étions immortels, que la mort était ce passage silencieux sur le miroir des eaux, dans une lumière où le nocturne et le diurne se fondaient l’un en autre.

Je me souviens de mon émerveillement d’enfant (émerveillement qui n’a fait que se confirmer) devant des gravures japonaises (il y en avait beaucoup aux murs d’un grand-oncle), en particulier celles qui montraient des intempéries, à commencer par la neige et la pluie dans les « Cinquante-trois stations du Tôkaidô » de Hiroshige.

 

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La quinzième station des « « Cinquante-trois stations du Tôkaidô » de Hiroshige. 

 

Je me souviens tout particulièrement de la scène finale de « Stalingrad » de Joseph Vilsmaier où deux soldats allemands, dont le lieutenant Hans von Witzland, blessé, meurent statufiés dans le vent de la steppe, serrés l’un contre l’autre :

https://www.youtube.com/watch?v=GaBc37SgiUE

A Milly-la-Forêt, je me souviens du parfum des plantes médicinales distillé par l’éclaircie après l’averse, parfum auquel se mêlaient volontiers celui des vieux livres que je compulsais et de la poudre de riz Houbigant de ma grand-mère.

Je me souviens de cet été à Barcelone ; j’y reviens souvent par le souvenir. C’était au tout début des années 1980. La ville était jaune de poussière et poisseuse. Mais à la mi-septembre virent les averses et les caniveaux se firent torrentiels. Le soir, je m’installais volontiers en terrasse, sous le store d’un café, sur les Ramblas, pour y déguster une horchata de chufa, en faisant durer le plaisir avec une paille. Cette saveur reste inséparable de ces nuits d’une fin d’été, de la fraîcheur montante et d’une certaine touffeur (on avait encore le front humide de sueur), du va-et-vient où travestis et transsexuels se montraient comme à un défilé de mode. C’était encore l’époque de José Pérez Ocaña. Les soldats qui montaient la garde autour du Gobierno Militar de Barcelona portaient le casque allemand, le Stahlhelm, mais aux armoiries du royaume d’Espagne. Aujourd’hui, José Pérez Ocaña est au musée, ce qui me permet de prendre la mesure du temps… Dans cet extrait de « Ocaña : un retrato intermitente » de Ventura Pons, on aperçoit l’intéressé descendant les Ramblas de Barcelona, à la fin des années 1970, peu de temps après la mort de Franco donc :

https://www.youtube.com/watch?v=kqX_sW94J6w

Deux hommes l’accompagnent : celui qui porte moustache et lunettes de soleil est le dessinateur Nazario (Nazario Luque Vera), le grand mince en costume clair avec chapeau de paille est Camilo, un trio inséparable de la Barcelona canalla des années 1970-80.

Je me souviens de la neige sur Athènes et du froid contre lequel nous luttions dans l’appartement de Plaka. Des fenêtres de l’atelier, je détaillais l’agora romaine et les figures en haut-relief ourlées de neige de la Tour des Vents. Tout en claquant des dents, je me  répétais que contempler l’Acropole sous la neige était un privilège et que ces moments étaient appelés à occuper un haut rang dans la hiérarchie du souvenir. La ville resta presque vide, les commerçants ayant pour la plupart renoncé à ouvrir. Nous nous retrouvions dans les grands cafés pour nous réchauffer, tout en buvant des boissons chaudes accompagnées de baklava et de kadaïf (καταίφι), cette pâtisserie gorgée de miel et enroulée dans des cheveux d’ange.

 

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Athènes sous la neige. L’Héphaïstéion (Ηφαιστείον) situé dans un coin de l’antique agora.

 

Je me souviens de la foudre globulaire qui dans « Les sept boules de cristal » entre par la cheminée.

Je me souviens de la terrible sécheresse de 1976, sécheresse dont je pris la mesure lors d’un séjour dans les collines du Perche.

Je me souviens d’avoir passé des heures, enfant, fasciné, à feuilleter des albums d’époque qui montraient la crue de 1910, à Paris. Je me souviens tout particulièrement de cette image avec Messieurs les Députés se rendant en barque à l’Assemblée Nationale.

Je me souviens que dans le plus célèbre poème de Constantin Simonov, « Attends-moi »  (« Жди меня и я вернусь »), il est question de pluie jaune : Жди, когда наводят грусть Желтые дожди.

Je me souviens que lorsqu’il pleuvait, à Murcia, ils étaient nombreux à s’écrier comme en remerciement : « ¡Agua! ¡Agua! » Certains levaient même les bras vers le ciel.

Je me souviens de cette fin d’année, à Lisbonne avec averses nocturnes sur l’immense estuaire. Les lumières d’Almada et de Barreiro s’estompaient jusqu’à disparaître.

Je me souviens du parfum de l’azahar, à Cordoue, parfum que distillaient les premières pluies printanières, légères.

Je me souviens d’un été jaune et poisseux, à Toulouse, de l’orage qui ne voulait pas éclater. A la nuit tombée, les moustiques nous irritaient jusque dans le centre-ville.

Je me souviens du bleu du ciel sur l’altiplano chilien, un bleu si pur, trop pur, effrayant. J’eus la certitude qu’il voulait m’aspirer à lui et que je finirais par y tomber. L’envie de me plaquer au sol et de me tapir sous une roche m’a souvent pris, là-haut, sous ce bleu, dans ce bleu, dans le gouffre de ce bleu. Le lecteur pensera que j’exagère, il n’en est rien.

Je me souviens de la pluie à Hanoï, tiède, presque fraîche. Elle nous reposa de la touffeur de Điện Biên Phủ. Nous emmenâmes l’enfant au Water Puppet Theatre ; nous ne savions pas que ce spectacle allait s’inscrire dans ses plus beaux souvenirs, comme les rizières du Vietnam, comme tout le Vietnam.

 

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  La scène du Water Puppet Theatre de Hanoï (Nhà hát múa rối Thăng Long) 

 

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Des « Je me souviens » météorologiques

  1. Pierre Lurçat says:

    Cher Olivier
    Merci pour ces souvenirs si bien écrits et dans lesquels je retrouve certains de mes propres souvenirs (notamment le poème de Simonov étudié au lycée et qui est un des rares souvenirs du russe que j’ai gardé..)
    Avec tous mes voeux de Chana tova!
    Amitié

    Pierre

  2. olivier says:

    Chana tova à toi aussi, cher Pierre, et Israel forever !

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