Notes sur l’art – Le Cahier gris – IX / X

 

En header, « Rhyl Sands » (1854) de David Cox.

 

David Cox (1783-1859) une touche si libre à une époque où elle ne l’était pas tant. Cet aquarelliste se met tardivement à la peinture à l’huile, guidé par William Müller. « Rhyl Sands » (1854) anticipe Eugène Boudin et les Impressionnistes. On ne connaît pas assez David Cox en France.

 

John Martin, the climax of his work, a trilogy of huge canvases : « The Great Day of His Wrath », « The Last Judgement », « The Plains of Heaven ». Les versions gravées et commercialisées de ces œuvres.

 

L’oncle G. a accroché un peu partout dans sa maison, et jusque dans les toilettes, des lithographies qui mettent en scène des chiens avec généralement beaucoup d’esprit. Il me faudrait lui offrir une reproduction de « Dignity and Impudence » (1839), une peinture de Sir Edwin Landseer.

DIGNITY AND IMPUDENCE DOGS

« Dignity and Impudence » (1839), de Sir Edwin Landseer. 

 

Cours en amphi, Histoire de l’art. Avec son élan habituel, Monsieur F.  évoque un peintre qui m’est inconnu, Topino-Lebrun (1764-1801). Quelques repères biographiques. Topino-Lebrun est élève de David. Il aurait commencé « La Mort de Caius Gracchus » à Rome, en 1792, mais aurait été dans l’obligation de l’interrompre. 1793, il se retrouve juré au Tribunal révolutionnaire, notamment au procès de Hébert et des hébertistes puis de Carrier et du Comité de Nantes. En 1795, il aurait pris les armes pour défendre la Convention pendant la journée de Vendémiaire. Il soutient Babeuf en s’abonnant (abonnement de soutien) à son journal, « Le Tribun du Peuple ». 1796, arrestation de Babeuf et démantèlement de la « Congrégation des Égaux » (qui a en tête de rétablir la Constitution de 1793 en renversant le Directoire par l’insurrection). Suite à l’Affaire du Camp de Grenelle, Topino-Lebrun est recherché. 1797, exécution de Babeuf qui après avoir tenté de se poignarder est traîné ensanglanté vers la guillotine. Topino-Lebrun achève en mai « La Mort de Caius Gracchus » qui est exposé en 1798 au Salon de l’an VI. 1801, Topino-Lebrun est guillotiné pour avoir voulu attenter à la vie de Bonaparte alors Premier consul, une accusation parfaitement infondée. Il faut lire la lettre de Topino-Lebrun intitulée : « Topino-Lebrun, non jugé, mais condamné à la peine de mort par le Tribunal criminel de la Seine, le 19 pluviôse à 11 heures du soir ». Bonaparte déclare le jour même de l’exécution qu’il est satisfait de s’être débarrassé de l’« état-major des Jacobins ». Ci-joint, un lien ina.fr rend compte du livre « Guillotine et peinture. Topino-Lebrun et ses amis » édité à l’occasion de l’exposition au Centre Beaubourg, une étrange et dramatique histoire racontée par Alain Jouffroy :

https://www.youtube.com/watch?v=YF5mtlJ41JI

Monsieur F. passe en revue les artistes qui ont participé à cet hommage à partir d’un travail de réflexion sur la peinture d’histoire proposé par Alain Jouffroy. Parmi ces artistes, Erró (avec portrait de Salvador Allende au centre de la composition), Gérard Fromanger (Gracchus Babeuf et Pierre Overney « assassinés par l’appareil d’État qu’ils combattent »), Antonio Recalcati (insiste sur le rapport moral du peintre avec l’histoire, sur le rôle politique de la peinture, la peinture qui est un rapport à l’histoire).

 

En amphi, il est question de François Morellet. Plutôt ennuyeux. Mais, enfin, je suis jeune et me dois donc d’être férocement omnivore, intellectuellement tout au moins  — faire mon miel, butiner… J’écoute donc le conférencier qui me parle d’un homme à peine plus consistant que Daniel Buren qui, lui au moins, a provoqué un petit scandale parisiano-parisien du côté du jardin du Palais-Royal. A mesure qu’avance le cours, je me laisse distraire par le profil d’une étudiante au long cou que mettent en valeur des cheveux coupés court. L’envie de la dessiner, d’interpréter ce profil en haut-relief sur une pièce de monnaie ou une médaille. Le profil, plus révélateur que la face car plus graphique.

 

Gaston Chaissac pourrait être interprété sans difficulté en vitrail, avec ses compositions cloisonnées.

Gaston Chaissac

« A Lili, deux personnages et un animal », Gaston Chaissac – 1950 (gouache sur papier, 20,9 cm x 26,8 cm)

 

Les ateliers des sculpteurs Étienne Martin et Georges Jeanclos (Jeankelowitsch), ennuyeux, terriblement ennuyeux. Rien que du scrogneugneu. Je ne comprends pas que les productions de ce dernier puissent émouvoir, ces petits trucs en terre cuite qui ressemblent à des cacas. Je quitte les lieux sans m’attarder et sans un mot. J’ai hâte de marcher sous le ciel, si beau aujourd’hui. Je me console de toute cette brocante en pensant aux artistes anglais qui interrogèrent le ciel et ses états. Le ciel, tout est là ! Le soir, respiré devant des compositions de Jean Degottex, de Geneviève Asse et de Pierre Tal Coat où l’espace est si généreux.

 

Nicolas Wacker est l’auteur d’un petit livre, d’un guide : « La peinture à partir du matériau brut et le rôle de la technique dans la Création d’Art » en vente à la Librairie de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts (E.N.S.B.A.), 13 quai Malaquais, 75006 – Paris. Il s’agit d’une édition d’auteur. Les cours de Technique de la peinture qu’il dispense avec l’aide de son assistant, Abraham Pincas, un parent de Pascin. Nicolas Wacker (né en 1897) est aussi peintre. Son œuvre est plutôt faible ; mais l’homme extraordinairement sympathique est probablement l’un des meilleurs connaisseurs des techniques de la peinture (supports, pigments, etc.), une connaissance amplifiée et approfondie par la pratique de métiers : Nicolas Wacker a été décorateur, encadreur, il a organisé des expositions, copié des tableaux et en a restaurés. Ce fascicule est devenu un aide-mémoire pour ses élèves. Il est le fruit de nombreuses lectures parmi lesquelles les écrits de Max Doerner, « The Materials of the Artist and Their Use in Painting ». L’idée centrale de ce livre d’une soixantaine de pages : une technique n’est possible qu’à partir de la connaissance du matériau brut. Aujourd’hui Nicolas Wacker m’a guidé dans la technique du glacis (en acrylique). Je ne suis pas peintre mais compte me servir de certaines « recettes » pour des fresques dont je conserve des esquisses dans mes cartons.

Ci-joint, la référence d’une excellente biographie sur cet artiste et pédagogue « Nicolas Wacker peintre 1897-1987 » :

http://www.somogy.fr/livre/nicolas-wacker-peintre?ean=9782850567711

 

Une passionnante lecture, « Ceci est la couleur de mes rêves », des entretiens Joan Miró avec Georges Raillard (Ed. du Seuil, collection « Traversée du siècle »). L’entretien sait donner des livres passionnants entre tous, des livres au dynamisme particulier avec cet échange d’énergie. Ainsi, chez ce même éditeur, dans cette même collection, on peut lire « Une mémoire allemande », des entretiens Heinrich Böll avec René Wintzen. Dans ces deux cas, la proximité avec l’artiste et l’écrivain est physique. De ce fait, le lecteur éprouve une gratitude particulière non seulement à l’égard de l’interviewé mais aussi de l’intervieweur.

 

Rencontré Roland Topor dans un couloir de l’École. Roland Topor, un ancien de cette vénérable institution. J’aurais aimé lui dire quelques mots, mais la timidité… J’aurais aimé lui dire quelques mots d’autant plus que j’avais feuilleté quelques jours auparavant « Les Masochistes ». Roland Topor le cérébral et, de ce fait, le savoureux. Ses trouvailles (cérébrales), un régal. Roland Topor n’est pas un bon dessinateur, rien à voir avec Chaval ou Steinberg, avec Bosc ou Desclozeaux, avec Serre ou Tim. Peut-être aurait-il perdu de sa virulence s’il avait dessiné aussi bien qu’eux. Mais qu’importe ! Roland Topor nous apprend qu’il n’y a pas de frontière dans l’art d’aller trop loin, qu’il suffit pour cela d’avoir un peu d’imagination, d’ignorer le bon goût, de remonter le mécanisme jusqu’à en casser le ressort. Je détaille des portraits photographiques de Roland Topor et pense à Franz Kafka et aux Marx Brothers, à Goucho surtout.

Roland Topor

Roland Topor (1938-1997)

http://www.dailymotion.com/video/xdhui_roland-topor-vous-parle-1_news

 

Un livre dont le titre est déjà tout un programme, « The Englishness of English Art » de Nikolaus Pevsner. J’ai commencé par en considérer chaque image avant d’en entreprendre la lecture. La plus étrange image, une vue intérieure de la cathédrale de Wells : « The most fanciful of all exemples of enforced compartmentalism are the strainer-arches of the crossing at Wells Cathedral », sans oublier la façade de la cathédrale de Lincoln : « The thirteenth-century façade of Lincoln Cathedral set as a screen against the west ends of nave and aisles without any emphasis on their dimensions. »

L’excentricité  anglaise c’est aussi William Blake et le bien moins connu Richard Dadd. L’Angleterre, pays de characters. Les rêveries les plus profondes naissent derrière les façades ordonnées de la bourgeoisie…

Ce livre de Nikolaus Pevsner est riche en propositions étonnantes volontiers élaborées à partir de rapprochements. Il écrit par exemple, à propos du English Garden : « The windy path and the serpentine lake are the equivalent of Hogarth’s Line of Beauty », un ligne que j’ai étudiée, amusé, dans la maison du peintre, à Chiswick, au cours d’un été londonien. Autre rapprochement qui ouvre une porte — une perspective — avec ces deux photographies aériennes placées en regard (au chap. 7, « Picturesque England ») et leur légende : « Royal Palaces: the Louvre, wholly urban and with formal parterres; and Buckingham Palace, a country-house in its grounds transported into the metropolis ». J’insiste, ce livre se boit comme un vin capiteux. Alors que je le referme me vient l’idée d’une série d’articles : « The Spanishness of Spanish Art », « The Frenchness of French Art », « The Portugueseness of Portuguese Art », et ainsi de suite.

Ci-joint, un notice biographique sur ce phénomène (Nikolaus Pevsner) :

https://dictionaryofarthistorians.org/pevsnern.htm

Et en trois parties, « The Reith Lectures: The Englishness of English Art (1955) » :

https://www.youtube.com/watch?v=7K0X6Zb_E24

https://www.youtube.com/watch?v=NlMDMxlL9tk

https://www.youtube.com/watch?v=WaL8Nn7baJY

Une exposition du Laboratoire d’Ethnologie du Muséum d’Histoire Naturelle – Musée de l’Homme, intitulée « Rites de la mort », l’une des plus extraordinaires expositions de ces dernières années, à Paris. J’y retrouve l’ambiance du Musée des Arts africains et océaniens du Palais de la Porte Dorée et cette joie d’apprendre, d’ouvrir des portes et même d’enfoncer des murs pour de nouveaux espaces. Cette exposition émouvante entre toutes répertorie des rites funéraires et nous parle de… la vie.

Roumanie. Voir les recherches de l’ethno-musicologue Constantin Brailoiu. Rites post-mortuaires particulièrement complexes. Par exemple, si le mort est un célibataire, on craint qu’il ne revienne tourmenter les vivantes sous la forme d’un vampire. Aussi lui donne-t-on une conjointe sous la forme d’un sapin que des jeunes de sa génération vont couper dans la forêt. Ils l’ornent de serviettes brodées, de rubans, de fleurs et suivent le cortège, de la demeure du défunt à sa dernière demeure. Ils attendent devant l’église pendant le service funèbre avant de repartir avec le sapin pour le fixer en terre, au chevet de la sépulture. Les diverses formes de la pomana (l’offrande). Par exemple, elle peut consister en une série de dons de nature diverse offerts aux voisins qui ainsi deviennent les substituts du défunt et ont le devoir moral de les consommer et les utiliser. Autre exemple de pomana (puntea mortului) : le défunt ayant des rivières à traverser, on lui consacre une passerelle ou la réfection d’un pont.

Les tombeaux des marabouts (saints du Maghreb, récepteurs et émetteurs de la baraka). L’une des caractéristiques du marabout : il peut s’inscrire dans la descendance de saints antérieurs à l’Islam ; et le lieu même de son tombeau (promontoire, source, etc.) peut avoir été sacré avant l’apparition de l’Islam.

L’au-delà aztèque est déterminé non par les mérites dans cette vie mais par le type de mort, lui-même déterminé dès la naissance. Pour ce peuple qui se sent responsable de la marche du Soleil, le destin le plus enviable est la mort au combat ou sur la pierre des sacrifices. Le cortège de ces morts accompagne la marche du Soleil vers son zénith ; et ce cortège est relayé par celui des femmes mortes en couches qui elles aussi ont combattu — pour donner des guerriers. Ci-joint, un très riche lien intitulé « Les victimes du sacrifice humain aztèque » et signé Michel Graulich :

https://civilisations.revues.org/3401

Les agapes funéraires zoroastriennes. On honore les défunts mais aussi l’histoire profane, comme le jour anniversaire de la destitution du souverain sassanide par les armées arabes, en 651. L’exposition des cadavres, voir la Sibérie et l’Afghanistan (avant l’islamisation). Les tours du silence ne remontent pas au-delà du XVIIe siècle. C’est un système particulièrement élaboré et entièrement écologique.

 

Longue discussion dans l’atelier de gravure avec Jessie Bensimon. Elle grave à la pointe de diamant des scènes à caractère intimiste avec profusion d’étoffes (chemises de nuit, draps, rideaux, tentures) où le modèle semble vivre comme une créature marine dans des fonds sous-marins. On pense à Jules Pascin avec ce traitement léger et liquide. Jessie la discrète. Une élocution, une syntaxe et un vocabulaire très soignés. Parler avec elle est un plaisir avec ce soin apporté à l’expression, avec cette attention soutenue qu’elle vous offre, avec cette diversité des sujets qu’aborde cette femme de grande culture au jugement calme et aigu. L’une des personnalités les plus attachantes de ces années d’études à l’E.N.S.B.A. Il y a peu, au cours d’une promenade Internet, j’ai eu le plaisir de la retrouver ; et devant une presse taille-douce ! :

http://www.dailymotion.com/video/x2ikulr

 

Lorsque je pense « génie », je pense d’emblée : « Albert Einstein » ; mais un autre nom me vient aussi : « Tex Avery », un génie, oui, vraiment ! J’ai autant de plaisir à étudier les propositions cosmologiques du physicien qu’à suivre les aventures de Droopy, de Wolf devenu lubrique voire obsédé sexuel, de Bugs Bunny, de Daffy Duck, de ce chasseur chauve plus bête que méchant (Buck Egghead qui deviendra Egghead puis Elmer Fudd)… J’aime Daffy Duck et Bugs Bunny, deux insolents, arrogants et sûrs d’eux-mêmes. Bugs Bunny, un schnorrer pour reprendre un mot yiddish, soit un marginal astucieux et baratineur. Bugs Bunny aux prises avec Elmer Fudd, ça vaut bien les plus belles propositions de l’astrophysique ! J’aime Tex Avery qui fout sa merde partout, et d’abord chez Walt Disney, et toujours avec un air de garçon bien élevé. Mais j’allais oublier : le premier film de Tex Avery paru à la Metro-Goldwyn-Mayer met en scène Adolf Wolf, soit Adolf Hitler en gros méchant loup (dans « The Blitz Wolf ») face à trois petits cochons décidés à en découdre.

Tex Avery

Une planche de Tex Avery

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

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2 Responses to Notes sur l’art – Le Cahier gris – IX / X

  1. bensimon says:

    Cher Olivier, je viens de découvrir ton commentaire et te remercie de cette évocation du passé. Je n’ai pas le souvenir qu’il y eu autant d’étoffes que cela dans les scènes gravées à l’époque mais certes l’océan était toujours proche.
    Je t’embrasse
    Jessie

  2. olivier says:

    Chère Jessie,
    Ma mémoire n’a pas beaucoup d’effort à faire puisque j’ai rédigé ces lignes avec l’une de tes gravures (réalisée à la pointe de diamant) devant moi. On y voit une femme en chemise de nuit dans un lit défait avec des tentures qui tombent d’un haut plafond — d’un baldaquin ? Et je t’ai retrouvée en compagnie d’étoffes, sur une vidéo mise en ligne par le Centre Rachi :
    https://www.youtube.com/watch?v=8d8fN1bLpXM
    Tu me parlais beaucoup de Vienne (comme sur cette vidéo), de Gustav Malher surtout. A mon tour de t’embrasser, chère Jessie. Olivier

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