Papiers retrouvés – VI / VI (Numismatique)

Alexandre le Grand

Alexandre le Grand en Héraclès. Coll. Olivier Ypsilantis.  

 

Parmi les professions que j’aurais aimé exercer, celle de numismate. Mais puisqu’il faut choisir, et qu’on ne peut faire mille choses à la fois, je me suis contenté d’acheter des monnaies et de fréquenter des numismates, parmi lesquels Alain Weil. Pourquoi la profession de numismate ? La marchandise ne pèse pas lourd, n’est guère encombrante (rien à voir avec les antiquaires et leurs meubles) et fait formidablement voyager dans  l’espace et le temps. Et en cas de problème, on peut emmener son viatique sur soi pour des destinations plus ou moins lointaines. On peut aussi léguer à ses enfants sans que le groin de l’État ne vienne se fourrer dans vos affaires… Mais surtout, il y a l’émotion !

Par où commencer ? Le sujet est si vaste : les souvenirs mais aussi toute la connaissance que draine la numismatique, soit une immensité historique. Je ne puis que procéder par petites touches, dans un relatif désordre, paresseusement comme d’habitude.

La partie de la numismatique qui m’intéresse se réfère à la frappe artisanale, une frappe manuelle qui produisait à chaque coup une monnaie sensiblement différente, tant par l’usure respective des matrices que par la force du coup assené.

Que le lecteur se rassure, je ne vais pas me perdre en détails techniques. Simplement, une monnaie frappée artisanalement à la main offre une particularité et non des moindres : elle est unique, absolument unique, ce qui a fait dire à un spécialiste que chaque monnaie émise de la sorte était aussi précieuse qu’un fragment de métope ou de frise. Cependant, une monnaie de très grande qualité reste accessible à un simple passionné ne disposant pas de la fortune d’Aristote Onassis, de Stávros Niárchos ou de Basile Goulandris, pour ne citer qu’eux.

 

enclume-monetaire

 

Chaque monnaie frappée de la sorte est donc unique. A ce propos, on remarquera que de nombreuses monnaies antiques sont plus ou moins décentrées, ce qui n’ôte rien à leur valeur tant esthétique (sauf cas particuliers auxquels je reviendrai) que commerciale. L’unicité de chaque monnaie s’explique également par l’état d’usure des matrices (matrice de l’avers et matrice du revers), des usures différentes. L’étude de ces détails permet de classer les monnaies en une séquence déterminée. On peut par ailleurs prouver que des groupes de monnaies qu’on croyait émises par des ateliers différents proviennent en réalité d’une même frappe. Ainsi des abondantes émissions d’Alexandre le Grand : on a pu arriver à la conclusion qu’elles provenaient pour l’essentiel de l’atelier principal d’Amphipolis (Ἀμφίπολις) en Macédoine orientale. Mais une fois encore, je ne vais pas perdre le lecteur dans des considérations tant techniques qu’historiques.

On peut collectionner en historien ou en simple amateur, essentiellement guidé par ses émotions esthétiques, ce qui donne à la collection un caractère marqué, original. Je connais un historien qui collectionne des monnaies romaines en historien, avec portraits d’empereurs présentés par ordre chronologique. Ce type de collection à caractère didactique et méthodique a bien des mérites mais je ne m’y adonne pas et je ne m’y adonnerai pas. Je préfère une certaine paresse, je préfère suivre mes émotions, et le monnayage romain ne me donne aucune émotion. Cette prééminence accordée à l’émotion esthétique conduit généralement à un parfait éclectisme. Néanmoins, pour certaines raisons j’ai tendance à privilégier les monnaies grecques ; pourtant jamais je n’achèterai l’une de ces monnaies si l’émotion esthétique est absente.

L’art du collectionneur s’apparente à l’art de la flânerie. J’aimerais me procurer certaines monnaies mais leur recherche ne me préoccupe pas ; je m’en remets au hasard, à la divine surprise. Parmi ces monnaies (difficiles à trouver), les tortues d’Égine, tant terrestres que marines. D’après la tradition, l’île d’Égine fut le premier des États de la Grèce d’Europe à frapper une monnaie officielle. Une collection peut également se concevoir sur un mode thématique. Par exemple, un collectionneur s’attachera à rassembler un bestiaire : tortues marines et terrestres de l’île d’Égine, grenouilles de l’île de Sériphos, dauphins de Théra (sur l’île de Santorin), chouettes d’Athènes (au revers des têtes d’Athéna), coqs d’Himère (Grande Grèce), crabes d’Akragas (Agrigente), abeilles d’Éphèse, etc. Autres thèmes : les plantes et les fruits (moins représentés), les scènes de la mythologie, etc.

Aréthuse

Aréthuse (Syracuse). Coll. Olivier Ypsilantis.

 

Parmi les plus belles monnaies grecques : Aréthuse (Ἀρέθουσα), le profil de la déesse autour de laquelle bondissent des dauphins, et Taras (Τάρας) chevauchant un dauphin. Ces deux monnaies sont originaires de la Grande Grèce, respectivement de Syracuse et de Tarente. Dans le cas de cette dernière, le décentrage lié à la frappe peut être désagréable si le bec ou la queue du dauphin se trouve rogné ; car la beauté de cette composition tient pour l’essentiel à la continuité de la ligne en S du dauphin. Autres monnaies d’une beauté particulière et qui ont un air de famille avec leur composition enchevêtrée : un lion bondit sur un taureau (Acanthos, en Chalcidique), un Satyre s’en prend à une Nymphe (île de Thasos, au large de la Thrace), deux compositions magistrales, cette dernière étant particulièrement recherchée pour son sujet coquin, avec ce Satyre ithyphallique. Les monnaies avec bouclier (de Thèbes, en Béotie) sont fort intéressantes d’un point de vue historique mais elles ne me font éprouver aucune émotion esthétique particulière ; je me garderai donc d’en faire l’acquisition. Autres monnaies d’une immense élégance, celles qui montrent le profil de Tanit (Carthage) à la chevelure chargée de délicatesses, avec boucle d’oreille et collier. Je me souviens d’avoir détaillée l’une d’elles, en or, où chaque cheveu était lisible dans une chevelure savamment édifiée à l’aide de coquillages et d’épis de blé.

Parmi les monnaies grecques, celles de Sicile sont d’une beauté particulière. Elles exercèrent un grand attrait dans l’ensemble du monde grec et pour des raisons essentiellement esthétiques. La cour des tyrans donna un formidable élan au monnayage, avec Gélon qui fit de Syracuse sa capitale en 485 av. J.-C. Le quadrige qui figure sur l’une des faces devint plus subtil dans le rendu de la perspective mais, surtout, la tête d’Artémis-Aréthuse se libéra du carré en creux (incuse) et devint l’une des plus belles figures de tout le monnayage grec, avec ce cercle de dauphins symbolisant la demeure de la déesse. La frappe de cette pièce belle entre toutes (des tétradrachmes surtout) fut très abondante sous le règne de Gélon (485-478 av. J.-C.), connu pour avoir remporté une grande victoire sur les Carthaginois en 480 av. J.-C. L’émission spéciale des décadrachmes sont d’une qualité encore supérieure. Il m’est arrivé de tomber littéralement amoureux des profils d’Aréthuse qui y figurent, Aréthuse qui selon la légende fut poursuivie dans le Péloponnèse par le dieu-fleuve Alphée et lui échappa en passant sous la mer avant de remonter à la surface comme nymphe d’eau douce dans l’île d’Ortygie, centre historique de Syracuse. On a prétendu que cette femme splendide frappée sur ce décadrachme était Démarète, l’épouse de Gélon, qui serait intervenue en faveur des Carthaginois après leur défaite, ce qui a été remis en question. Mon regard a la plus grande peine à se détacher de ce profil, de cette chevelure à l’ondulation très régulière, avec cette mèche libre qui passe derrière l’oreille, avec ces boucles disposées régulièrement sur le front. Ces têtes de Syracuse, nombreuses, très nombreuses, varient de l’une à l’autre en modulations délicieuses à partir d’un schéma général. Chaque tête a sa personnalité et sa coiffure. Qui sont ces si nombreux artistes qui ont travaillé amoureusement à ces profils féminins ? La plupart d’entre eux n’ont pas signé leurs œuvres.

TarasTaras (Tarente). Coll. Olivier Ypsilantis.

 

Et Taras de Tarente, ce « dauphinier » qui deviendra progressivement la contrepartie constante du cavalier ! C’est l’un des plus beaux monnayages grecs, avec variations infiniment riches sur un même thème. L’une des jambes passe sur le dauphin-destrier, ce qui donne à la composition un caractère de haut-relief.

La numismatique est un monde immense, même si on se limite à quelques périodes de l’histoire, voire à l’une d’entre elles. Les monnaies celtibères par exemple…

Les monnaies celtibères sont pleines d’un puissant charme archaïque (du provincial romain) ; mais surtout, elles ont une patine belle entre toutes, des monnaies en bronze de grand module à la patine somptueuse, aux verts d’une profondeur sous-marine. Le monnayage celtibère est apparu assez tardivement, vers le milieu du IIe siècle av. J.-C. L’inspiration est clairement gréco-romaine mais pleine d’une saveur archaïque, je le redis.

Celtibère Osca

 

 

 

Celtibère CastuloDeux monnaies celtibères. Ci-dessous, originaire de Castulo (province de Jaén) ; à droite, d’Oscar (Bolskan, près du Delta de l’Ebre). Coll. Olivier Ypsilantis.

 

J’éprouve à l’égard de certaines monnaies un intérêt esthétique et un intérêt historique pareillement marqués : ce sont les monnaies qui montrent Alexandre le Grand. Et pourtant, les monnaies hellénistiques m’intéressent a priori bien moins que n’importe quelle monnaie archaïque ou classique. Mon intérêt pour Alexandre le Grand est tel que je pourrais rassembler une collection entièrement dédiée à ce personnage entre histoire et mythologie, sans pour autant sacrifier à l’intérêt historique la qualité esthétique que je juge primordiale. Les portraits d’Alexandre le Grand peuvent se diviser en trois grandes catégories : Alexandre le Grand coiffé du scalp du lion de Némée, du scalp du bélier (Amon) et, enfin, du scalp d’un éléphant (souvenir de la bataille de l’Hydaspe, en juillet 326 av. J.-C., au cours de laquelle le conquérant affronta les deux cents éléphants de Pôros).

Parmi les monnaies peu connues, très accessibles et d’une belle qualité artistique, les monnaies parthes. Ci-joint, un lien avec de magnifiques reproductions très représentatives de ce monnayage profondément original :

http://www.parthika.fr/Identifications.html

J’aime particulièrement les dernières séries, avec ces portraits fortement stylisés, très graphiques et qui m’évoquent certains visages de l’art roman. Si l’art parthe (en particulier l’architecture) ne compte pas parmi les arts majeurs de l’humanité (les sculptures sont volontiers raides et peu expressives), le mode de gouvernement de cet empire laisse admiratif. Et n’oublions pas son armée, sa cavalerie plus particulièrement qui écrasa les légions de Marcus Licinius Crassus, à Carrhes, en 53 av. J.-C.

Mithridate

Mithridate II, drachme parthe. Coll. Olivier Ypsilantis.

 

Olivier Ypsilantis

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